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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 02:09

TOUJOURS AVEC UN SENS IL EN PRESENTE UN AUTRE

1.
"Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits"
(Racine, "Iphigénie", IV,5, v.1319 [Agamemnon])

Car c'est toujours dans un vaisseau de brume, ou un char de trouble, que s'avancent les esprits flottants.

2.
"Un oracle toujours se plaît à se cacher.
Toujours avec un sens il en présente un autre."
(Racine, "Iphigénie", II,2, v.432-33 [Doris])

L'oracle est un dispositif polysémique. Il jette ses bouches à tout vent.

3.
"Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que j'aime ?"
(Racine, "Iphigénie", IV,6, v.1389-90 [Achille])

Achille rappelle ainsi qu'il sait se rendre service.

4.
"De ce soupir que faut-il que j'augure ?
Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure ?
(Racine, "Iphigénie", I,3, v.281-82 [Ulysse])

J'admire ces vers en ce qu'il font du sang une force obscure. Ce qui "murmure", c'est le sang d'Agamemnon, son clan, qui refuse le sacrifice d'une des leurs (Iphigénie), qui refuse d'échanger le sang contre le vent.

5.
"Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?"
(Racine, "Iphigénie", IV,4, v.1262 [Clytemnestre])

Les morts parlent pour les vivants. La victoire impose le respect et censure la critique. C'est ainsi que bon nombre de tueurs sont assimilés à des citoyens exemplaires. Le terme "tueur" lui-même désigne cette caractéristique du politique à éliminer avec le même élan alliés et adversaires.

6.
"Dieux, qui voyez ma honte, où me dois-je cacher ?"
(Racine, "Iphigénie", II,8, v. 756 [Eriphile])

Autrement dit, comment faire pour échapper à ce lieu que je suis pourtant bien obligé de hanter.

7.
"Et si le sort contre elle à ma haine se joint,
Je saurai profiter de cette intelligence"
(Racine, "Iphigénie", II,8, v.764-765 [Eriphile])

Les mots "sort", "haine" et "intelligence" (cette complicité qui semble unir ce qui est et la représentation que j'en ai) me donnent l'impression qu'Eriphile n'est pas loin de souhaiter que des forces magiques l'aident à se débarrasser d'Iphigénie. Il y a en tout cas une drôle d'ombre "d'inquiétante étrangeté" qui semble poindre dans le discours.

8.
"Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change,
Ne vous a point promis un bonheur sans mélange."
(Racine, "Iphigénie", I, v.53-54 [Arcas])

Du reste, les humains sont leur sort, dans lequel ils se jettent étrangement.

9.
"N'en doutez point, Madame, un dieu combat pour vous."
(Racine, "Iphigénie", V,5, v.1700 [Arcas])

Sans doute ne peut-on combattre efficacement sans croire que quelque dieu agit dans l'ombre en notre faveur.

10.
"Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ?"
(Racine, "Iphigénie", I,1,v.107, [Agamemnon])

Agamemnon évoque ici la rapidité avec laquelle Achille remporte ses victoires; alors qu'on le pensait éloigné pour un temps du camp des Grecs, le voilà déjà de retour. L'image du torrent souligne qu'Achille est tout entier dans cette force en perpétuel mouvement; ce qu'incarne Achille, c'est le mouvement victorieux, qui paraît invincible, qui semble l'emporter sur la nature humaine de la même manière que le mot "torrent" ne désigne pas de l'eau qui coule, mais une manifestation de la toute puissance de la nature.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 juillet 2014

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 09:04

QUELQUES NOTES ENCORE SUR IPHIGENIE
A propos de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

"CLYTEMNESTRE. - Quel est donc ce mystère ? tu peux t'étonner encore de mes discours, car les tiens ne m'étonnent pas moins.
ACHILLE. - Cherche ce que cela signifie ; nous sommes intéressés tous deux à le chercher ; peut-être avons-nous été l'un et l'autre abusés par des mensonges."
(Euripide traduit par Nicolas-Louis Artaud, Iphigénie à Aulis, Troisième Episode, in tome II des Tragédies d'Euripide, Paris, Lefèvre et Garnier Frères, 1842).

 

1.
"Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la discorde maîtresse
Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal."
(V, 6, vers 1733-1736 [Ulysse à Clytemnestre])

 

La guerre civile est, littéralement, une guerre d'aveugles. Les Grecs ne se reconnaissent plus eux-mêmes.

 

2.
"A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre"
(V, 6, vers 1777-78 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Le sang qui coule du coeur d'Eriphile coïncide avec la levée des vents. C'est évidemment l'oeil du mythe qui voit dans cette coïncidence un rapport de cause à effet. Je ne suis pas absolument certain que Racine ait ce même oeil mythologique. Je devine dans ses vers un regard plus critique, voire railleur. Certes, le "soldat étonné" du vers 1785 qui "dit que dans une nue / Jusque sur le bûcher Diane est descendue" (appréciez l'assonance "u", mimant quelque son étrange accompagnant la visite de la déesse, le gémissement du vent peut-être qui souffle sur la mer), ce "soldat étonné" est peut-être un soldat générique, qui désigne ainsi tous les soldats, mais il n'est peut-être aussi qu'un illuminé, un pris de vision, un enthousiaste, un de surcroît c'est-y pas vrai que. De plus, ce n'est pas le devin Calchas qui procède au sacrifice, mais Eriphile qui se tue elle-même, court-circuitant ainsi tout rituel.

 

3.
D'une édition de poche à l'autre, les majuscules des dieux tombent, passant ainsi du statut de transcendances à celui de signifiants, d'acteurs, de masques poétiques. En fin de compte, c'est comme cela qu'ils sont les plus vivants. Sans le Livre, pas de Dieu.

 

4.
"Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre"
(V, 6, vers 1778 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Je ne me lasse pas de ces allitérations percussives. C'est pour la même raison que j'aime le jazz, pour ces rythmiques, ce battement du monde dans l'être du poème.

 

5.
"Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie
Dans ce commun bonheur pleure son ennemie."
(V, 6, vers 1789-90 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Le sacrifice a remis le monde en mouvement. L'armée grecque déjà s'empresse, se prépare au départ. L'expression "la seule Iphigénie" est signifiante. Puisqu'elle a perdu son double, elle est "seule" maintenant. En perdant Eriphile, Iphigénie a perdu son inversion, sa soeur ennemie, la part obscure d'elle-même, la tentation de l'ombre.

 

6.
Iphigénie et Eriphile ont en commun d'avoir aimé le même homme. Sans cette fascination pour Achille, Eriphile aurait pu être une fort efficace espionne des Troyens dans le camp des Grecs. La jalousie l'a emporté sur son patriotisme. Quelle horreur ! Pas étonnant qu'elle se soit trucidée !

 

7.
Dans le récit final d'Ulysse, la levée des vents anime la mer, cet ailleurs absolu des tragiques, cet être du lieu qui n'en finit pas de nourrir leurs rêves, cet infini que les humains cherchent à parcourir et qui leur permet d'aller d'une légende à une autre.

 

8
En substituant Eriphile à Iphigénie, les dieux ont débarrassé les Grecs d'une énigme. Eriphile, c'était l'inconnue, l'imperceptible péril, la bombe à retardement, l'oeil de l'autre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 mars 2013

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 00:32

IPHIGENIE C'EST-A-DIRE ERIPHILE
Notes sur les scènes 5 et 6 de l'acte V de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 5 et 6.
Scène 5 : Arcas apprend à Clytemnestre qu'Achille a interrompu la cérémonie sacrificielle et mis Iphigénie sous la protection de ses guerriers. Il demande à la reine de le suivre et de rejoindre Achille afin de faire bloc contre le camp de Calchas. L'arrivée d'Ulysse fait craindre à Clytemnestre l'annonce de la mort de sa fille.
Scène 6 : Ulysse la détrompe et lui annonce qu'Iphigénie est bien vivante. Suit alors le récit des événements étonnants qui ont permis de sauver la fille du roi des rois : l'intervention d'Achille, les révélations de Calchas quant à l'existence d'une autre Iphigénie, le suicide de cette autre Iphigénie, qui n'est autre qu'Eriphile, la levée des vents qui en résulte, la cohésion retrouvée des Grecs, la réconciliation entre Achille et Agamemnon, et la promesse d'une "alliance".

 

2.
Ah ! Nous voilà à l'avant-dernière scène du dernier acte de la tragédie. Il va y avoir du sang. C'est certes pas marrant car si ce qui fut rit et rit nie. Où l'on voit que nous sommes assez troublés par ce qui est sur le point de mais Achille est dans la place et d'après ce qu'en dit Arcas, il ne ménage pas sa peine, se débat comme un beau diable, pour arracher Iphigénie des griffes du prêtre :

 

"Il a brisé des Grecs les trop faibles barrières.
Achille est à l'autel. Calchas est éperdu.
Le fatal sacrifice est encor suspendu.
On se menace, on court, l'air gémit, le fer brille.
Achille fait ranger autour de votre fille
Tous ses amis, pour lui prêts à se dévouer."
(V, 5, vers 1702-1707 [Arcas à Clytemnestre])

 

Je ne sais trop pourquoi "l'air gémit". Peut-être est-ce le gémissement de la foule effarée par l'audace d'Achille, qui en contrecarrant Calchas, contrarie les dieux, ce qui n'est pas rien, et puis aussi qui se montre tellement plus courageux qu'Agamemnon,

 

"Le triste Agamemnon, qui n'ose l'avouer,
Pour détourner ses yeux des meurtres qu'il présage,
Ou pour cacher ses pleurs, s'est voilé le visage."
(V, 5, vers 1708-1710 [Arcas à Clytemnestre])

 

Agamemnon, décidément, est celui qui n'ose, ici qui n'ose pas "l'avouer", c'est-à-dire approuver Achille dans son action (le pronom élidé a pour antécédent le nom Achille), tout comme il n'ose pas affronter les conséquences de ses multiples tergiversations, les troubles au sein de l'armée, les "meurtres" qui pourraient en découler. Ah vrai ! il y a de quoi pleurer, sauf que pour celui que l'on appelle le "Roi des rois", la larmoyance, ça fait vraiment pas chef de guerre.

 

3.
"Achille est à l'autel. Calchas est éperdu."
(V, 6, vers 1703 [Arcas à Clytemnestre])

 

Les deux hémistiches mettent les deux camps en balance. Notons que la présence d'Achille fait perdre sa contenance au devin Calchas.

 

4.
"Venez, puisqu'il se tait, venez par vos discours"
(V, 6, vers 1711 [Arcas à Clytemnestre])

 

Le social a horreur du silence.

 

5.
Phrase souvent répétée par ma mère : Faute de paroles, on meurt sans confession.

 

6.
"J'irai partout. Mais, dieux ! ne vois-je pas Ulysse ?
C'est lui. Ma fille est morte, Arcas, il n'est plus temps."
(V, 5, vers 1718-19 [Clytemnestre à Arcas])

 

Au vers 1704, Arcas annonçait :

 

"Le fatal sacrifice est encor suspendu."

 

Pour Clytemnestre, le visage d'Ulysse signifie que sa fille est morte. Dès lors, "il n'est plus temps." La tragédie est consommée. Et le temps suspendu s'est désormais arrêté.

 

7.
On se souvient qu'Ulysse fut celui qui, à la scène 3 de l'acte I, se rangea résolument dans le camp de Calchas, et donc en faveur du sacrifice d'Iphigénie. Achille, dans la scène 7 de l'acte II, désigne Ulysse comme l'un de ceux qui ont tenté de le détourner d'Iphigénie :

 

"Mais je ne vois partout que des yeux ennemis.
Que dis-je ? en ce moment Calchas, Nestor, Ulysse,
De leur vaine éloquence employant l'artifice,
Combattaient mon amour et semblaient m'annoncer
Que si j'en crois ma gloire, il y faut renoncer."
(II, 7 vers 748-752 [Achille à Eriphile])

 

Aussi, le surgissement du visage d'Ulysse, son entrée sur la scène, ne peut signifier pour Clytemnestre que la mort de sa fille. Ce qu'aussitôt Ulysse lui-même dément :

 

"Non, votre fille vit, et les dieux sont contents.
Rassurez-vous. Le ciel a voulu vous la rendre."
(V, 6, vers 1720-21 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Retournement de situation, surprise exprimée sous forme de paradoxe : Iphigénie vit, et pourtant "les dieux sont contents". Autre surprise, c'est Ulysse lui-même qui annonce cette nouvelle à Clytemnestre. On aurait pu s'attendre à ce que ce fût Achille, qui n'apparaîtra plus sur scène, la pièce finissant par le récit d'Ulysse du miracle qui a substitué Eriphile à Iphigénie. C'est qu'il est malin, l'Ulysse. Et puisque le vent a tourné, autant se rapprocher des vainqueurs :

 

"IPHIGENIE
Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre !

 

ULYSSE
Oui, c'est moi, qui longtemps contre elle et contre vous
Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux ;
Moi, qui jaloux tantôt de l'honneur de nos armes,
Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes,
Et qui vient, puisque enfin le ciel est apaisé,
Réparer tout l'ennui que je vous ai causé."
(V, 6, vers 1722-1728)

 

Et puis cela resserre de nouveau le rang des Grecs, puisque tantôt leurs vaisseaux pourront enfin voguer vers Troie.

 

8.
Le parallélisme des deux répliques :

 

"CLYTEMNESTRE
C'est lui. Ma fille est morte, Arcas, il n'est plus temps.

 

ULYSSE
Non, votre fille vit, et les dieux sont contents."
(V, 5 et 6, vers 1719-20)

 

marque le redémarrage de la machine à légendes.

 

9.
"De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée."
(V,6, vers 1737-38 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Le "spectacle affreux", c'est celui de la "discorde maîtresse" qui oppose les Grecs aux Grecs, le camp de Calchas au camp d'Achille. Une note en bas de page signale qu'étymologiquement le nom Eriphile signifie qui aime la discorde ; la discorde sa pomme donc, Eriphile, qui, en révélant à Calchas la grâce accordée par Agamemnon et la fuite possible d'Iphigénie, a enclenché la fatale mécanique de la guerre civile, celle qui s'ordonne dans les deux hémistiches du vers 1738.

 

10.
"Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie"
(V, 6, vers 1749 [discours de Calchas rapporté par Ulysse à Clytemnestre])

 

Ce vers à lui seul résume l'élucidation de l'énigme. Si la fille de Clytemnestre est restée en vie, c'est qu'une autre Iphigénie est morte. Le texte substitue Iphigénie à Iphigénie, l'amoureuse d'Achille à l'amante, la fille secrète à la fille du Roi des rois, la discorde à la paix des Grecs, l'orgueil de Troie à l'honneur de Sparte, le nom au nom.

 

11.
"Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux.
Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux.
"

(V, 6, vers 1759-1760 [discours de Calchas rapporté par Ulysse à Clytemnestre])

 

Celui qui parle ainsi, c'est Calchas, la voix dans la voix, et lui-même possédé, "farouche", "sombre", "hérissé", possédé vous dis-je, d'une autre voix que la sienne :

 

"Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'oeil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé,
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute :
Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.
Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix
M'explique son oracle, et m'instruit de son choix
.

Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie
Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie
."

(V, 6, vers 1743-1750 [Ulysse à Clytemnestre])

 

"Elle", c'est un "mot", c'est-à-dire son nom, Iphigénie, puisqu'il faut qu'Iphigénie périsse pour que la guerre de Troie ait lieu. Le fait que ce soit une fille d'Hélène qui meure, et non la fille du commandant en chef de l'armée grecque, peut être interprété comme de mauvais augure pour le camp troyen.

 

12.
"Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein."
(V, 6, vers 1775-76 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Le sacrifice d'Iphigénie est en fait le suicide d'Eriphile. C'est ce suicide qui fait de la pièce une tragédie.

 

13.
"A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,
Et la mer leur répond par ses mugissements ;
La rive au loin gémit, blanchissante d'écume.
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume :
Le ciel brille d'éclairs, s'entrouvre, et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Le soldat étonné dit que dans une nue
Jusque sur le bûcher Diane est descendue,
Et croit que s'élevant au travers de ses feux,
Elle portait au ciel notre encens et nos voeux.
Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie
Dans ce commun bonheur pleure son ennemie.
Des mains d'Agamemnon venez la recevoir.
Venez. Achille et lui, brûlants de vous revoir,
Madame, et désormais tous deux d'intelligence,
Sont prêts à confirmer leur auguste alliance."
(V, 6, vers 1777-1794 [Ulysse à Clytemnestre])

 

Le sacrifice a eu lieu. Le sang qui vient d'être versé agit comme un signal qui déclenche miracle et merveille. Déjà qu'Ulysse, au vers 1775, il l'a vu "voler", l'Eriphile, mais c'est pas tout, mais c'est qu'c'est pas fini : y a le "tonnerre" des dieux, les "heureux frémissements" des vents, les "mugissements" de la mer, la flamme du bûcher qui se rallume d'elle-même, comme par magie (bah ! un souffle sur les braises peut-être), l'oxymore d'une "sainte horreur qui rassure" (enfin ! les vents se sont levés !) et même la visite de Diane en personne (d'aprés quelque "soldat étonné", mais bon, faut voir, les soldats, des fois, ça a la picole facile et la berlue à galéjades). Iphigénie pleure sur le sort d'Iphigénie. Achille et Agamemnon semblent réconciliés, et puis, il y a du mariage dans l'air, tralalalère. Rideau.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 mars 2013

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 03:08

ET LES JAMBES DE MA SOEUR
Notes sur les scènes 3 et 4 de l'acte V de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumés des scènes 3 et 4.
Scène 3 : Clytemnestre affirme sa volonté de défendre sa fille coûte que coûte et "contre toute l'armée" (vers 1617-18 et 1633-1638). Le chef de la garde d'Agamemnon, Eurybate, lui apprend que le roi n'a plus la situation en main et que, supplanté par Calchas, toute résistance est donc inutile (vers 1619-1632), d'autant plus inutile qu'Iphigénie, décidée à mourir, demande à sa mère de renoncer à la lutte, de quitter le camp et de pardonner à son époux (vers 1639-1662). Elle lui fait donc ses adieux (vers 1663-1666).
Scène 4 : Clytemnestre tente en vain de s'interposer entre les gardes et sa fille (vers 1667-1670). Elle exprime alors son désespoir (vers 1672-1673) lorsqu'Aegine lui apprend que la fin tragique d'Iphigénie a été provoquée par la trahison d'Eriphile (vers 1674-1678). Clytemnestre, impuissante, laisse éclater sa colère jusqu'au moment où, à l'instant même du sacrifice, la foudre se met à gronder et la terre à trembler (vers 1679-1699).

 

2.
"Le roi de son pouvoir se voit déposséder,
Et lui-même au torrent nous contraint de céder.
Achille à qui tout cède, Achille à cet orage
Voudrait lui-même en vain opposer son courage.
Que fera-t-il, Madame ? et qui peut dissiper
Tous les flots d'ennemis prêts à l'envelopper ?"
(V, 3, vers 1627-1632 [Eurybate à Clytemnestre]

 

"torrent" ; "orage" ; "flots" : l'orage prédit par Iphigénie dès le début du cinquième acte (cf les vers 1495-96 : "Pour ce sang malheureux qu'on veut leur dérober / Regarde quel orage est tout prêt à tomber"), cet orage redouté a maintenant éclaté et, par la bouche d'Eurybate, file sa métaphore. Il est à noter que le chef de la garde d'Agamemnon a peut-être écouté Iphigénie dans sa prédiction et sa reprise du motif de l'orage pourrait être une manière de signaler sa sympathie. Agamemnon, qui a trop tergiversé et qui a fini par gracier Iphigénie, se voit déposséder de son son pouvoir par le devin Calchas qui semble désormais avoir tout pouvoir.

 

3.
"Vous avez à combattre et les dieux et les hommes."
(V, 3, vers 1642 [Iphigénie à Clytemnestre])

 

Une perception naïve de la modernité ne verrait dans toute lutte qu'une opposition de conscience à conscience. Les dieux sont cachés. Ils n'ont pas disparu, papillons brûlés par les Lumières, mais se sont masqués et continuent d'agir à travers nous, comédiens d'un théâtre dont nous ne sommes que les figurants.

 

4.
Le théâtre et son double... Nous mimons les dieux qui nous agitent.

 

5.
"Il me cédait aux dieux, dont il m'avait reçue."
(V, 3, vers 1658 [Iphigénie à Clytemnestre])

 

Iphigénie, outre sa fascination pour la mort, laisse ici entrevoir une âme mystique. Le réel n'est pas seulement une affaire de volonté humaine, il relève aussi d'une autre diachronie transcendant toutes les préoccupations humaines au profit d'un commerce avec les dieux. Ainsi, les morts ne sont pas les morts :

 

"Vos yeux me reverront dans Oreste mon frère."
(V, 3, vers 1661 [Iphigénie à Clytemnestre])

 

A noter l'ironie savante de Racine qui infirme les propos d'Iphigénie, puisqu'Oreste sera plus tard celui qui assassinera Clytemnestre. Du coup, il sonne assez comique, son souhait, à Iphigénie :

 

"Vos yeux me reverront dans Oreste mon frère.
Puisse-t-il être, hélas ! moins funeste à sa mère !"
(V, 3, vers 1661-62 [Iphigénie à Clytemnestre])

 

6.
Apprenant par Aegine la trahison d'Eriphile, Clytemnestre laisse éclater sa fureur et reprend à son tour la métaphore de l'orage pour en faire une tempête, un cyclone, un ouragan destiné à balayer les Grecs :

 

"Quoi ? pour noyer les Grecs et leur milles vaisseaux,
Mer, tu n'ouvriras pas des abîmes nouveaux ?
Quoi ? lorsque les chassant du port qui les recèle,
L'Aulide aura vomi leur flotte criminelle,
Les vents, les mêmes vents, si longtemps accusés,
Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés ?"
(V, 4, vers 1683-1688 [Clytemnestre])

 

Jusqu'à ce que le soleil lui-même en soit éclipsé façon apocalypse :

 

"Et toi, soleil, et toi, qui dans cette contrée
Reconnais l'héritier et le vrai fils d'Atrée,
Toi, qui n'osas du père éclairer le festin,
Recule, ils t'ont appris ce funeste chemin."
(V, 4, vers 1689-1692 [Clytemnestre])

 

On se souvient qu'Atrée fit manger à son frère Thyeste ses propres fils en un - c'est dégoûtant - ragoût. Affreux festin qui fit reculer, dit-on, le soleil lui-même, qui inversa sa course, c'est-à-dire qu'il tourna son chef chevelu de flammes, pour ne pas voir l'horreur des trois têtes coupées et de Thyeste épouvanté.

 

7.
"Calchas va dans son sang... Barbares, arrêtez !
C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre...
J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre.
Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ses coups."
(V, 4, vers 1696-1699 [Clytemnestre])

 

Clytemnestre se fait tempête elle-même, et tente d'arrêter le poignard de Calchas. A la césure 1697, le mot "dieu" se substitue au mot "sang" :
"Calchas va dans son sang..." (vers 1696)
"C'est le pur sang du dieu" (vers 1697)

 

Est-elle victime d'une hallucination ? La reine est-elle enfin par ses sens abusée ? Ou pressent-elle un miracle ? J'avoue admirer sans la comprendre tout à fait cette énigme du vers 1697 :

 

"C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre..."

 

Le "dieu qui lance le tonnerre", n'est-ce point Zeus lui-même? Quant au "pur sang", mon esprit cavalier ferait bien s'envoler quelque cheval ailé, et d'une élégance fabuleuse, de la mare de sang qui couvre maintenant l'autel, mais, à mon avis, je m'égare grave, me hasarde et m'hallucine moi-même. Ou alors, c'est qu'il aurait, ce dieu lanceur, substitué à Iphigénie quelque agneau, symbole de l'innocence sacrifiée aux appétits féroces de la meute humaine. Ce ne serait point alors les humains qui sacrifieraient aux dieux, mais les dieux qui sacrifieraient aux humains, à la façon du Christ sacrifié par son père à la violence des Romains, pour que de cette croix naisse une Eglise qui couvrira toute la terre, les siècles des siècles, et les jambes de ma soeur.

 

8.
En attendant, ça djazze terrible dans les vers... Clytemnestre, c'est Iron Maiden... badaboum fracas dans l'alexandrin... la nasale "an" s'élance électrique, redoublée : "pur sang du dieu qui lance" ; "j'entends" ; "et sens trembler" ; "dieu vengeur" ; "dieu fait retentir"... et puis ça tape et cogne labiales, dentales et palato-vélaires, quelle batterie !... "pur" ; "dieu qui" ; "tonnerre" ; "j'entends gronder la foudre" ; " trembler la terre"; "retentir ces coups", tout ça huilé par la vélaire [r], qu'on l'entend à la rime aussi ("tonnerre" / "terre"), rythmé en diable par le mot "dieu" et du binaire ou du toutes les quatre syllabes la frappe :

 

"Calchas / va dans son sang... / Barba- / res, arrêtez !
C'est le pur sang / du dieu / qui lan- / ce le tonnerre...
J'entends / gronder / la fou- / dre, et sens / trembler / la terre.
Un dieu / vengeur, / un dieu / fait retentir / ces coups."

 

Avec du raffinement dans l'effet ; écoutez comme il est suggéré le contrecoup, le lointain encore, la réplique à venir du gronde-la-foudre et du tremble-la-terre :

 

"J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre."
(vers 1698)

 

C'est que l'accent le plus marqué n'est pas à la césure, ni à la rime, mais à la troisième et à la quatrième syllabe de chaque hémistiche (séquences [g]+[r] / [t]+[r] + nasale "on"/"an" + [d] / [blé]) de telle sorte que les monosyllabes de la césure et de la rime - les mots "foudre" et "terre" - semblent faire onde de choc, prolongement du son, écho.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 mars 2013

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 13:50

IPHIGENIE LA FASCINEE
Notes sur les scène 1 et 2 de l'acte V de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumés des scènes 1 et 2.
Scène 1 : Iphigénie est prise au piège, des gardes l'empêchant de fuir. En outre, elle a appris par Arcas que son père lui ordonnait la rupture de tout lien avec Achille. Désespérée, elle décide donc d'accepter de se sacrifier.
Scène 2 : Achille arrive avec une troupe de Thessaliens afin de prendre Iphigénie et Clytemnestre sous leur protection (vers 1516-1526). Le guerrier s'interroge sur les pleurs d'Iphigénie (vers 1527-1530) et apprend de sa promise que, malgré le serment qui lie les deux jeunes gens, elle est résolue à mourir (vers 1531-1536). Iphigénie explique sa décision par la nécessité de contenter les dieux et permettre ainsi aux Grecs de partir en guerre contre Troie, ce qui permettra à Achille de se couvrir de gloire (vers 1537-1563). Achille refuse d'accepter ce sacrifice et demande à Iphigénie d'accepter sa protection et de le suivre bon gré, mal gré (vers 1564-1585). Devant ce qu'elle considère comme un abus de pouvoir, Iphigénie menace de se suicider (vers 1586-1596), ce qui met Achille hors de lui et le décide à aller affronter l'arme à la main Calchas et Agamemnon sur les lieux mêmes du sacrifice (vers 1597-1612).

 

2.
"Regarde quel orage est tout prêt à tomber."
(V, 1, vers 1496 [Iphigénie à Aegine])

 

La tragédie, un orage saisi dans l'instant où il va éclater. Je reprends ici la définition classique de la tragédie comme une crise prise au plus près de son paroxysme. La savante ironie de Racine fait prédire à Iphigénie elle-même l'orage qui va emporter son nom.

 

3.
Malgré la clémence d'Agamemnon, Iphigénie est prise au piège :

 

"Vois comme tout le camp s'oppose à notre fuite ;
Avec quelle insolence ils ont de toutes parts
Fait briller à nos yeux la pointe de leurs dards.
Nos gardes repoussés, la reine évanouie..."
(V, 1, vers 1498-1501 [Iphigénie à Aegine])

 

L'insolence, c'est celle de ceux qui, en retenant Iphigénie, refusent d'obéir à Agamemnon. On peut comprendre qu'Eriphile a prévenu Calchas de la décision d'Agamemnon et de la fuite de Clytemnestre et de sa fille. La dentale du mot "dards", annoncée par celle du mot "pointe", l'allitération de la labiale [p], suggèrent la violence latente qui pèse soudain sur la tête d'Iphigénie.

 

4.
"Achille trop ardent l'a peut-être offensé ;
Mais le roi, qui le hait, veut que je le haïsse :
Il ordonne à mon coeur cet affreux sacrifice.
Il m'a fait par Arcas expliquer ses souhaits :
Aegine, il me défend de lui parler jamais."
(V, 1, vers 1508-1512 [Iphigénie à Aegine])

 

Iphigénie se sent d'autant plus piégée, que, même si elle échappe au sacrifice, son père lui a ordonné de rompre ses fiançailles avec Achille (trop frondeur, ce garçon). Très jeune fille, passionnée, quelque peu masochiste, et théâtrale en diable, Iphigénie décide donc, en fin de compte, de se sacrifier quand même, et ce sera bien fait, na !

 

"Ah, sentence ! ah, rigueur inouïe !
Dieux plus doux, vous n'avez demandé que ma vie !
Mourons, obéissons."
(V, 1, vers 1513- 1515 [Iphigénie à Aegine])

 

On n'est pas plus folle ! Que ne s'enfuie-t-elle avec l'Achille, qui, avec sa quasi-invincibilité, saurait bien la défendre des assassins de Calchas et autres tracas à pointe de dard ? C'est-y pas qu'elle serait fascinée par l'idée de sa propre mort? Une paire de claques, oui... Une fessée, et hop au lit !

 

5.
Avez-vous remarqué que c'est lorsque l'on est sur des charbons ardents qu'il faut du sang-froid ?

 

6.
La tragédie racinienne est un sac à fascinations. Achille est fasciné par Iphigénie, mais surtout par son destin. Iphigénie est fascinée par Achille, mais aussi par l'idée de sacrifice (elle finira d'ailleurs prêtresse d'Artémis, c'est-à-dire de Diane, la déesse même dont son sang devait ensanglanter l'autel, cf acte I, scène 1, vers 57 à 60). Eriphile est fascinée par sa propre jalousie, entretenue par l'idée que, du fait de ses origines inconnues, tout bonheur lui est refusé. Clytemnestre est prête à sacrifier sa vie pour sauver sa fille. Agamemnon est le seul qui n'a pas l'air si fasciné. C'est pour ça qu'il hésite tout le temps, qu'il tergiverse et qu'il est bien médiocre, et qu'il n'est pas toujours obéi, mais si humain, trop humain, que c'est à lui sans doute que nous ressemblons le plus. Il n'y a guère que les héros et les sots pour croire en l'héroïsme (il y aussi les professeurs de philosophie, mais, la plupart du temps, c'est pour faire style).

 

7.
"Quoi ! Madame, est-ce ainsi que vous me secondez ?
Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez.
Vous fiez-vous encore à de si faibles armes ?"
(V, 2, vers 1527-1529 [Achille à Iphigénie])

 

Méprise d'Achille qui vient d'arriver avec l'élite de ses Thessaliens pour faire rempart aux gardes d'Agamemnon. Iphigénie est en larmes. Achille pense que c'est là une ultime tentative pour tenter d'attendrir son père et lui demande d'arrêter de pleurer et de se placer sous sa protection.

 

8.
"Je le sais bien, Seigneur : aussi tout mon espoir
N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir."
(V, 2, vers 1530-31 [Iphigénie à Achille])

 

Au vers 1531, le rythme binaire du premier hémistiche, ralenti encore par la palato-vélaire [k], détache les syllabes de telle sorte que le souffle d'Iphigénie semble comme coupé. Ceci dit, l'harmonie racinienne permet aussi un débit rapide de ce vers. Tout est donc affaire d'interprétation.

 

9.
Achille et Iphigénie, pour exposer leur point de vue, utilisent le même verbe ("songer") :

 

"Vous, mourir ? Ah ! cessez de tenir ce langage.
Songez-vous quel serment vous et moi nous engage ?
Songez-vous (pour trancher d'inutiles discours)
Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours ?"
(V, 2, vers 1533-1536 [Achille à Iphigénie])

 

"Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire
Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire."
(V, 2, vers 1541-42 [Iphigénie à Achille])

 

Achille emploie la forme interrogative pour rappeler à Iphigénie que tous deux sont liés par serment. Il fait référence à l'urgence du présent, tandis qu'Iphigénie rappelle à Achille que son destin est désormais dans la réussite de l'expédition contre Troie, puisque :

 

"Ce champ si glorieux où vous aspirez tous,
Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous."
(V, 2, vers 1543-44 [Iphigénie à Achille])

 

Le sang, dès lors, n'est plus seulement métaphore, mais devient aliment et condition de l'entente entre les dieux et les hommes.

 

10.
"Si je n'ai pas vécu la campagne d'Achille,
J'espère que du moins un heureux avenir
A vos faits immortels joindra mon souvenir ;
Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d'une si belle histoire.
Adieu, prince : vivez, digne race des dieux."
(V, 2, vers 1558-1563 [Iphigénie à Achille])

 

Comme elle se légende celle-là... s'auto-fictionne... se mythonne... se cinoche le ciboulot... Elle se sait déjà légende... Elle s'y voit vu qu'elle pourra pas s'y voir... qu'elle en cause déjà au passé... "Si je n'ai pas vécu la campagne d'Achille" qu'elle dit, la toute vision... l'Achille, elle le voit déjà plein de "faits immortels", "race digne des dieux"... L'a-t-on avertie que son glorieux chéri va certes conquérir Troie, mais qu'il allait s'en prendre une dans les talons qui l'enverra au royaume sans chair ?

 

11.
Achille devine la fascination d'Iphigénie pour sa propre mort :

 

"En vain vous prétendez, obstinée à mourir
Intéresser ma gloire à vous laisser périr"
(V, 2, vers 1567-68 [Achille à Iphigénie])

 

Fascination qui change le réel d'Iphigénie en impasse : se sacrifier, ou désobéir, mais désobéir, c'est encore mériter la mort :

 

"(...) Que contre un père osant me révolter,
Je mérite la mort que j'irais éviter ?"
(V, 2, vers 1575-76 [Iphigénie à Achille])

 

Et, dans le cas où Achille tenter ait de la sauver malgré elle (cf vers 1586 : "Quoi ? Seigneur, vous iriez jusques à la contrainte ?"), il lui resterait la solution du suicide :

 

"Asservie à des lois que j'ai dû respecter,
C'est déjà trop pour moi que de vous écouter.
Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ;
Ou par mes propres mains immolée à ma gloire,
Je saurai m'affranchir, dans ces extrémités,
Du secours dangereux que vous me présentez."
(V, 2, vers 1591-1596 [Iphigénie à Achille])

 

Fascination qui lui fait inverser les rôles : ce n'est plus Agamemnon qui la sacrifie, c'est elle-même qui s'offre, et demande à Achille de "l'épargner" en la laissant mourir :

 

"Ma gloire vous serait moins chère que ma vie ?
Ah ! Seigneur, épargnez la triste Iphigénie."
(V, 2, vers 1589-90 [Iphigénie à Achille])

 

Fascination qui nourrit l'amertume d'Achille :

 

"Hé bien ! n'en parlons plus. Obéissez, cruelle,
Et cherchez une mort qui vous semble si belle."
(V, 2, vers 1597-98 [Achille à Iphigénie])

 

12.
Comme Clytemnestre à la scène 4 de l'acte IV :

 

"De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père,
Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère."
(IV, 4, vers 1312-1314 [Clytemnestre à Agamemnon]),

 

comme Eriphile à la fin de l'acte IV :

 

"Plus de raisons. Il faut ou la perdre ou périr."
(IV, 11, vers 1491 [Eriphile à Doris]),

 

Achille annonce qu'il rentre en fureur et promet un bain de sang :

 

"A mon aveugle amour tout sera légitime.
Le prêtre deviendra la première victime ;
Le bûcher, par mes mains détruit et renversé,
Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ;
Et si dans les horreurs de ce désordre extrême
Votre père frappé tombe et périt lui-même,
Alors, de vos respects voyant les tristes fruits,
Reconnaissez les coups que vous aurez conduits."
(V, 2, vers 1605-1612 [Achille à Iphigénie])

 

13.
Ne reste à Iphigénie, qui voit comment Achille est capable de s'enflammer, de souhaiter la foudre du Ciel :

 

"Ô toi, qui veux ma mort, me voilà seule, frappe ;
Termine, juste ciel, ma vie et mon effroi,
Et lance ici des traits qui n'accablent que moi."
(V, 2, vers 1614-1616 [Iphigénie])

 

Une paire de claques, je vous dis. Faut la défasciner, c'te môme...

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er mars 2013

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 09:00

LA BOUCHE EMBRASSE MAIS LA DENT DEVORE
Notes sur les scènes 6,7,8,9,10,11 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumés des scènes 6 à 11.
Scène 6 : Confrontation entre Achille et Agamemnon. Achille, dès les premiers vers, demande à Agamemnon s'il est vrai qu'il s'apprête à ordonner le sacrifice d'Iphigénie (vers 1323-1334). Agamemnon refuse de répondre (vers 1335-1338) et déclenche ainsi la colère d'Achille (vers 1341-1345). Le ton monte entre les deux hommes. Achille remet en cause la légitimité d'Agamemnon (vers 1352-1357), qui accuse à son tour Achille d'être lui aussi responsable de la mort annoncée d'Iphigénie (vers 1358-1368). Achille rappelle alors qu'il ne participe à l'expédition contre Troie que parce que, dans l'espoir de se couvrir de gloire, il accepte de se placer sous les ordres d'un roi qu'il a fait nommer à la tête de tous les Grecs, et que son union avec Iphigénie n'est le que le juste prix de cette participation (vers 1369-1400). Poussé à bout, Agamemnon révoque Achille et dénonce tous les serments qu'il a pu lui faire (vers 1401-1416). Achille quitte donc Agamemnon en lui affirmant, comme l'a fait Clytemnestre à la scène 4 qu'il ne compte pas céder Iphigénie sans combattre (vers 1417-1424).
Scène 7 : Second monologue d'un Agamemnon irrité qui décide de précipiter les événements en ordonnant le sacrifice immédiat de sa fille.
Scène 8 : Mais devant Eurybate, le chef de sa garde, Agamemnon, de nouveau, se met à douter et, prenant conscience qu'en sacrifiant sa fille, il dresse contre lui la reine, se fait d'Achille un ennemi mortel, divise le camp des Grecs, et surtout, contente les dieux en faisant souffrir sa propre fille, le roi des rois décide alors d'épargner Iphigénie (vers 1434-1453) en projetant cependant de blesser l'orgueil d'Achille : cf vers 1460, "Il l'aime : elle vivra pour un autre que lui." (vers 1453-1460).
Scène 9 : Le monologue d'Agamemnon se termine par une adresse aux dieux où le roi des rois rappelle que si les humains sont faibles, ils n'en sont pas moins maîtres d'eux-mêmes, et que les dieux n'ont qu'à attendre.
Scène 10 : Agamemnon informe Clytemnestre et Iphigénie de sa décision et leur demande de fuir le camp. Quant à lui, il se charge de gagner du temps en abusant Calchas par de feintes raisons.
Scène 11 : Eriphile, qui a assisté au revirement d'Agamemnon, décide alors d'informer Calchas de la tournure des événements.

 

2.
"On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire,
Que vous-même, étouffant tout sentiment humain,
Vous l'allez à Calchas livrer de votre main."
(IV, 6, vers 1325-1328 [Achille à Agamemnon])

 

Achille touche juste en faisant écho aux interrogations d'Agamemnon quant à son humanité. Le vers 1327 ("vous-même, étouffant tout sentiment humain") semble en effet répondre au vers 1321 :"Grands dieux, me deviez vous laisser un coeur de père ?".

 

3.
"Ne suis-je plus son père ? Etes-vous son époux ?
(IV, 6, vers 1351 [Agamemnon à Achille])

 

Ce qui distingue radicalement Achille et Agamemnon, c'est l'usage qu'ils font de la langue. Achille est un homme franc (cf vers 1352 : "On ne m'abuse point par des promesses vaines"), un homme d'honneur qui sait qu'il a été trompé :

 

"On dit que sous mon nom à l'autel appelée,
Je ne l'y conduisais que pour être immolée ;
Et que d'un faux hymen nous abusant tous deux,
Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux."
(IV, 6, vers 1329-1332 [Achille à Agamemnon])

 

Et s'il s'adresse à Agamemnon, c'est pour qu'il reconnaisse ses responsabilités et lui dise en face quel sort il réserve à Iphigénie. C'est justement ce que le roi des rois essaie d'éviter en usant de ce qui n'est jamais qu'un argument d'autorité, autorité qui déplaît souverainement au bouillant Achille qui considère qu'en acceptant de sacrifier sa fille, Agamemnon perd toute légitimité de père, et aussi sa légitimité de roi des rois, dès lors qu'il abuse de son pouvoir pour usurper l'identité d'un prince grec :

 

"Non, elle n'est plus à vous.
On ne m'abuse point par des promesses vaines.
Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines
(Vous deviez à mon sort unir tous ses moments)
Je défendrai mes droits fondés sur vos serments"
(IV, 6, vers 1352-1356 [Achille à Agamemnon])

 

4.
"Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée :
Accusez et Calchas et le camp tout entier,
Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier."
(IV, 6, vers 1358-1360 [Agamemnon à Achille])

 

Parade d'Agamemnon qui tente d'écarter le fer en renvoyant Achille aux "dieux", aux Grecs, et même à lui-même (il fallait quand même oser).

 

5.
Agamemnon tente de rejeter la faute sur Achille lui-même, en lui rappelant son refus d'ajourner l'expédition contre Troie (cf acte I, scène 2). Les occurrences nombreuses du pronom "vous" (douze) expriment, du vers 1360 au vers 1368, cette volonté de déstabiliser Achille :

 

"(...) et vous tout le premier.

 

ACHILLE
Moi !

 

AGAMEMNON
" Vous, qui de l'Asie embrassant la conquête,
Querellez tous les jours le ciel qui vous arrête ;
Vous, qui vous offensant de mes justes terreurs,
Avez dans tout le camp répandu vos fureurs.
Mon coeur pour la sauver vous ouvrait une voie ;
Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie.
Je vous fermais le champ où vous voulez courir.
Vous le voulez, partez : sa mort va vous l'ouvrir."

 

6.
Pour Achille, Troie n'est qu'un moyen de se couvrir de gloire. Au contraire d'Agamemnon, le frère aîné de Ménélas, à qui Pâris a enlevé Hélène, l'honneur de son nom n'y est pas engagé :

 

"Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours ?
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle ?"
(IV, 6, vers 1372-73 [Achille à Agamemnon])

 

Du reste, ce n'est pas Troie qui importe à Achille, mais une étrange pulsion de mort qui l'envoie tenter le diable et défier le destin:

 

"Pour qui, sourd à la voix d'une mère immortelle,
Et d'un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils ?"
(IV, 6, vers 1374-1376 [Achille à Agamemnon])

 

On se souvient qu'Achille, à l'instar d'Obélix, est tombé dans la marmite de potion magique quand il était petit, ou, plus exactement, il fut plongé dans un bain d'invincibilité, celui du Styx, par sa mère qui le retint par le talon, lequel devint son seul point faible. On notera encore la coïncidence entre le désir de former un couple avec Iphigénie et la volonté d'aller en découdre avec le destin : l'orgueil est un paradoxe.

 

7.
"Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance."
(IV, 6, vers 1414 [Agamemnon à Achille]]

 

Médiocrité du roi des rois qui échangerait contre l'orgueilleux et formidable Achille un guerrier moins efficace mais plus obéissant.

 

8.
Le face à face avec Achille a mis Agamemnon en colère. De fait, Achille a dissipé le trouble qu'à la scène 4 Clytemnestre avait réussi à jeter dans son esprit. Aussi, à la scène 7, alors qu'il vient d'ordonner à Achille de rentrer en Thessalie (cf IV, 6, vers 1401), il semble décidé à sacrifier sa fille, consolidant ainsi sa légitimité de roi des rois face à la fronde d'Achille :

 

"Et voilà ce qui rend sa perte inévitable.
Ma fille toute seule était plus redoutable.
Ton insolent amour, qui croit m'épouvanter,
Vient de hâter le coup que tu veux arrêter.
Ne délibérons plus. Bravons sa violence.
Ma gloire intéressée emporte la balance.
Achille menaçant détermine mon coeur :
Ma pitié semblerait un effet de ma peur."
(IV, 7, vers 1425-1432 [Agamemnon])

 

9.
C'est au moment où, à son appel, Eurybate, le chef de sa garde, apparaît, c'est au moment où il est au pied du mur, c'est au moment où il voit le premier visage complice du sacrifice qu'il prétend ordonner, qu'Agamemnon, une fois encore, s'interroge.

 

10.
"Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?"
(IV, 8, vers 1450 [Agamemnon])

 

Modernité de cette interrogation. En renonçant à l'extérioriser, Agamemnon humanise sa cruauté. Et c'est justement lorsque l'humain se rend compte de l'étendue de ses possibilités, et qu'il comprend qu'il a ce pouvoir d'agir en bête féroce, en barbare, qu'il prend de la distance avec sa violence originelle et qu'il peut l'apprivoiser, au profit de l'empathie, de "l'amitié", de la "pitié" :

 

"Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?
Non, je ne puis. Cédons au sang, à l'amitié,
Et ne rougissons plus d'une juste pitié.
Qu'elle vive."
(IV, 8, vers 1450-1453 [Agamemnon])

 

11.
Une ville : un incessant va-et-vient de souffles, de paroles, de bouches qui embrassent, de dents qui dévorent, et qui finissent par claquer.

 

12.
"(...) mais, grands dieux, une telle victime
Vaut bien que confirmant vos rigoureuses lois,
Vous me la demandiez une seconde fois."
(IV, 9, vers 1466-1568 [Agamemnon])

 

C'est qu'il deviendrait presque sympathique, Agamemnon, à se payer la fiole des dieux comme ça !

 

13.
"Par de feintes raisons je m'en vais l'abuser"
(IV, 10, vers 1484 [Agamemnon à Clytemnestre et Iphigénie])

 

Celui qu'il se propose d'abuser, c'est le devin Calchas. Ainsi, Agamemnon usera de la feinte, de la ruse, du mensonge avec Calchas comme il en a usé avec Clytemnestre, Iphigénie et Achille. C'est un feinteur, un esquiveur. On peut le lui reprocher. Il n'est pas aussi habile qu'Ulysse dans l'art de la ruse, et puis en tant que chef de guerre, en tant que roi des rois, on attend de lui plus de décision affichée que de tergiversations à n'en plus finir (heureusement, on est à la fin de l'acte IV, encore 300 alexandrins et la messe sera dite).

 

14.
On s'en doute, tout ceci n'arrange pas les affaires de la jalouse Eriphile, qui révoque alors toute raison pour mettre sa propre vie en jeu :

 

"Je n'emporterai point une rage inutile.
Plus de raisons. Il faut ou la perdre ou périr.
Viens, te dis-je. A Calchas je vais tout découvrir."
(IV, 11, vers 1490-1492 [Eriphile à Doris])

 

Phrases courtes. Eriphile, au contraire d'Agamemnon, ne recule pas : elle est décidée à causer la perte d'Iphigénie. Du reste elle-même est déjà morte (cf vers 1488 : "Ah ! je succombe enfin.").

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er mars 2013

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 21:20

TROUBLE ECHO ET PIERRE A GOLEM
Notes sur l'art musical de Racine, les esprits flottants et le "coeur de père" d'Agamemnon dans la scène 5 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
"A de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre.
Voilà, voilà les cris que je craignais d'entendre :
Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits,
Je n'avais toutefois à craindre que ses cris !
Hélas ! en m'imposant une loi si sévère,
Grands dieux, me deviez-vous laisser un coeur de père ?"
(IV, 5, vers 1317-1322 [Agamemnon])

 

Une scène 5 très courte (6 vers) qui sert de transition entre la scène 4 (confrontation d'Agamemnon, de Clytemnestre et d'Iphigénie) et la scène 6 (le face à face avec Achille).
Agamemnon, pour un bref instant est seul. Il ne pouvait répondre à une Clytemnestre fermement décidée à s'opposer à ses projets. Il comprend qu'il ne pouvait pas éviter la fureur de la reine :

 

"A de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre."

 

Mais s'il craignait les cris, il se rend compte qu'en sacrifiant sa fille, il sacrifie son épouse. Racine souligne cet instant d'effarement lucide par une répartition habile des effets sonores :
- la reprise de la séquence [k + r] à deux vers d'intervalle : "les cris que je craignais" / "à craindre que ses cris".
- reprise soulignée par le monosyllabe "que" (palato-vélaire [k]).
- le chiasme "cris"- "craignais" / "craindre"-"cris" qui souligne l'effet qu'ont eu les invectives de Clytemnestre sur le roi des rois (littéralement, Agamemnon en a pris plein les oreilles).
- écho donc des cris de la reine dans la mémoire immédiate d'Agamemnon, écho qu'exprime l'assonance "i" : "cris";"si"; "esprits";"cris".
- dans ce cyclone sonore dont Agamemnon semble subir encore les échos, un moment vague, genre oeil du cyclone justement, le moment de calme avant la reprise des tourments : "Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits". Notons que la matière sonore de ce répit en douze syllabes est lui aussi soigneusement aménagée : éclipse momentanée de la palato-vélaire [k] au profit d'une répartition des assonances "i" et "ou" : "Heureux si  dans le trou ble  flottent mes espri ts". Une sorte de miroir troublé semble hanter la cervelle d'Agamemnon, un miroir d'où sortent des cris. C'est ce que l'analyse de la musique de ces vers me suggère, des cris et des échos modulés par la sidération d'Agamemnon. Ainsi les sons répétés ou modulés du vers 1318 :
"Voilà, voilà / les cris / que je / craignais / d'entendre" : on passe ainsi de l'éclat du "a" à cette répétition des assonances "que/je", "crai/gnais", "d'en/tendre", répétition de traits appuyée par l'emploi de la palato-vélaire [k] et des dentales [t] et [d] et qui semble exprimer le vacillement peut-être de la raison d'Agamemnon, en tout cas son trouble, sa chute en lui-même, comme si le réel se dédoublait en un miroir troublé.
- construction complexe donc où s'emboîtent les dédoublements sonores. Ainsi, la structure "si-trouble-où-esprits" du vers 1319 est insérée dans une autre structure en miroir, celle de "cris/craignais" / "craindre"/"cris".

 

2.
"Heureux si dans le trouble où flottent mes esprits" : Apparement, il n'est pas tout seul dans sa tête, l'Agamemnon. Il a l'bocal plein d'esprits flottants, de l'ectoplasme dans la cafetière, de la buée dans la mirance. Tout brouillard, le roi des rois, tout flou. Tout chuté soudain, qu'on se dit qu'une simple pichenette d'Achille pourrait - zou ! - l'envoyer valdinguer, le sacrificateur. Mais on rêve. Faut retomber dans la réalité : y a le bac à passer.

 

3.
Ce que regrette Agamemnon, c'est d'être un homme :

 

"Hélas ! en m'imposant une loi si sévère,
Grands dieux, me deviez-vous laisser un coeur de père ?"

 

A mon avis, il est pas à l'aise avec la question du libre-arbitre, et préférerait sans doute avoir quelque coeur de pierre à golem plutôt que d'être un père qui pense qu'il aime et qui, pourtant, puisque les dieux, dit-on, le veulent, doit aller jusqu'au meurtre de son propre enfant.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 février 2013

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 05:05

VERS UN DOUBLE SACRIFICE
Notes sur la scène 4 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé : Agamemnon est face à Clytemnestre qui, tout d'abord, laisse parler sa fille. Dans une longue tirade (du vers 1175 au vers 1220, soit 46 vers), Iphigénie commence par évoquer son consentement au sacrifice (vers 1175-1184), puis demande à son père de considérer et l'honneur de son rang et sa jeunesse (vers 1185-1192) ; elle lui rappelle aussi combien elle lui est, jusqu'au sacrifice de sa propre vie, attachée (vers 1193-1210) mais elle lui demande aussi de considérer à quel point sont puissants les sentiments de sa mère et ceux de son amant (vers 1211-1220).
Réponse relativement courte d'Agamemnon (du vers 1221 au vers 1248, soit 28 vers). Le roi des rois rappelle d'abord le caractère énigmatique et cruel de l'ordre des dieux (vers 1221-1224). Il affirme avoir résisté à la cruauté de l'oracle et même avoir tenté en vain de révoquer l'ordre où on le fit souscrire (vers 1225-1240). Puisque toute résistance serait inutile, il demande donc à Iphigénie de se sacrifier (1241-1248).
Clytemnestre prend ensuite la parole (du vers 1249 au vers 1316, soit 68 vers) pour exprimer tout son dégoût face à un "barbare" (vers 1249-1256), un hypocrite et un lâche (vers 1257-1264). Remettant en cause l'interprétation de l'oracle lui-même, elle propose de substituer à Iphigénie la fille d'Hélène, Hermione (vers 1265-1272) et prend à témoin et Iphigénie et Agamemnon de l'injustice du sort (vers 1273-1276). Dans la seconde partie de sa tirade, Clytemnestre s'en prend à Hélène et à l'importance exagérée qu'elle a prise dans l'esprit des Grecs (vers 1277-1286), puis elle critique la soif de pouvoir d'Agamemnon (vers 1287-1298) et annonce qu'elle ne laissera pas sans combattre sacrifier sa fille, quitte à se sacrifier elle-même (vers 1299-1316).

 

2.
"Mais tout pleure"
(IV, 4, vers 1173 [Agamemnon])

 

Face aux larmes de sa fille, aux larmes de sa femme, Agamemnon se rend compte que ses entreprises ne laisseront que le goût du sang et des larmes. Certes, il vaincra l'orgueil de Troie, mais cette victoire, ces larmes et ce sang versé seront au prix du sang de sa fille et du désespoir de la reine. Cela, le saisit-il réellement, ou feint-il de s'en émouvoir, ou même ne voit-il là que le résultat des révélations d'Arcas :

 

"Que vois-je ? Quel discours ? Ma fille, vous pleurez,
Et baissez devant moi vos yeux mal assurés.
Quel trouble !... Mais tout pleure, et la fille et la mère.
Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !"
(IV, 4, vers 1171-1174 [Agamemnon à Iphigénie])

 

3.
"Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1184 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Masochisme suicidaire de la fille du roi des rois. Iphigénie consent à être sacrifiée. Elle emploie elle-même l'adjectif "soumis" pour désigner l'état de son esprit, et se présente en "victime obéissante" :

 

"D'un oeil aussi content, d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1179-1184 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Les expressions employées sont fortes, et suivent une gradation qui part de l'adjectif "soumis", insiste sur le statut de "victime obéissante" de la locutrice, oppose "le fer de Calchas" à "la tête innocente" (ne jamais oublier quand on lit le texte qu'Iphigénie est une jeune fille) et finit par ce qui, pour nous, modernes, se traduit par l'image mentale d'un jet de sang.

 

4.
"Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1199-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Iphigénie me rappelle cette fille d'un général serbe qui, d'abord enthousiaste à l'idée que son père devînt, à la faveur du conflit serbo-croate, un personnage de premier plan, et peut-être même un héros national, finit, quand elle eut compris toutes les horreurs dont son père, jour après jour, se rendait coupable, finit, dit-on, par se donner la mort.

 

5.
"Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1203-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

 

L'horreur est par définition inimaginable. Elle dépasse toujours les prévisions. L'histoire de l'humanité est une longue expérimentation de l'horreur, et sa plus folle espérance est que cette expérimentation puisse prendre fin.

 

6.
"Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi."
(IV, 4, vers 1244 [Agamemnon à Iphigénie])

 

Agamemnon ou la mauvaise foi personnifiée. Une mauvaise foi meurtrière.

 

7.
"Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin."
(IV, 4, vers 1251-1252 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Allusion à un épisode de l'horrifique histoire des Atrides : Atrée, inquiet de l'influence de son frère Thyeste, sous prétexte de partager le pouvoir, le fait venir à Mycènes et lui fait manger ses propres fils en ragoût. Cette référence est une manière pour Clytemnestre de le traiter de monstre, rapport à ce qu'il en est un rejeton, l'Agamemnon, de cette épouvantable famille des Atrides. L'allitération"f", l'assonance "i", l'écho "mère / faire" souligne l'amertume de Clytemnestre et le rythme ternaire du vers 1252 rythme avec force son propos :

 

"Que d'en fai- / -re à sa mè- / -re un horri- / - ble festin"

 

8.
"Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?"
(IV, 4, vers 1257 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

L'être se pare successivement des masques du mensonge comme de ceux de la vérité. Qu'un philosophe en fasse tomber un, et il n'est rien alors que le vide de la chambre de Dieu.

 

9.
"Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?"
(IV, 4, vers 1262 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Un double silence : celui du champ des morts, et celui du silence de Clytemnestre face à ce qu'aurait pu être l'héroïsme de son époux s'il s'était opposé aux dieux, s'il avait affronté le camp de Calchas et d'autres rois grecs.

 

10.
"Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?"
(IV, 4, vers 1266 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Cette interrogation au présent de vérité absolue rappelle que l'énigme est, par définition, insondable : porte ouverte qui donne sur une autre porte ouverte, masque qui ne tombe que pour montrer un autre masque.

 

11.
"Si du crime d'Hélène on punit sa famille,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille.
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié, dont il est trop épris."
(IV, 4, vers 1269-1272 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Solution politique. Substituer Hermione, la fille unique d'Hélène et de Ménélas, à Iphigénie. Mais ce serait sans doute dresser Ménélas contre Agamemnon et ruiner ainsi l'alliance de tous les Grecs contre Troie.

 

12.
Hélène, dans les mots de Clytemnestre, n'est qu'une "coupable" (cf vers 1272), l'objet d'une "folle amour" (cf vers 1276), une pervertie déjà :

 

"Combien nos front pour elle ont-ils rougi de fois !
Avant qu'un noeud fatal l'unît à votre frère,
Thésée avait osé l'enlever à son père.
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit,
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse,
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce."
(IV, 4, vers 1280-1286 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Cette "jeune princesse", c'est Eriphile. Clytemnestre l'ignore. Iphigénie et Agamemnon l'ignorent. Mais son évocation, outre qu'elle fait d'Hélène la mère d'une énigme, réunit dans la même scène l'épouse trahie, la fille condamnée, le père criminel, et l'autre fille, l'autre "Iphigénie".

 

13.
"Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison."
(IV, 4, vers 1299-1300 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Dans la dernière partie de sa tirade, de son réquisitoire contre Agamemnon, Clytemnestre annonce qu'elle aussi va réfuter toute raison et se faire furie. Elle refuse l'image d'un prêtre indifférent au sort de sa victime qui :

 

"Déchirera son sein et d'un oeil curieux
Dans son coeur palpitant consultera les dieux !"
(IV, 4, vers 1303-1304 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

On peut noter l'ironie de ces vers qui fait d'un prêtre un criminel à "l'oeil curieux" comme celui d'un savant ou d'un badaud, et qui croit lire les volontés des dieux dans les tripes d'un cadavre ou les dernières palpitations d'un muscle.

Clytemnestre refuse aussi l'image d'elle-même "seule et désespérée" (cf vers 1306) sur les chemins "encor tout parfumés / Des fleurs" semées sous les pas de sa fille (cf vers 1307-1308) comme pour parfaire jusqu'au dernier moment l'illusion d'une fête. Enfin, Clytemnestre ne prétend pas sans combattre céder Iphigénie (cf vers 1312 : "De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher") et fera rempart de son corps, prédisant ainsi à son "aussi barbare époux qu'impitoyable père" (vers 1313) le "double sacrifice" d'elle-même et de sa fille (cf vers 1310).

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 février 2013

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 14:18

ERIPHILE EN CHEVAL DE TROIE
Notes sur les scènes 1, 2, 3 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 1, 2, 3.
Scène 1 : A la surprise de Doris, sa confidente, Eriphile, loin de se réjouir de la mort annoncée de sa rivale, se montre jalouse de l'amour mutuel que se portent Achille et Iphigénie (vers 1085-1105). Eriphile doute aussi de la réalisation de l'oracle et pense qu'Achille, Clytemnestre et Iphigénie auront bientôt raison de l'indécision d'Agamemnon (vers 1106-1126). Elle décide donc d'agir en révélant à l'ensemble des Grecs le conflit entre Achille et Agamemnon et l'enjeu de ce conflit. Elle se réjouit alors de la discorde qui éclaterait dans le camp des Grecs et le profit qu'en tirerait Troie. (vers 1127-1140).
Scène 2 : Clytemnestre attend Agamemnon et laisse éclater son ressentiment envers son "barbare" époux.
Scène 3 : Impatienté de ne pas voir arriver Iphigénie, Agamemnon vient lui-même demander la raison de ce retard à une Clytemnestre décidée à affronter son mari.

 

2.
"Ah ! que me dites-vous ? Quelle étrange manie
Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie ?
Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous,
Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux."
(IV, 1, vers 1085-1088 [Doris à Eriphile])

 

Ce que Doris nous apprend sur Eriphile, c'est qu'elle se projette facilement dans ce qu'elle pense être le bonheur des autres. Si ses "yeux" sont "jaloux" d'Iphigénie, c'est qu'Iphigénie a l'assurance d'être aimée d'Achille. Peu importe si la princesse grecque dans une heure sera morte, Eriphile est toute entière dans ce qu'elle a vu : le si farouche Achille vaincu par Iphigénie :

 

"Ce héros, si terrible au reste des humains,
Qui ne connaît de pleurs que ceux qu'il fait répandre,
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre,
Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours,
Suça même le sang des lions et des ours,
Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :
Elle l'a vu pleurer et changer de visage."
(IV, 1, vers 1096-1102 [Eriphile à Doris])

 

La puissance d'Iphigénie fascine Eriphile. C'est qu'Achille est aussi le bourreau de Lesbos, et Eriphile tire une sorte de vengeance du désarroi amoureux du guerrier. Dans les derniers vers de l'acte II, Eriphile disait : "J'ai des yeux". A l'acte III, elle rappelle à Achille qu'elle voit déjà "marcher" contre Troie "une armée en furie" :

 

"Je vois déjà l'hymen, pour mieux me déchirer,
Mettre en vos mains le feu qui la doit dévorer."
(III, 4, vers 887-888 [Eriphile à Achille])

 

Ce qu'elle évoque ainsi, ce n'est pas seulement le futur à feu et à sang de Troie, mais aussi le passé de Lesbos, vaincue par Achille. Visionnaire, en pressentant la chute de Troie, elle revoit, elle revit le sac de Lesbos. Cette manière de voir et de revoir encore est certes une "étrange manie", c'est aussi pour Eriphile le moyen de dire sa vérité :

 

"Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche."
(IV, 1, vers 1090 [Eriphile à Doris])

 

3.
"Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche."
(IV, 1, vers 1090 [Eriphile à Doris])

 

Elégante clarté de Racine. Ce qu'il fait dire à Eriphile vaut pour lui-même. Racine lui aussi "a des yeux". Sa poésie est un regard qui plonge au coeur de ses créature. Comme un couteau. Un scalpel. Une vérité.

 

4.
Etonnante clairvoyance d'Eriphile, qui devine le trouble et l'indécision d'Agamemnon :

 

"Et quoique le bûcher soit déjà préparé,
Le nom de la victime est encore ignoré :
Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence,
Ne reconnais-tu pas un père qui balance ?"
(IV, 1, vers 1115-1118 [Eriphile à Doris])

 

5.
Eriphile cheval de Troie. Dans leur bienveillance, Achille et Iphigénie l'ont, sinon prise sous leur protection, du moins libérée de sa captivité. C'est sans compter sans la jalousie qui l'anime et qui prévoit non seulement une vengeance personnelle, mais aussi un acte de guerre, une action d'éclat au service de Troie :

 

"Ah ! Doris, quelle joie !
Que d'encens brûlerait dans les temples de Troie,
Si troublant tous les Grecs, et vengeant ma prison,
Je pouvais contre Achille armer Agamemnon,
Si leur haine, de Troie oubliant la querelle,
Tournait contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle,
Et si de tout le camp mes avis dangereux
Faisaient à ma patrie un sacrifice heureux !"
(IV, 1, vers 1133-1140)

 

Eriphile prend sa flamme au pied de la lettre. Figure de style, elle est la métaphore qui emporte tout. Amoureuse d'Achille, rivale d'Iphigénie, partisane de Troie, elle est dans la place, comme le sera plus tard, dans dix ans, le fatal cheval qui fera tomber la cité de Priam et d'Hector. Elle prétend, en dénonçant l'indécision d'Agamemnon et la fermeté d'Achille, répandre le feu et le sang dans tout le camp des Grecs. Elle se fera donc furie pour punir ceux qu'elle voit comme des meurtriers.

 

6.
Eriphile est celle qui ne se connaît pas elle-même. Aussi a-t-elle un regard particuliérement aiguisé sur ce réel qui, par définition, lui est radicalement étranger. En cela, elle est assez proche d'un auteur qui découvre le monde même qu'il travaille à créer.

 

7.
Qu'est-ce qu'un être critique ? - Une figure de style que l'on bourre de paille et à laquelle on flanque le feu.

 

8.
"Le barbare, à l'autel, se plaint de sa paresse."
(IV, 2, vers 1150 [Clytemnestre à Aegine])

 

Le "barbare", c'est Agamemnon, qui attend "à l'autel" que sa fille vienne se jeter elle-même dans la gueule du loup. Je souris à ce vers qui présente à mon esprit le roi des rois comme une sorte de bonhomme impatient, râlant contre la paresse des jeunes gens. Il me semble qu'Agamemnon, dans certains films américains, est présenté comme un barbare en effet, enveloppé, libidineux - et même barbu me semble-t-il - et surtout jaloux de la fougue et de la vaillance d'Achille. Il y a - même si, peut-être, ce n'était pas la volonté de Racine - quelque chose de grotesque dans ce barbare-là.

 

9.
Agamemnon vient voir de lui-même ce qu'elle peut bien fabriquer, l'Iphigénie, et sa mère donc, qu'est-ce qu'elle fiche?

 

"Que faites-vous, Madame ? et d'où vient que ces lieux
N'offrent point avec vous votre fille à mes yeux ?"
(IV, 3, vers 1155-1156 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

Ce faisant, il sous-estime la reine. Lui qui voulait éviter toute nouvelle confrontation, le voilà sommé de s'expliquer :

 

"Calchas est prêt, Madame, et l'autel est paré.
J'ai fait ce que m'ordonne un devoir légitime."
(IV, 3, vers 1164-1165 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

Il est quand même gonflé, non, l'Agamemnon ?

 

"Vous ne me parlez point, Seigneur, de la victime."
(IV, 3 vers 1166 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Le barbare, à ces mots, devrait piquer un fard. Il ne peut plus reculer. Il doit affronter Clytemnestre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 février 2013

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:28

MALGRE LES DIEUX ET LES HOMMES
Notes de lecture sur les scènes 6 et 7 de l'acte III de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 6 et 7.
Scène 6 : Clytemnestre a laissé Iphigénie sous la garde d'Achille, qui se montre amer en évoquant les changements dans l'attitude de Clytemnestre à son égard (vers 949-954). Il brûle d'agir et veut venger son honneur et celui d'Iphigénie (vers 955-992). Iphigénie tente de le détourner de son projet en lui rappelant qu'Agamemnon est avant tout son père et qu'il convient de "l'entendre" avant de le "condamner" (vers 993-1020). Achille se sent alors trahi et doute de la sincérité d'Iphigénie (vers 1021-1030). Les doutes d'Achille cabrent Iphigénie qui lui rappelle combien est sincère et profond l'amour qu'elle éprouve pour lui (vers 1031-1046).
Scène 7 : Clytemnestre rend compte de son échec : elle n'a pu rencontrer Agamemnon (vers 1048-1053). Achille se propose d'aller lui-même s'expliquer avec le roi des rois (vers 1054-1058). Craignant que la rencontre tourne à l'affrontement physique, Iphigénie supplie Achille de renoncer à ce "triste entretien" (vers 1059-1072). Achille y consent et se porte garant auprès de Clytemnestre de la sécurité de sa fille (1073-1084).

 

2.
"C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger,
Et punir à la fois le cruel stratagème
Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même."
(III, 6, vers 960-962 [Achille à Iphigénie])

 

Il ne suffit pas à Achille de rester près d'Iphigénie ; il veut agir, il veut venger. C'est que l'honneur de son nom est en jeu. Les dieux, en demandant le sacrifice d'Iphigénie, ont donc semé la discorde dans le camp des Grecs.

 

3.
"Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osait abuser."
(III, 6, vers 991-992)

 

Cet abus du nom, Achille ne cesse d'y revenir, puisqu'Achille n'est plus Achille si n'importe quel "barbare" (cf vers 964) peut l'utiliser à son profit.

 

4.
"Lui, votre père ? Après son horrible dessein,
Je ne le connais plus que pour votre assassin."
(III, 6, vers 999-1000 [Achille à Iphigénie])

 

Agamemnon n'a plus droit à son nom, il n'est plus aux yeux d'Achille qu'un "barbare". Il n'a plus droit non plus à la dignité de "père", et n'est plus qu'un "assassin", quelqu'un donc que l'on doit éliminer.

 

5.
"Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime,
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux."
(III, 6, vers 1010-1012 [Iphigénie à Achille])

 

Après l'harmonie de l'écho "aimer / aime", trois termes expriment la virulence d'Achille et le trouble d'Iphigénie : "souffrir" ; "odieux" ; "outrager". Ce qui est insupportable à Iphigénie, ce sont les "noms odieux". Encore une fois, le texte souligne l'importance du nominal. Ce sont donc les noms qui agitent les esprits et arment les bras. Il faut donc nommer le plus justement possible, et trouver le nom véritable des êtres que l'on adore comme des êtres que l'on combat.

 

6.
"Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare,
Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ?"
(III, 6, vers 1013-1014 [Iphigénie à Achille])

 

C'est à une définition complexe de l'être humain que fait appel ici la fille d'Agamemnon. Certes, le roi des rois se montre "inhumain", et "barbare" ; n'en est-il pas moins homme ? N'en est-il pas moins être de langage ? :

 

"Faut-il le condamner avant que de l'entendre ?"
(III, 6, vers 1018 [Iphigénie à Achille])

 

Vision moderne de la justice qui donne aussi la parole à l'accusé. C'est que la parole permet de nommer. Ce que propose Iphigénie à Achille, c'est de ne pas sans l'entendre plaider sa cause traiter Agamemnon en créature nuisible. Il convient ici d'écouter et d'analyser les mots et les noms par lesquels Agamemnon va justifier les raisons de ses actes.

 

7.
"Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler ?)"
(III, 6, vers 1023 [Achille à Iphigénie])

 

Le doute n'est pas possible à Achille. Il ne voit pas quel autre nom que celui de "cruel" il pourrait accorder à Agamemnon. Toute tentative de rendre à ce père indigne quelque dignité d'homme lui semble presque une trahison :

 

"Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse,
Le soin de son repos est le seul qui vous presse ?
On me ferme la bouche ? On l'excuse ? On le plaint ?
C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint ?
Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame,
Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme ?"
(III, 6, vers 1025-1030 [Achille à Iphigénie])

 

8.
"C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint ?"
(III, 6, vers 1028 [Achille à Iphigénie])

 

Virtuosité de Jean Racine. Vers monosyllabique. Rythme ternaire qui oppose les pronoms "lui" et "moi". Parallélisme des constructions. Jeu sur la valeur des compléments : Iphigénie, en tremblant pour son père,fait preuve d'empathie, elle se tourne vers le monde extérieur, fût-il mortifère ; en craignant son fiancé, elle fait d'Achille un simple objet de proposition relative. Echo des traits [t] + [r] / "[k] + [r] appuyé par les nasales [an] et [ain].

 

9.
Une conception naïve de la littérature met la forme au service du fond. Le bon auteur serait celui qui utiliserait à bon escient les ressources de la langue pour mieux exprimer ce qu'il a à dire. Le style ne serait qu'un outil. C'est un peu court, et c'est même faux. Ce qui pousse Racine ou Céline, Proust ou Claude Simon, à, dès qu'ils le peuvent, faire preuve de virtuosité, c'est que la langue travaillée dans sa forme permet de faire surgir le monstre du lac. En ce sens, le style n'est pas un outil, mais une arme. La tragédie classique n'est pas seulement un ensemble de conventions, elle est un filet serré d'alexandrins qui permettent de dessiner des figures inédites et d'enrichir le discours d'une parole inouïe et précieuse comme la vérité.

 

10.
Expression qui me semble assez satisfaisante du pessimisme radical, du cynisme originel : Tout est pour le pire dans le meilleur des mondes possibles.

 

11.
"Que n'avez-vous pu voir
A quel excès tantôt allait mon désespoir,
Quand presque en arrivant un récit peu fidèle
M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !
Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux
Accusait à la fois les hommes et les dieux !"
(III, 6, vers 1035-1040 [Iphigénie à Achille])

 

Face à Achille qui semble douter de la sincérité de ses sentiments (cf vers 1029 / 1030 : "Est-ce donc là, Madame, / Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme ?"), Iphigénie rappelle à Achille ce que, sans doute, emporté par la fougue, il n'a pas vu :

 

"Vous voyez de quel oeil et comme indifférente,
J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.
Je n'en ai point pâli."
(vers 1033-1035)

 

Mais si elle est restée si calme, "comme indifférente", à la nouvelle de sa mort prochaine, son esprit s'est emballé lorsqu'elle a pensé qu'Achille se détournait d'elle :

 

"Que n'avez-vous pu voir
A quel excès tantôt allait mon désespoir,
Quand presque en arrivant un récit peu fidèle
M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !"
(vers 1035-1038)

 

Le "trouble" s'est alors emparé d'elle, la dressant contre les "hommes et les dieux", faisant d'elle cette maudite, bafouée par Achille, trahie par Eriphile, condamnée par son propre père et par l'ordre des dieux. Il y a dans ce "trouble", ce "torrent de mots injurieux" contre "les hommes et les dieux" une rébellion qui me plaît, l'orgueil blessé de celle qui eut la naïveté de penser "qu'une flamme si belle / [l']élevait au-dessus du sort d'une mortelle." (vers 1045-46).

 

12.
"Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux
Accusait à la fois les hommes et les dieux !"
(III, 6, vers 1039-40 [Iphigénie à Achille])

 

Ce "trouble", c'est aussi une révolte ontologique, un sursaut de l'être face à l'être contraire "des hommes et des dieux". Iphigénie cabrée, l'oeil noir, étincelant, le corps tendu contre la menace, contre le péril qu'il y a à être si humaine dans un monde dont se jouent les dieux et la langue des hommes. En écho à ces vers :

 

"Je veux être heureuse malgré les dieux et les hommes." (Caroline von Schelling, Lettres du premier romantisme, 1871, cité par Raoul Vaneigem dans son Dictionnaire de citations, Le cherche mide éditeur, 1998, entrée "heureux").

 

13.
"Il me fuit. Ma douleur étonne son audace."
(III, 7, vers 1053 [Clytemnestre à Achille])

 

Agamemnon évite toute nouvelle confrontation avec Clytemnestre. Ce qu'il veut éviter, c'est d'être face à la douleur. Il se montre lâche. Complaisant, soumis aux dieux, Agamemnon est l'antithèse d'Achille dont les paroles de fermeté terminent l'acte III :

 

"Votre fille vivra, je puis vous le prédire.
Croyez du moins, croyez que tant que je respire,
Les dieux auront en vain ordonné son trépas :
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas."
(III, 7, vers 1081-1084 [Achille à Clytemnestre])

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 février 2013.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR IPHIGENIE DE RACINE
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