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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 04:23

ÊTRE EST UN VOULOIR ÊTRE

1.
"être sur le sable de son temps" : considérer avec mélancolie que le temps passe comme sable au vent, sable au temps, sable au clair de lune (ça fait joli), sable de bois ton verre et tire-toi.
Citations :
a)
"Liée à l'onde, la femme sur le sable de mon temps."
(André Doms, Voyeur voyageur, "Gravure 5" Le Taillis Pré, Belgique, 2012, p.39).
b)
Liée à l'onde, la femme sur le sable de mon temps
Sous la lune tournicotante comme pièce d'argent
Note : je ne sais pas le mot français pour exprimer cette instabilité sonnante, cette vibration de la pièce de monnaie jetée sur la table, très rapide d'abord, se ralentissant ensuite pour enfin se stabiliser plate, posée, inerte. J'ai pensé à tournoyante, à troublesonnante aussi (trop compliqué) pour en revenir à ce bon vieux tournicotant du Zébulon des aventures de Pollux que je regardai du temps que je mômillais y a longtemps.
c)
L'expression "être sur le sable de mon temps" me semble une expansion de l'expression "être sur le sable", c'est-à-dire n'être plus à flot ni renfloué, mais à sec, désargenté. Cette expansion inscrit une temporalité : puisque "la femme est liée à l'onde", elle ne peut plus qu'être à sec dans le temps de l'homme vieillissant. Être humain est un vouloir être ; devenir, c'est s'ensabler.

2.
"L'ombre n'a lieu qu'au soleil."
(André Doms, Voyeur voyageur, "De glaise au soleil" Le Taillis Pré, Belgique, 2012, p.71).
Aphorisme. Le réel est un jeu infiniment changeant de lumières. Nous les peuplons, ces lumières, d'êtres infiniment changeants idem. Nous croyons y voir l'oeuvre d'un dieu. Nous comprenons qu'il n'y a pas d'être lumineux sans sa part d'ombre. La dialectique : un incessant va-et-vient entre ombre et lumière, entre sophisme et logique, entre l'être et l'étant.

3.
"La terre à peine éponge"
(André Doms, Voyeur voyageur, "Pour Hugo Claus" Le Taillis Pré, Belgique, 2012, p.33).
Aphorisme. Outre le fait que ces nords-là sont si humides tiens, il est que nous avons du mal à oublier. "La pluie se brise à l'angle du visage" écrit aussi André Doms. La pluie, bien sûr, la pluie encore, la pluie souvent, qui balance ses délavés arlequins aux quatre vents de la plaine, et cependant, les visages restent, bourrés d'angles jusqu'à la gueule, saurs comme du Ensor, bigarrés au couteau, agressifs comme une kermesse.

4.
"avoir manteau en mythe de sang" : apparaître soudain dans une historicité fantasmée, genre héritier des familles sanglantes, rejeton des assassins d'autrefois, dépositaire de l'ancienne morgue.
Citations :
a)
"Pas d'imprévu de frontière, puisqu'ici et là, sous le nid d'encore un aigle d'occident, renaît son rêve suicidaire, un mythe au manteau de sang."
(André Doms, Voyeur voyageur, "Chambre 7" Le Taillis Pré, Belgique, 2012, p.52).
b)
Hector-Gontran-Adolphe dans l'embrasure, le visage pâle agacé d'une barbiche, oeil bleu et grison poil, la nuit dedans, ses langues et ses aigles, derrière lui la vieille ombre des galeries dont se détachait à peine son long manteau en mythe de sang.

5.
"Ne pas mettre le pied à Salzbourg par respect pour Mozart" : savoir s'effacer devant le génie.
Citations :
a)
"Où en suis-je de l'âme ? Des croisades de la honte au cacardage d'oies, j'écris - pour qui ? - ce que je dois.

(Pas mis le pied à Salzbourg : par respect pour Mozart)
(André Doms, Voyeur voyageur, "Chambre 7" Le Taillis Pré, Belgique, 2012, p.52).
b) Nous nous effaçons si bien devant le génie que nous oublions souvent Shakespeare et Mozart pour nous goinfrer de perlimpinpins en galettes. Nous n'allons pas à Salzbourg pour rester à Maubeuge.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 septembre 2012

 

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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 12:25

LA BELLE N'EST PAS BELLE SANS SON NOM
Notes sur Voyeur voyageur, d'André Doms.
(Le Taillis Pré, Belgique, 2012)
Les citations sont entre guillemets.

Quand vous marchez dans les villes, il y a comme une impression de milieu du monde, ou de milieu de nulle part, tout à la fois centre et périphérie, où les gens sont de parfaits étrangers comme ils sont aussi les vifs d'une commune raison. Vous les entendez évoquer tout un tas d'autres vies Laetitia tu vois ne me parle plus non elle m'ignore et je ne sais pas pourquoi La banque qui veut rien entendre Je suis folle Est-ce que tu vas aller à la braderie Une Leffe un sandwich au pâté Tu sais pas qui j'ai revu samedi Vous passez dans la ville, vitrines et visages, et alors vous le faites votre âge, figurez-vous, les jeunes gens - coup d'oeil - vous v'là superbement ignoré et puis, dans votre imaginarium à mirettes, vous pensez, la cogitation vous accompagne partout... La rue est pleine d'imaginaires passants, d'êtres qui ont quelque chose à vivre... Vous passez au milieu des signifiants. Les gens sont pleins de signes et les magasins regorgent d'art appliqué, une exposition permanente ; il y a, en effet, folie de mèches, pêche d'une peau, tout un tas d'effets de sens mêlés de sons, lignes de force, de fuite, perspectives, assonances, allitérations telles qu'on en trouve dans les poèmes. Cette belle phrase d'André Doms par exemple :

"Marcheur du bon matin touche à tout, frôle une folie de mèches ou la pêche d'une peau."
(Fabulation)

Avec le vif du f & le pas c'est-hache du réel avec le hachoir des mots fais en donc du réel des pâtés de passé et truffe-le d'échos touche à tout frôle une folie pêche d'une peau Tu ne peux supporter les villes qu'en en parlant ; les autres, tu les supportes que si tu peux en causer, en faire des causes et c'est là ton vrai travail... Tu y penses souvent que c'est là pourquoi tu veux vivre, persister à être, causer de tout ce qui passe à ta portée, et aussi les imaginer, les causes et les effets... Les romanciers font ça très bien ; quant au poète, les causes, il les exprime d'une autre façon ; il laisse à penser que le réel est toujours différent de ce que l'on peut penser ; inaccessible, le réel, fugace vivace pugnace, à pas se saisir si facilement ; vous attrapez sardine & pendant ce temps là, file la sole ; vous vous sentez tout de même  

"Tout en cristaux de fougue"
(Gravure 7)

Comme dans une chanson américaine, une anglaise fantaisie, un air de rien qui a l'air de vous en dire long que vous inventez parce que vous les aimez, les stridences des guitares électriques & les chemins qu'elles semblent creuser dans l'espace, les pistes dans le vent, chevauchée dans un monde sans monde & les paroles qui s'ancrent jamais tout à fait dans le réel ; qui, comme vous, ne veulent pas se borner, comme on dit ça de soi quand on a l'impression que ça n'avance pas et qu'on dit qu'on est :

"Borné au banal, méditant la poussière, je cuisine à petit feu."
(Un rituel de table)

Vous pensez qu'il y en a tant de gens, partout des gens, encore des gens, gens qui ne peuvent que se cogner au banal, gens de peu, gens de pas grand chose & qui ne peuvent pas faire plus, peuvent que se borner, qu'à force la poussière, ils ont l'air de pas vouloir y penser - mais qui sait ce que pensent les gens ? Ils ne la méditent plus, ils l'avalent, jour après jour, la poussière tisseuse d'heures ; les gens, c'est pas si facile pourtant ; ils sont variés et variables ; pas facile, les gens de tous les jours d'en parler & même pourquoi en parler ? Les gens se laissent pas disséquer si facilement & sont radicalement autres, différents des chiffres et des règles statistiques les gens ; y en a certains qui parmi les gens la poussière voyez ils la boivent, ils s'en saoulent pour y être absolument dans le réel & pour se dire je suis un bosseur, je suis là, je travaille moi, je suis de mes mains, j'existe réellement dans le réel, pour à la poussière qui s'infiltre partout, faire digue mur barrage ; passe partout, la poussière... tant pis ! il faut partout y être, face à ce qui nous infiltre, et poursuivre sa lutte tranquillement, et à l'oeuvre nécessaire de la poussière, dans la poussière, contre la poussière, ne plus même y penser & ils se disent : C'est comme ça y a pas d'avance c'est la vie et ils espèrent que plus belle, elle leur sera, la vie, aux mômes, qu'il sera meilleur l'avenir & que le petit feu du crève-coeur les épargnera... Mais, après tout, qu'est-ce donc que vous en savez de ce qu'ils pensent, les gens & la façon dont elles se connectent, les idées entre elles dans leurs têtes le matin, quand ils se lèvent & qu'ils la mettent, la radio, pour écouter comment qu'il tourne au vinaigre, le monde, que pourtant, il a jamais pu tourner autre qu'au vilain, faut être franc ; certes, y a eu pire du pire, et grands massacres, et exterminations, et grandes pestes & on peut dire qu'en Occident, cela n'va pas si mal ; mais pour le sans domicile fixe, pour le sans-papier, pour l'exclu, le sans travail, pour le précaire, est-ce que cela réellement a un sens pour lui ? Que saisit-il du grand marché aux dindons ? Que saisit-il sinon qu'il y a comme quelque chose de pourri, quelque chose qui va pas, quelque chose de pas très juste & même de carrément truqué. Pense-t-il que c'est énigmatique, tout ce réel qui défile sous nos yeux, tout plein & de laideurs & de beautés, tout ça secret, comme la très grande beauté d'un livre au milieu des milliers, une chanson somptueuse, une très belle âme, une très errante colline :

"Belle, comme un souffle qui m'échappe... Ses plis secrets sous tant de soleil souple m'engagent."
(Colline)

Oui, errante dans la mémoire du Voyeur voyageur d'André Doms, errante est une épithète qui lui convient, puisqu'elle, la mémoire, c'est que de l'errance des êtres, des noms et des corps, puisqu'il n'est d'être qu'à travers le corps et le nom dont on nomme ce corps. Dans la mémoire donc remuent noms & corps des êtres dont on se souvient, et qui sont là sans être là, visage rappelé et qui dans la seconde est estompé, un visage autre le masquant, et ce qui se dit de la colline se dit de toute chose : plis secrets dans la mouvante lumière d'un souple soleil, la belle aussi éphémère et familière que le souffle qui, de ma bouche s'échappe pour exprimer que ma vie est moi et déjà n'est plus moi... La beauté est aussi familière et étrange que le souffle & familière et fuyante, la beauté, qui m'engage à la courir si elle est colline ou chance, à l'écrire : la belle n'est pas belle sans son nom.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 août 2012

 

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28 août 2012 2 28 /08 /août /2012 06:06

ME FICHENT LE TOURNIS AVEC LEUR TOUR DU MONDE

Notes sur Voyeur voyageur, d'André Doms.
Les citations sont entre guillemets.
(Le Taillis Pré, Belgique, 2012)

Le passé, de la chair dévorée par le poisson du temps

"n'en demeurent que mots, dont je m'évertue au poème."
(Penne d'élu)

Le passé, c'est plein de choses encore qu'on a, mais différemment ; sont toutes changées, et d'une autre étoffe, celle du passé justement. Elles ont un air de pas revenir que ça peut vous flanquer du mou dans la boîte à âme ; un drôle de micmac ontologique, ça, le passé, une embrouille de temps qui passe... de temps dont on se souvient que y a quelque chose suffit d'y penser un peu et on a le tournis... un peu très étrange que ce que l'on vit, c'est déjà du passé... on m'enlévera pas ça de la caboche que le présent, c'est qu'illusion... qu'en fait, le futur nous aspire à c't'heure... en général, quand j'écris ce genre de drôlerie, j'éclate de rire ; remarquez comme il m'en faut peu ! et donc, y a le passé & tout ça dans son sac au passé : visages et jardins, rues et scoubidous, tournicotons de tous les côtés & tourniquet de la musique... Comme toute chose une manière, la musique, d'en imposer au réel... vois un peu ce que j'sais faire avec mes dix doigts... une manière ainsi d'être avec l'autre :

"Tempérament, état d'esprit ? Je joue dur une sonate du jeune Beethoven. Elle, casque d'or, s'assied auprès." (Sonatine)

Une manière de frapper, de marquer le réel, à la jouer juste, l'étrange rythmique du temps, jouer dur ou faux ou ayant l'air inspiré du pianiste qui balance son corps comme si une divinité le tenait, comme l'araignée au bout de son fil promenée dans l'espace entre nos doigts et le sol. Beethoven & Casque d'or, la rencontre est plaisante ; elle vaut son poids de notes sans doute. De même qu'une foule de bruns ténébreux prennent des poses dans les mémoires des femmes, les hommes ont dans les cartons à souvenirs mignonnes frimousses et d'impassibles Casques d'or. J'admire cet art d'épargner à la préposition un complément à vrai dire inutile... trajet de la foudre, aller au plus vif, ne pas encombrer la page, penser que le lecteur n'a pas tout son temps. C'est que lire est une humilité. Les jeunes gens - à des souvenirs fait songer ce recueil Voyeur voyageur, autobiographie en éclairs, passages du passé dans la mémoire - et donc aux jeunes gens :

"L'inconnue, l'inconnu m'en imposent."
(Gravure 4)

On est tout épaté d'un rien alors... une façon d'être, un détail, pli des lèvres, prestance & manière de regarder, tics de langage, on s'en épate facile, on s'en intimide ; les autres, ça
a une façon de bricoler le réel que ça vous fait comme si le monde soudain était pas ce monde où jusque là vous avez grandi, mais un autre monde, un nouveau monde, plus moderne & plus imposant aussi, d'autant que c'est pour vous maintenant le temps de la bohème, temps

"Bâtard, saucisson, délice et déraison."
(Rue Saint-Augustin)

Le temps de l'endurcissement à se frotter à l'épique d'endurance des heures de cours... un truc ça, les études, aucune nostalgie... moi, les études, quelle barbe!... les examens ah vraiment pénible pour ma pomme distraite qui retient rien ou si peu... c'est un signe ça j'suis sûr... de paresse surtout... C'est qu'fainéant j'suis... pas fier de l'être mais lucide... faut pas que l'on m'en demande de trop... Par exemple, voilà du fatigant pour moi : les autres, ils ont cet air si content de se voir et d'en passer du temps ensemble... moi, ça me saoule... vrai j'pige pas... alors vous pensez si déjà j'suis saoulé à l'idée de manger avec quelqu'un, passer un diplôme pour moi, c'est himalayesque... et puis voyager, tenez... pour moi un supplice... les gens adorent ça, aller voir ailleurs... moi non... quel souci! faut préparer tout un tas de trucs et veiller à un tas de machins ; rien qu'aller à Lille, moi ça m'ennuie... pourtant c'est à côté de chez moi quasi, mais rien à faire... et dire qu'y en a qu'ont fait le tour du monde ; pour quoi faire, mon Dieu, le tour du monde ? Ils me fichent le tournis avec leur tour du monde.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 28 août 2012

 

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25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 23:49

NOTE SUR "LES BUSTES 2" D'ANDRE DOMS

Note sur le recueil "VOYEUR VOYAGEUR" de André Doms publié aux Editions Le Taillis Pré, Belgique, 2012. Ce que je
cite ici des poèmes d'André Doms, je le mets entre guillemets.

Le poème - ici, il s'agit de prose - car il est que la prose est parfois bien plus poème que bien des poèmes qui sont pas autre chose que de la prose fardée, est tourné vers les "haleines tacites", les "yeux clos", "l'air des temps" - jolie la formule qui synthétise cet innombrable des figures qui mosaïquent l'illusoire passé qui nous conditionne d'une façon aussi ignorée que la langue étrusque & il est qu'en ce sens, énigmatiques nous sommes, et pourtant dans la suite de ce qui constitue nos jours, nous finissons par nous fondre dans le gris et paumer l'éclat de notre regard & ne plus être que celui-là qui occupe tel poste plus ou moins apprécié, envié, méprisé, admiré, respecté, craint, délaissé, oublié, flatté ; alors, à la pause de dix heures, eh bien, nous sommes si peu mystérieux que nous aimons avoir l'air énigmatique, et nous travaillons notre regard, notre mise, et nous aimons entendre les mystères, nous apprécions les mots du mystère ; c'est à la poésie ce que nous demandons, que sa bouche s'ouvre pour prononcer les mots secrets, les charmes étranges, ainsi des oracles et des cassandres, et ainsi des comédiens et des paroliers, & ainsi des statues, des bustes lointains. Il arrive que leur visiteur - masques et figures y semblent parfaitement indifférents - que leur visiteur donc se demande s'il est que, sous le sceau du secret de la lune :

"La nuit, ainsi qu'on raconte, se parlent-ils, tendant l'oreille et les orbites braquées sur nous ?"
(Les Bustes 2)

En tous cas, bien malin qui pourrait le dire ce qu'il se dit dans le peuple de ce que Doms appelle le présent continu - un aoriste en action, en process, vu que la langue travaille le vif & le change par le jeu des variations infinies des répliques que nous échangeons tous les jours, des rôles que nous tenons, vu que les professeurs de linguistique aiment à jouer les grands mystérieux aussi, la foule des étudiants les écoutant béats devant tant de termes mystérieux et de sophistication dans l'approche. Aoriste ! Ah ! Oh ! Quel terme étrange pour désigner le passé indéterminé, car on a beau les rappeler, dates et circonstances, bustes, masques, figures ne sont pas plus d'ici et maintenant que du jadis des manuels d'histoire ; ils sont d'un temps rêvé, un temps qui tisse ses palais & creuse le lit de son fleuve dans notre mémoire & en action aussi, l'aoriste, qui jamais à rien ne peut s'accrocher, fleuve auquel tout est soumis et qui ne s'arrête pas. C'est ainsi que le poème, ce rescapé du moment où :

"déjà, la jambe fauchait le vide..."

Constate que :

"Les morts n'écrasent pas."

C'est qu'ils sont dans le présent d'un temps que nous vivons hors des emplois du temps, hors panique des horloges, des obligations que l'on nous fait d'avoir l'air de ce que le social exige de nos apparences ; nous pensons à eux ; ils sont les ombres qui passent dans la lumière plus ou moins vive de nos pensées. Avez-vous remarqué à quel point nos pensées
s'imposent à nous, dirigent nos humeurs, nos actions et comme elles nous mènent là où nous ne voudrions pas aller ? Donc, nous passons & nos pensées & nos morts avec nous ; fleuve qui ne peut se rompre puisque les bustes :

"peuple de figures à lyre, à livre, insolites masques d'eux-mêmes"

font demeure de ces parcs.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 août 2012

   

 

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 05:32

DE L'IMAGE DU FLEUVE
Notes sur le poème du fleuve de André Doms (Edition l'arbre à paroles, collection "le buisson ardent", 2001)
.

du fleuve
: C'est le titre d'un texte de André Doms constitué de 17 fragments poétiques de chacun 9 vers.

Qu'est-ce que cette image "du fleuve" ?

Le mot d'abord s'enfle briévement. Ce "e final" à peine prononcé en fait un quasi-monosyllabe cependant que le son [oe], entre la liquide "l" et la sonore "v" semble, en passant, se donner quelque importance, dos d'une vague qui s'est voulue ample et qui disparaît. (cf "le fleuve est fuite d'échines" dans le fragment 2).
Le fleuve est  une séparation. Il y a un en-deçà et un au-delà du fleuve, une géographie induite. Le fleuve sépare les zones, les quartiers, les villes, les pays, les mondes. Il n'est pas un monde en lui-même mais une temporalité, une rupture du continuum terrestre. En cela, le fleuve est mesure et rythme.
Le fleuve, si vivant dans l'économie des pays, tend à prendre dans la langue poétique qui réïfie toute chose, la sécheresse des symboles (ce qui est tout de même assez curieux). Aussi, le poème  ne nous apprend rien sur  le référent tandis que l'image du fleuve est récurrente dans de nombreuses langues.

page 8, fragment 7 :

"L'arbre interroge l'image
  du fleuve et l'image d'arbres
  qui pleuvent."
  (André Doms)

Le poème de Doms nous présente l'image du fleuve comme étant à interroger (ou qui s'interroge). Image elle-même composée d'une pluie rythmique d'images ; ainsi alternent rythme ternaire et cadence binaire :

"L'ar - / - bre in-ter-ro - / -ge l'i-
mage
  du fleu - / - ve et l'i - ma - / - ge d'
arbres
  qui pleuvent"

Rythmique précise donc soulignée par le jeu des sonorités. Le chiasme "arbre - image / images - arbres" suggère un effet de miroir défini par le complément de nom "du fleuve" et la proposition subordonnée relative "qui pleuvent". Combinaison d'échos, jeu de miroir : le fleuve est  présenté comme une puissance réfléchissante, réflexive même puisque le texte tend à le "faire parler", ce fleuve :

"                                  Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"
  (André Doms, page 7, fragment 6).

Patrice Houzeau
le 9 mai 2008

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 05:24

EROS AU FLEUVE II
(Notes sur le texte du fleuve de André Doms, éditions l'arbre à paroles, collection "le buisson ardent")

Page 4, fragment 3 :
Eros se mêlant du fleuve, au fleuve :

"Il me faut un creux de reins,
  un vacarme de gorge, deux feux
  de galets, d'autres fragments
  de toi pour savoir ce peu
  que je pèse aux mains du vent"
  (André Doms)

Le "creux de reins", la "gorge", la présence du corps ("toi") : autant de "fragments" désirés, mêlés à une poignée d'éléments du réel (le "vacarme", les "galets") et soulignés par la nécessité ("il me faut") d'évaluer sa propre présence, "ce peu que je pèse aux mains du vent".

Page 5, fragment 4 :
"l'humble automne" : Aux saisons des qualités d'homme ou aux humains des humeurs de saison. C'est toujours le temps à l'oeuvre. Et cette humilité de fait devant ce qui décroît, ce qui décline, ce qui se "partage" entre la terre et le vent, le temps et l'espace.
Echos encore : "l'humble automne" / "où tu t'étonnes". A vrai dire, seul un bon lecteur, ou mieux, une lecture réïtérée et attentive du poème permet d'en révéler la discrète musique. C'est aussi en cela que la poésie est infiniment précieuse ; de tous les arts littéraires, elle est la plus puissante dans l'art d'évoquer les sons. Un orchestre secret est à l'oeuvre dans chaque poème.

Page 6, fragment 5 :
"l'ancienne horlogerie du fleuve" : Le temps a forme de fleuve. L'image est "ancienne". Ele a traversé les siècles et s'impose dès que le poème, comme l'on pose une équation, pose l'énigme de l'être.
Une trinité dans le verbe "être" :
ce qui fut, ce qui est, ce qui sera ; le père, le fils, le saint-esprit (puisque ce qui sera n'est encore qu'en esprit).
L'homme en être prémonitoire. Après, il met tout en oeuvre pour que ses prédictions soient réalisées.

Page 7, fragment 6 :
"                                  Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"

De deux propositions contraires, l'une au moins n'est pas fausse. Ce que la physique quantique révèle est à l'oeuvre aussi dans la littérature de l'énigme.
La rime est signifiante : "suis" / "fortuit". L'être est à la fois nécessaire et inutile, déterminé et hasardeux, libre et contraint. L'être fortuit est aussi une des manières d'être évident, une de ces évidences de l'être qui vous saisit soudain, vous étonne, vous enthousiasme, vous met mal à l'aise. Et cependant que nous jouons avec le hasard, nous cherchons dans les cieux ce qui nous détermine, nous prédestine, nous administre au-delà de la physique et des préfectures :

"Rêve-t-il aussi qu'il choisit
  son cours ? Ou ne veut-il aucun
  sens à l'épreuve ? Je suis,
  je ne suis pas le fleuve fortuit"
  (André Doms)

Patrice Houzeau
le 6 mai 2008

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 05:14

EROS AU FLEUVE
Notes sur le texte du fleuve de André Doms (édition l'arbre à paroles, collection « le buisson ardent », Maison de la Poésie d'Amay, 2001).

Page 2 :

« Le fleuve prend peur de
   sa géologie trop certaine,
   l'heure se grève,... »
   (André Doms)

Les vers, par l'enjambement qu'ils proposent, soulignent la syntaxe. En français, le complément d'objet de la forme «prend peur» a un air de complément du nom, à en déduire qu'on a toujours peur de quelque chose, que la peur n'est pas sans objet. On m'objectera la subjectivité de ma grammaire. Mais qu'est-ce qu'écrire, sinon rendre sa part la plus belle au sujet, cette part fût-elle largement inconsciente ?
Ainsi, pourquoi ces vers, et non d'autres, m'arrêtent-ils ?

- Pour ce mouvement critique peut-être : la prise de conscience qu'une « géologie » n'est jamais sûre, qu'aucune base n'est jamais si assurée qu'on le croit, quand bien même elle aurait tout l'air d'une science : le mot « géologie » n'est-il pas un mot savant ?

- Pour cette énigme aussi (« l'heure se grève ») puisque j'ai le goût des énigmes, ou plutôt je suis preneur de l'apparence énigmatique. Quel bel apparaître que cet être à part, là, dans le fleuve des pages. Ici, cette « heure » qui « se grève », c'est peut-être qu'elle s'allourdit, se charge d'affects, ou d'eau ?

Page 3 :

« Brève, l'eau tire un ciel
   qui s'accélère »
   (André Doms)

S'il y a un texte caché, une sous-jacence, voici qu'elle affleure : « brève, l'eau ».
C'est un bruissement que cette combinaison labiale (b) / liquide (r) [br] suivie de l'ancien mot eve qui désignait jadis l'eau. Et puis quel écho d'avec la page 2 : « l'heure se grève ».
D'ailleurs, le mot « ève » apparaît lui-même :

« Brève, l'eau tire un ciel
   qui s'accélère. Nos rives
   se resserrent. J'attise l'ève
   à la crête du temps. »
   (André Doms)

Echos. Une discrète musique anime ces vers :
- la consonne « v » : « brève », « rives », « ève »
- et cette assonance : « brève », « ciel », « accélère », « resserrent », « l'ève », « crête » : les sons s'ouvrent et se referment semblant mimer des reflets sur l'eau.

Nous avons, à ces deux brèves, donné pour titre « Eros au fleuve ». C'est que, le désir participe, dès les premiers vers du texte, à cette réflexion « du fleuve » (titre complément de propos) :

« ..., le fleuve est fuite
   d'échines où mon désir
   s'invente aux loups du vent. »
   (André Doms, p.3)

Le poème comme invention du « désir » ? Peut-être. La rêverie, à coup sûr, dans la « fuite » des « échines » sur lesquelles court cette meute des « loups du vent » que personne sans doute ne peut jamais tout à fait maîtriser.

Patrice Houzeau
le 5 mai 2008

Commentaires

Vous reprocher la subjectivité de votre grammaire ? vous n'y songez pas... c'est justement l'une des raisons qui font qu'on y revient!
Posté par marie, 06 mai 2008 à 08:02

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 05:00

GRAVES ET FOUS
Notes sur poursuite d'ulysse de André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

p.14

"Rien qu'on nous ait accordé"

A lire, on finit parfois par s'abandonner à la mécanique de l'oeil, et ne plus faire attention aux formules employées. On passerait vite au vers suivant sans plus prêter attention à la litote "rien qu'on nous ait accordé". Et pourtant, la figure rappelle un accord ancien, une façon d'avoir tout, un temps qui fut nouveau :

"dans l'aisance de l'air
  ou le printemps des mots"

Je pense à l'été, cette saison dont on voudrait qu'elle étalât toujours plus le temps qui nous est imparti ; je pense à l'été et à cette impression "d'aisance" à laquelle on rattache le temps des jours les plus longs ; cette saison des couples aussi, car comment s'imaginer passer l'été seul, sans chair à ses côtés, sans regard à partager, sans répliques ?
"L'aisance de l'air", c'est aussi sa légèreté, la Dolce Vita, la vie qui semble plus facile, qui semble dégagée des habituelles contingences.
Mais il n'est pas fait que d'images idylliques, ce temps plus léger, il réside aussi dans ce "printemps des mots" que le poète, - après tout, c'est son métier -, suscite.
On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour rappeler ce lien entre poésie et renaissance. On a même inventé le "Printemps des Poètes" pour exprimer ce qui nous rend nostalgiques, l'espoir de l'éternel retour du bonheur des choses.

La liberté est ainsi une affaire de durée, de rappel du passé, de suggestion du futur, et ne connaît qu'une seule "allégeance" :

"Seule allégeance
  un amour grave et fou
  pour décrasser les ciels
  raviver le mystère"

Nous avons déjà rencontré ces deux épithètes "grave et fou", au premier fragment (p.7) du poème : "Je gâche / dans le vent grave / et fou".
Ces deux adjectifs définissent donc aussi bien "l'amour" éprouvé (autant ressenti que mis à l'épreuve) que la qualité du "vent" qui, lui aussi, est une épreuve avec laquelle l'homme, qu'il soit poète ou maçon, ne peut que composer.
La métaphore picturale est ici à l'oeuvre puisqu'il s'agit de "décrasser les ciels" (le pluriel du mot "ciel" est le mot "cieux" ; le pluriel "ciels" s'emploie pour désigner les représentations peintes du ciel). Il s'agit donc ici de "décrasser" la représentation, d'en "raviver le mystère" comme on ravive des couleurs passées.
C'est donc qu'il y a quelque chose à voir, qui n'est pas évident, mais qui se devine derrière la patine du temps.
Il s'agit aussi d'élucider, de rendre plus clair "les ciels" et plus vif le "mystère".
"Décrasser, raviver" c'est-à-dire rendre "ciels" et "mystère" à un état premier, plus authentique, un état originel des choses, - non pas primitif, mais ontologique peut-être, qui concerne l'être que  nous nous coltinons comme le voyageur finit par se coltiner le sphinx.
L'instrument de cette réinvention du Vrai, - de cette révélation -, est dans le texte désigné comme étant "l'amour fou" que le poème lie simultanément à la gravité. Il s'agit donc de faire "allégeance" comme si un ordre secret, le rituel énigmatique d'une relation, tenait les amoureux dans une finalité connue d'eux seuls, tacite peut-être, "mystérieuse".

Mais c'est sans doute à cette seule condition que l'on peut "marcher à découvert" :

"le coeur qui marche 
  à découvert
  et l'espérance 
  comme un caillou"

"Marcher à découvert", c'est-à-dire avancer sans peur, le contraire de l'expression "raser les murs".
Notons que ces quatre derniers vers portent tous un accent à la quatrième syllabe, comme si désormais la marche était assurée, sans risque (cf "à découvert"), et porteuse de promesses (cf "l'espérance").
Le fragment se clôt sur la surprenante comparaison "l'espérance comme un caillou", qui lie un terme abstrait et connoté positivement à un terme concret dont le référent évoque plutôt ce qui est peu utile, voire gênant.
C'est que rien de moins intéressé que les amoureux "graves" et "fous". Il n'est pas question ici d'or (philosophal ou non) mais des cailloux du chemin de tous les jours, cette vie ordinaire à laquelle nous nous vouons et qui ne prend son sens que par la présence de l'Autre, aussi "grave et fou" que nous ; ça, nous le savons.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 août 2007

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 04:51

DU MAL DE L'ÊTRE
Notes sur Poursuite d'Ulysse de André Doms (Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999).

p.13

Le poète manie l'ellipse:

    "Comme si lors de ton départ
      l'heure s'était bloquée"

Ellipse du présentatif
"C'est".
A l'octosyllabe "comme si lors de ton départ" succède un hexamètre qui semble en effet "stopper, bloquer" le vers.
Arrêt brusque. Croyance. On raconte, que, lorsque quelqu'un meurt dans une famille, il arrive que, dans une ou l'autre des maisons concernées, si ce n'est celle du défunt, une horloge, ou une pendule, s'arrête.
Comme si le temps avait été compté.
C'est que, sans doute, le temps aussi a ce pouvoir de nous mettre aux arrêts.
Il ne s'agit pas seulement ici d'un objet, mais de la perception que nous avons de notre temps.
Nous savons que, lorsque nous avons un problème à régler, - et la vie toute entière est une succession de problèmes à régler -, nous pouvons mesurer l'importance de ce problème à la façon dont s'écoule le temps qui nous sépare de la nécessaire solution.
Plus notre désir est grand et plus long le temps, plus lent le temps.
C'est, ce "mal de l'être" qui nous définit, dans l'inéluctable temporalité que nous l'éprouvons.
Certains tombent dans le sommeil pour ne plus l'éprouver, cette longueur de temps.
D'autres, au contraire, ne peuvent guère fermer l'oeil et s'installent dans une inconfortable patience, une peu tranquille attente, une étrange solitude.
D'autres tentent la tricherie puisque l'alcool, ça fait passer le temps.
Mais il est vrai que ce passage du temps est une épreuve physique. Une lutte avec l'ange irrémédiable.

    "Et te savoir le temps de mes veines
      l'espace à mes joues
      l'indémontrable       l'indéniable
      contrepoint de neige et de boue
      sur tous nos lieux de plaine"

Ces vers me semblent d'une grande justesse.
Présence fantôme. L'être absent occupe et le temps et l'espace.
C'est ainsi que patiente le narrateur.
La dépossession (le sentiment de perte) ressemble à une possession (la douleur fantôme) "indémontrable" et pourtant "indéniable", aussi indémontrable et indéniable que la "neige" et la "boue" qui semblent ici inscrire le poème dans la temporalité d'une saison.

Quant à l'espace ?
Ce n'est pas la peine de chercher à fuir.
L'espace est hanté.
Les "lieux" ne sont pas prison pourtant, il s'agit de "plaines".
C'est que les villes parfois semblent refermer sur nous leurs ailes de poussière ; nous croyons y étouffer alors même, qu'incapables de rester chez soi, nous éprouvons l'impérieuse nécessité de sortir, de marcher, d'arpenter les rues, pour tenter d'apaiser ce "mal de l'être" qui, littéralement, nous prend à la gorge, nous bat le coeur.
Pour ma petite part, je le sais que bien des personnes la connaissent, cette impression de "lieu hanté."
Après, c'est une question de caractère peut-être ?
C'est-à-dire, en fin de compte, une question de rapport au temps et à l'espace.
Une question de rapport au rythme de l'être même, à ce "contrepoint de neige et de boue" où nous nous situons.

Il semble, en tout état de cause, que le rapport à l'autre, cet être absent, symptomatique de ce "mal de l'être" que révèle la langue, que ce rapport ne change pas s'il était auparavant authentique. C'est ce que l'on appelle, je pense, "fidélité".
Personnellement, je doute d'ailleurs que les brutes, les assassins et les imbéciles puissent connaître ce genre d'épreuve, ce genre de mal, puisque, pour eux, l'autre n'est jamais qu'un outil (de plaisir, de travail, d'intégration sociale,...).
Quand son outil ne marche plus, on le remplace. Et voilà tout.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 juillet 2007 

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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 04:41

EST-CE SEULEMENT DU COUPLE ?
NOTES SUR POURSUITE D'ULYSSE (André Doms, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie d'Amay, 1999)

p.12.

La poésie d'André Doms est un art de la miniature.
Des vers brefs, fort peu d'adjectifs, un texte semé d'espaces pour suppléer à la ponctuation abolie.

"Amants de tes maïs
  rôdeurs des boues d'ici
  nous avons trimballé nos coeurs"

Amants de tes maïs
: la légereté de l'allitération semble tisser un lien secret entre "amants" et maïs".
rôdeurs des boues d'ici : le second hémistiche de l'alexandrin "Amants de tes maïs rôdeurs des boues d'ici".
"maïs, boue, trimballé" : terrain connu, familier ; il ne s'agit pas ici d'un "espace poétique" où nous serions censés planer en quête d'on ne sait quelle "inaccessible étoile", mais plutôt des figures familières du réel : les champs, la boue, les chemins de campagne.

"nous avons trimballé nos coeurs
  tant fait l'amour aux plis
  de vents et de voyages"

Est-ce une évocation de la jeunesse ?
Le passé composé pourrait en être l'indice, mais ce qui importe surtout, c'est l'évocation du mouvement : "rôder, trimballer, faire l'amour aux plis de vents et de voyages", autant de signes que le champ lexical du mouvement a partie liée avec le compagnonnage amoureux.
Dès lors, il n'est plus qu'une demeure possible :

"la roue des étoiles
  est notre dernière demeure"

La roue des étoiles
: une périphrase peut-être, pour le temps qui passe, l'éternel retour des figures célestes (qui tournent leur roue), le présent de vérité générale de l'être.
Autre périphrase : "la dernière demeure".
C'est ainsi que communément nous nommons le tombeau.
C'est aussi une réponse à la question initiale de cette première partie : Maison    d'où
La demeure, le lieu de l'union des amants, c'est aussi cette terre des voyages, cette terre arpentée, ce chemin fait ensemble.
C'est aussi peut-être l'inscription du trajet dans un temps mythique, celui de "l'or du temps", cette révélation que, puisque l'ensemble des événements n'est jamais qu'une infinie combinaison des mêmes éléments, il n'y aurait pas de raison pour que ces mêmes éléments, se combinant indéfiniment, ne donnent pas lieu à un "éternel retour" des figures.
Cette suite d'évenements que nous appelons "vie consciente" serait ainsi comparable à une infinie partie de cartes où fatalement les mêmes combinaisons finissent par revenir.
Et Ulysse encore refera son Odyssée.
Et Homère encore retracera les signes de la légende.

Bien entendu que j'extrapole, que j'hyperbole, que je conjecture et m'aventure dans le subjectif, mais à quoi bon prendre des notes si ce n'est pas pour aller aux limites du sens ?
Sinon, ne restent que les belles et sages bibliothèques, aux livres bien rangés que l'on ne dérangera que pour des raisons de la plus haute importance (préparer un cours ou passer un examen, briller en société, faire des lectures publiques). C'est dire que la plupart des livres ne quittent guère les étagères, si ce n'est pour finir au grenier ou chez les bouquinistes.
Mais ceci nous éloigne un peu beaucoup du poème.

"Je te suis    je te vois
  par la nuit claire du chariot
  remonter au village où nous allions
  épuiser notre lot"

Porteuse de vision, les deux premières propositions.
S'il y a quelque part une "Alchimie du verbe", pour reprendre l'expression du vagabond Rimbaud, c'est sans doute dans l'évocation de l'absent que l'on peut en trouver trace.

Rime intérieure : "Je te suis" / "par la nuit".
Il ne s'agit plus ici de la nuit qui envahit, qui contamine la matière de son antilumière, et consacre la perte du sens ; il s'agit ici d'une nuit claire du chariot.
Est-ce la constellation qui est ici nommée ?
Une nuit qui donne à voir.
J'y vois une superposition de deux mouvements : le narrateur (où ai-je entendu qu'il n'y avait pas de narrateur en poésie ? Et pourquoi non ?) est d'abord à distance de l'être évoqué (ce fantôme).
Il le voit, cet être, ou il la voit, cette silhouette, "remonter au village" ; vient alors s'ajouter le deuxième mouvement (cf la relative "où nous allions") caractérisé par la première forme du pluriel. Ainsi semble s'imposer au poème la vision d'un couple.

La miniature de cette page 12 se termine par une formule à la fois familière et énigmatique :

"où nous allions" / "épuiser notre lot".

Ce que, subjectivement, j'ai envie de dire, c'est que cela me fait penser au "lot" de l'humaine condition.
L'emploi de ce mot me donne à penser que le narrateur considère peut-être que la condition d'être humain (ce métier d'être vivant) ne peut être appréciée si elle ne s'accomplit pas, si elle ne "s'épuise" pas dans le compagnonnage amoureux.
Est-ce seulement du couple que nous parlons ici ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 mai 2007


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