Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 16:31

EN LISANT JE SUIS DEBOUT
(amusettes sur des fragments de "Je suis debout", de Lucien Suel, La Table Ronde, février 2014)

1.
"nord" et puis "ciel d'acier". Quelque part ailleurs - pour moi une autre page - du "bleu adorable" : quel drôle de corps !

2.
"cercueil volant", ô coucou vampire !

3.
"B, bibelot aboli boum boum du big-bang"
(Lucien Suel, "Qu'on sonne")

Comme quoi, la consonne "b", elle joue bien d'la batterie !

4.
"Les cauchemars de la vache" ? - P'têt' bin les trains qui déraillent ? Ou une grève illimitée des cheminots ?

5.
"la farine des morts", celle qui file au moulin des vivants ?

6.
"La planète Terre est un trou perdu dans l'Univers."
(Lucien Suel, "Maximes du trou")

7.
"Trou perdu, la Terre dans l'Univers" - lequel est percé de trous divers (trous de vers, trous noirs, trous normands, trous du poinçonneur d'autres là,...).

8.
Entre le Grand Tout et le Grand Trou, il n'y a qu'un air de différence.

9.
C'est bien connu, la vérité sort du puits, ou de la bouche de Cassandre, d'un trou, quoi !

10.
Dans l'album "Le Lac de l'Homme-Mort", de Tillieux, j'apprends qu'un collectionneur de trous peut être un grand donneur de coups sur la tête des fâcheux.

11.
"L'ombre est toujours"; "Le regard est froid"; y a-t-il un "nouvel ailleurs" ? Bah ! L'ailleurs, c'est du nulle part qu'on rêve, et c'est pas plus "nouvel" qu'un journal d'hier.

12.
"Dans la maison hantée, chaque porte franchie"
(Lucien Suel, "La Maison hantée")

13.
A mon avis, dans une "maison hantée, chaque porte franchie", on s'enfonce dans la mirance de soi squelette, de soi outre, de soi là-bas, qui s'agite à son rythme d'outre-cadence.

14.
Le poème de Lucien Suel "La Maison
Hantée" est si beau que moi mort (est-ce possible ?),
Ses pages tourneront entre mes doigts sans chair,
Ses syllabes seront détachées par mes lèvres
Sans bouche, et vous, vous ferez une de ces têtes !
J'en ris déjà Ah de toutes mes dents sans dent

15.
"Les romans noirs sont pleins de trous."
(Lucien Suel, "Maximes du trou")

16.
"Les romans noirs sont pleins de trous."
Or, l'Univers est plein de trous.
Donc, l'Univers est un roman noir.

17.
L'amnésique vit-il au bord d'un grand trou, qui, se collant à ses pas, le suit comme s'il était son ombre ?

18.
Trou noir et trou de ver, ce serait-y pas d'la périphrase pour signifier les narines de Dieu ?

19.
Dans chaque maison hantée, y a un soi qui s'prémonitionne, qui se prévoit.

20.
"Le Nord existe depuis le commencement" écrivez-vous, cher Lucien Suel. Je ne suis pas d'accord: le Nord existe depuis qu'on l'a trouvé.

21.
Du reste, ce que l'on trouve peut se perdre, et tomber dans le grand trou noir des choses qui n'ont plus de nom et qui ne sont plus que des choses et qui ne sont plus et qui ne sont et qui ne et qui (ce qui, pour du néant, fait quand même beaucoup d'activité).

22.
"C'est le jardin qui me regarde" - Qui c'est qui a laissé Fantômas dehors ? Fantômas, c'est mon chien, un grand chien d'ombre, qui garde ma maison quand je ne suis pas là pour la hanter.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 juillet 2014

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 23:15

C'EST CE QUE JE ME DIS AUSSI
En grapillant dans "Blanche étincelle", de Lucien Suel, La Table Ronde, 2012 (les citations sont entre guillemets).

1. p.143
"Je lis. J'attends. Je ne fais qu'attendre."
Comme ma pomme. Sauf que moi je lis pas.

2. p.177
"Incroyable méli-mélo fantasmagorique dans la nuit."
C'est ce que je me dis aussi, à chaque fois que je joue à méli-mélo avec Amélie, à Amélie-mélo donc. Là aussi, c'est incroyable, fantasmagorique, et nocturne.

3. p.101
"Pour la première fois, je voudrais parler à une personne "en vérité".
Moi, ma pomme, la vérité, si je l'attrape, j'la lâche plus, même pour l'empire des songes.

4. p.130
"Les mots de mon amie..."
C'est bizarre, ma pomme, mon âme, comme ça sonne science-fiction. "Les mots de mon amie..." : de quoi donc qu'on parle ?

5. p.130
"Tristesse. Je sors dans le jardin."
Et évidemment, là, jackpot ! je découvre le jardinier pendu.

6. p.161
"et de nouveau, le sortilège s'empare de moi"
Me v'à tout envoûté, sorcelé, marabouté, j'aurais pas dû regarder de ce côté... c'est drôle comme le monde peut se résumer à un visage, deux mirettes, trois sourires.

7. p.18
"Une femme vivante. Avec les morts."
Croquis de cimetière.

8. p.32
"Mon coeur fait douc douc douc."
Mon coeur frappe à la poitrine. Mais je ne le laisse pas sortir. Je le connais, il ne reviendrait pas.

9. p.114
"Ouste ! Le balai géant du vent pourchassant l'hiver."
Et puis, le vent tord la wassingue, et v'là les giboulées du grand nettoyage de printemps...

10. p.164
"Pour elle, je reviens sur le passé."
Lucien Suel écrit juste : on ne revient jamais que "sur", et non pas "dans", le passé, tapis roulant qui finit par nous remettre au présent.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 novembre 2012

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 05:38

MANIFESTATIONS

"Je rêvasse dans le canapé, me construis une cosmologie. Je raisonne, je crois et je ressens. Tous les disparus dans mes pensées, et mon corps dans le monde."
(Lucien Suel, Blanche Etincelle, La Table Ronde, 2012, p.121)

1.
Je ne crois pas aux fantômes, mais je redoute leurs manifestations, de même que je ne crois pas en Dieu mais que je redoute sa puissance.

2. Les livres de Lucien Suel ont ceci de singulier qu'ils sont hantés, c'est-à-dire que plein des descriptions d'éléments de la vie ordinaire (préparation des repas, jardinage, circulation ordinaire des corps dans la géographie du Nord de la France, bribes de conversations, souvenirs de lectures, rangements divers etc...), ils relèvent non pas du réalisme sottement réaliste (le réel nous suffit bien, merci) mais du surréalisme du secret, celui de la gare dont les signaux s'allument pour aucun train, celui des cours d'école aux enfants muets, celui des visages aux yeux étrangement fixes, celui des disques qui tournent dans des maisons vides, celui des collections de phrases comportant le mot "veau", celui des corps absents (qu'est-ce qu'un fantôme, sinon un corps absent qui manifeste sa présence ?), celui des noms retrouvés, celui des objets disparus.

3.
"J'aime laisser un disque tourner pendant ma promenade et revenir ainsi dans une maison habitée."
(Lucien Suel, op. cit., p.57)
C'est tout à fait comme il faut de laisser aux fantômes de quoi se fasciner pendant que nous sommes ailleurs.

4.
"Simplicité, intelligence des choses, économie des gestes et des mots."
(Lucien Suel, op. cit., p.124)
Avoir l'intelligence des choses, c'est avoir l'esprit pratique, de même qu'avoir l'intelligence des non-choses, c'est avoir l'esprit ailleurs.

5.
"Incroyable méli-mélo fantasmagorique dans la nuit."
(Lucien Suel, op. cit. p. 177)
J'ai fait récemment l'expérience de rêver des fantômes. Non pas de rêver de personnes qui ne sont plus et que l'on revoit en songe. Non, j'ai bel et bien été témoin, dans mon rêve, de manifestations paranormales : portes et tiroirs qui s'ouvrent et se ferment comme mus par une main invisible, tableaux constitués de boutons - ceux qui tombent des manteaux - soudain animés, glissant en tous sens sur la toile. A mon réveil, je me suis senti visé par l'autre monde. (Mais évidemment, c'était peut-être juste une araignée qui me passait sur le visage, ou un chat éprouvant le besoin d'aller voir si je dormais réellement, ou si je faisais semblant.)

6.
"Ce que j'ai pris pour un chandelier n'existe pas."
(Lucien Suel, op. cit. p.21)
Qu'est-ce que l'être ? - Ce qui demeure de ce qui n'existe plus.
Qu'est-ce qu'un fantôme ? - Un être qui prétend à l'existence.

7.
Je songe parfois que les gens que je n'apprécie pas rêvent aussi la nuit, qu'ils ont eux aussi leur part de psychédélique. Et les gens obtus... ils rêvent aussi. Rêvent-ils d'angles tranchants avec lesquels ils espèrent me coincer ?

8.
"Les gens disparaissent. Les objets aussi."
(Lucien Suel, op. cit. p.61)
Le temps qui emporte avec lui personnes et objets se nomme "époque". On dit ainsi en évoquant tel objet emblématique du passé : "Ah les "45 tours", toute une époque !". Les époques divisent le passé en réserves à nostalgies où les vivants vont chercher matière à se souvenir.

9.
Je ne voudrais pas mourir avant d'être mort.

10.
"... tous ces gens qui veulent m'aider à penser."
(Lucien Suel, op. cit. p.223)
C'est le propre des autres d'essayer de vous contrôler, de vous manipuler. C'est aussi le propre de ces enseignants qui ont la sottise d'affirmer : "Je veux aider mes élèves à penser par eux-mêmes." Et que croient-ils que leurs élèves font ?

11.
"Je n'abandonnerai pas le navire, serai fidèle aux vivants, et aux morts."
(Lucien Suel, op. cit. p.173)
Tant que les vivants et les morts vous sont, eux aussi, fidèles... Sinon, si les morts ne viennent plus vous visiter la nuit et si les vivants se mettent à vous tourner le dos, inquiétez-vous : il y a quelque chose qui essaye de vous escamoter l'âme.

12.
"Vivre va prendre tout mon temps."
Ce sont les derniers mots du roman Blanche Etincelle de Lucien Suel. Je me demande parfois si Lucien Suel se dit quelquefois : "Mauricette Beaussart, c'est moi !" tant il est vrai que la vie de cet être-là doit lui prendre beaucoup de son temps, à Lucien Suel. A moins que Mauricette Beaussart prétende réellement à l'existence, et se manifeste ainsi, par d'étranges et régulières publications aussi étrangement familières qu'un tableau de Magritte, de Delvaux, qu'un poème de Michaux ou que la voix de Kathleen Ferrier.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mai 2012

 

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 09:10

MORT D’UN JARDINIER : ROMAN RYTHMIQUE

« Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
   Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
   Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
   Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances 

   
Adieu Adieu 

   
Soleil cou coupé »
(Apollinaire, Zone, Alcools)

« …, un goût de sang remplit ta bouche, tu craches dans le lavabo un mélange rosâtre,…, tu penses parfois qu’il y aura une dernière tartine un dernier bifteck une dernière bière. » Lucien Suel, Mort d’un jardinier, La Table Ronde, 2008, p.85).

Je disais que Mort d’un jardinier de Lucien Suel que La Table Ronde publie en cette fin d’année 2008 (1) est un roman rythmique, un roman à la syllabe batterie, un de ces textes que l’on ne lâche plus et qui rebondit de phrase en phrase, de proposition en proposition à la manière de l’efficace rythmique de Charlie Watts, l’épatant batteur des Rolling Stones, groupe agité dont il est aussi question dans Mort d’un jardinier (« …le riff de guitare de Satisfaction vibre par-dessus tout ça avec ta cage thoracique et tes boyaux,… Mort d’un jardinier, p.53). Je disais que Mort d’un jardinier est un roman cyclique, avec de ces longues phrases à la Claude Simon qui vous entraînent dans ce dédale des choses dont on se souvient et qui se retrouvent de plus en plus loin dans un temps qui éclate en mille bouts de tout et que la dernière saute de vent éparpille dans vos yeux ; labyrinthe donc à la manière du Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (extraordinaire film simonien où la brutalité réelle des sbires de Franco se reflète dans l’étrangeté des songes et des figures fantastiques) ; je disais donc Simon et je disais Proust, la précision du vocabulaire, la germination des lexiques les plus divers (horticulture, toponymes, marques de choses qu’on achète, paroles de chansons collées bout à bout « It is the end of the day I sit and watch the children play, play a song for me I’m not sleeping, were you there when they crucified my Lord, he doesn’t smoke the same cigarettes as me,… » Mort d’un jardinier, p.99), Proust et cette recherche du temps qui, de toute façon, nous fout l’camp, nous plante dans la terre, pour que d’autres pousses après nous viennent se souvenir. Je disais Simon, je disais Proust, je disais Céline aussi, avec ce point de vue unique sur le monde, celui de la conscience narratrice de Lucien Suel collectant les pensées éclairs, parfois si claires, parfois si troubles, surprenante toujours, singulières, les inventions du jardinier Suel, du père Suel, du fils, de l’amoureux, de l’ami (celui de Christophe Tarkos, celui de Claude Pélieu), de l’écrivain, du voyageur, du doux sauvage, du rêveur d’Amérique, de l’amateur de musique pop/rock/jazz (« …,soudain tu reconnais le début de Ghosts,… » Mort d’un jardinier, p.115), de l’amateur de bandes dessinées, de romans populaires, du lecteur de Bernanos, du gourmand de carbonade (ah, ce chapitre 13 et sa recette détaillée de la légendaire carbonade flamande, le genre de texte goulu qui vous fait penser qu’il n’y a pas que la littérature dans la vie, qu’il y aussi la bonne cuisine, celle dont on se délecte (…, tu te délectes de viande tendre et de frites croustillantes trempées dans la sauce à la bière, ta fourchette saute de frite en frite, de frite en viande,  de viande en frite ;Mort d’un jardinier, p.84) ; bref, vous comprenez que le narrateur de Mort d’un jardinier colle à l’auteur Suel comme la peau à l’humain, comme la justification au rythme, comme la racine à la terre.

Couverture_de_MORT_D_UN_JARDINIER_de_Lucien_Suel_publi__par_La_Table_Ronde_en_octobre_2008

Je disais Simon, Proust, Céline ; Butor que je disais aussi. On sait que La Modification raconte comment un voyageur ferroviaire (c’est dire qu’il est en train de) décide, tout compte fait des afflux de pensées qui lui viennent à l’esprit, de passer à l’acte d’écrire. Mort d’un jardinier, à l’instar de La Modification, fait l’emploi d’un pronom personnel anaphorique (un « vous » distancié, quasi « Vieille France » chez le distingué Butor ; le « tu » complice, confident, intime chez le subjectif Suel), un pronom personnel anaphorique donc comme clé de la féerie singulière du monde qu’est la conscience scribe, la conscience poétique : en ce sens, chacune des propositions du roman fonctionne comme une séquence rythmique insérée dans un flot d’autres séquences rythmiques.
Mort d’un jardinier je disais est ce roman où la diachronie (cette chronologie des minutes de sable mémorial qui constituent le tissu des signes qu’est toute vie) s’engouffre dans la synchronie du mourant : cette accélération des images du fameux film défilant dans le regard de celui qui est en train de mourir et qui soudain fait face à son bilan. Je disais « en train de », c’est que le roman est un véhicule, un moyen de transport sémantique, un train du mystère, une locomotive énigmatique dans un tableau de Paul Delvaux. Mystery Train, c’est le titre d’un film de Jim Jarmusch, c’est aussi une chanson sublimée par Elvis, c’est aussi une image du « dernier voyage » sans doute, à travers cette Zone entre vivant et songe, entre meute et solitude, entre ciel et terre, entre ville et campagne, entre le Diable et le Bon Dieu, entre l’école et la maison, entre le monde solaire et le cou coupé.

(1)
…et que son service de presse a eu la gentillesse de m’envoyer. Je les en
remercie.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 décembre 2008 

Commentaires

Waouh !

Bonjour,
J'ai lu par hasard, en tapant Lucien Suel, votre très bel article.
J'ai beaucoup aimé lire ce livre, cet article.
Merci.
Posté par Marie-Laure, 12 mars 2009 à 13:31

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 09:00

VOYEZ-VOUS ?

En cette fin du mois de juillet 2008, nous apprenons par le blog du poète Lucien Suel (SILO), le décès du peintre et graveur William Brown.

LE_CHAT_DE_GUARBECQUE_gravure_sur_bois_de_William_Brown_illustrant_le_recueil_The_New_Bestiary_Le_Nouveau_Bestiaire_de_Lucien_Suel_et_William_Brown__1997

Voyez-vous comme il est constellé
Ce chat que William Brown grava à
L’usage de ce Nouveau Bestiaire à
L’usage de ce New Bestiary qu’ils
Composèrent ensemble l’un gravant
(William Brown) l’autre légendant
(Lucien Suel) Voyez-vous comme il
Est constellé ce chat auquel Suel
Donna origine blason même Le chat
De Guarbecque c’est ainsi que fut
Révélée son existence et son être
Double de greffier d’église et de
Cosmique animal :

« Le chat de Guarbecque ronronne
  dans une fourrure d’étoiles,
  griffant la paille
  sur les prie-Dieu. »
  (Lucien Suel, Le chat de Guarbecque, in
  The New Bestiary Le Nouveau Bestiaire)

“The cat from Guarbecque purrs
  in his coat of stars,
  as he claws at the hassocks”
  (traduction : William Brown) 

               
Voyez-vous itou
Ce petit cercle gravé au-dessus
De l’immense matou la lune elle
-Signe rendu au bois primordial
A briller toutes les nuits fait
Son travail à l’usage des êtres
Ordinaires de nous autres Qu’il
Y a des vivants ailleurs qui la
Contemplent aussi la lune c’est
Ce que nous rappelle ce signe à
Penser aux autres vivants étant
Donné que l’un d’entre eux peut
D’un jour à l’autre être absent
-Voyez-vous absent de ce monde.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 juillet 2008
   

Commentaires
Merci Patrice.
Posté par L.S., 29 juillet 2008 à 22:30

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 08:49

L'ETRANGERE
(Notes sur Le lapin mystique de Lucien Suel, Ed Station Underground d'Emerveillement Littéraire, 1996)

Vanité.
p.7 : "J'oserai vous parler de moi longuement. C'est fictif."
La fiction dénonce ainsi la vanité de la prise de parole du narrateur. Après tout, et tant que nous y sommes, c'est de l'autofiction que sans cesse nous parolons. Autofictions que nous sommes, et bien naïf qui nous prend au pied de la lettre. La meilleure illustration de cette mise en scène permanente, à laquelle nous ne pouvons que nous plier,  se trouve dans les bouquins "autobiographiques" que les politiques se croient obligés de faire paraître et qui sont rédigés par des journalistes spécialisés et autres "écrivains de l'ombre". Le but de ces parutions est purement autofictionnel : il s'agit de séduire l'électeur en se donnant comme personnage principal d'une autosaga que l'on devine mensongère, ne serait-ce que par omission. Certains, parmi ces "auteurs" ne sont pas dupes et prennent cela comme une obligation professionnelle, assez vulgaire somme toute ; d'autres, au contraire, ont vite fait de transformer l'opportunité éditoriale en "essai" politico-Café-du-Commerce et passent rapidement pour des andouilles autosatisfaites. Certains finissent même par devenir Conseillers du Prince. Ils en sont les modernes bouffons que l'on agite à la télévision dans des shows politiques où l'on ne dit rien et qui amusent banquiers, trafiquants et capitaines d'industrie, lesquels sont le vrai pouvoir de ce monde.

Illusion.
p.8 : Avec la précision d'un des auteurs du Nouveau Roman :"Laure s'était agenouillée et baisait la terre, râpant la croûte siliceuse de sa langue tendue et vibrante. Ses ongles écarlates limés par la surface inexorable se courbaient un à un, puis finissaient par casser et à l'endroit de la fissure, un liseré de blancheur apparaissait, déchiqueté fort inégalement, parfois jusqu'à la racine."
Précision que l'on aime à dire "chirurgicale", puisqu'il y va du corps, mais cette expression tend, me semble-t-il, à masquer quelque autre vérité du texte. Ou plutôt elle appelle un commentaire peu souvent fait : "chirurgicale" c'est-à-dire radicale. C'est ce qu'est la littérature, une radicale, une étrangère absolument indifférente au sort des humains qui la contemplent naïvement. Une étrangère qui dissimulerait une arme dans sa manche, et qui soudain frapperait celui qui aurait la faiblesse de la croire sur parole.
Que ceux qui, comme ma pomme, ont fait cette expérience étrange du dégoût de la littérature, ont soudainement vu quelle gorgone se cachait sous son beau masque. Depuis, je donne un sens tout personnel à cet aveu rimbaldien : "Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère - Et je l'ai injuriée." (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer). C'est ainsi que je suis devenu méchant et que je me méfie, - comme d'un frère -, de l'humaniste qui prétend offrir à tous l'excellence des textes,  de celui qui prétend que les livres peuvent changer le monde. Quelle bibliothèque a jamais arrêté une division blindée ? Quel livre aurait ce pouvoir de suspendre le poignard qui va s'abattre, la bombe qui tombe, la grenade dégoupillée, le poison qui foudroie ? Les livres révèlent leur propre illusion. C'est bien là tout leur pouvoir. De bien médiocres enchanteurs sont-ils. Parfois, d'ailleurs, on les brûle.

"Les livres révèlent leur propre illusion" en effet. Que l'on me permette cette autre citation du lapin mystique de Lucien Suel : "Ebloui, c'est avec des paroles de feu à volonté que je défends le privilège des conceptions ennemies." (p.8). L'humaniste qui prétend faire de la littérature un instrument de compréhension de l'autre arme lui-même le fusil qui l'abattra. Cela ne fait pas l'ombre d'un ministre.

Rituel.
p.9 : "La mâchoire du lapin est clouée. L'huile a été répandue. Les dents m'appartiennent, les griffes sont à elle, les entrailles pour le corbeau."
Rituel dans la phrase. Non seulement nous ne sommes que nos propres autofictions mais il  faut encore que nous obéissions à des rituels. Nous sommes chiffrés. A la façon des fictions de Lucien Suel qui, pour un très grand nombre d'entre elles, obéissent à ce chiffre qui ordonne secrétement le nombre exact de signes dans lequel se déploiera l'épervier du vers, le "lapin mystique", la Laure, la fascination.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2007

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 08:42

LAURE AU LAPIN

Notes sur Le Lapin mystique de Lucien Suel (Station Underground d'Emerveillement Littéraire, 1996).

P. 39 : "Là-bas, Laure se débattait en hurlant. Le lapin géant lui avait sauté sur le dos et ses pattes antérieures la griffaient profondément."

La scène est violente. Elle met aux prises une jeune femme et un lapin, un Géant des Flandres. L'expression existe. Elle est ici au sens propre. L'animal est bien un géant. La scène est violente et cauchemardesque puisque la langue y fait apparaître le théâtre de la cruauté de ses images. Comme dans un tableau de Jérôme Bosch :

J_r_me_Bosch__Le_Jardin_des_D_lices__D_tail

P. 51 : "Provisoirement, le canif de la nonne ne m'avait servi qu'à extirper l'oeil du géant de son orbite dilatable et rustique. (...) L'huile et le sang se mêlaient à la poussière. Le temps se dilacérait." (1)

Violence encore. Un canif et une nonne. Deux éléments à la fois familiers et cependant légérement décalés, surprenants un peu à la manière de ces images gothiques que l'on voit un peu partout dans les magazines, les bandes dessinées, affiches de films, collages, photos de mode, travaux graphiques divers, lointains cousins d'une imagerie pornographique vintage ou de l'iconographie surréaliste, et si habituels maintenant que l'on n'y prête plus guère attention, clichés urbains du marketing pour adolescents, qui font sourire du moment que le canif n'est pas un couteau de boucher ensanglanté et que la nonne n'a pas les seins nus.
Pour rendre tout son intérêt à l'image, le style, cette précision faussement naïve, faussement encyclopédique de l'oeil du lapin géant "à l'orbite dilatable et rustique".
Et ce néologisme, ce mot-valise "dilacérait" qui semble traduire le dysfonctionnement temporel du temps et de l'espace lorsque nous rêvons et qui hante l'oeuvre.

On ne s'étonnera pas non plus de cette précision : "Toujours aussi légérement vêtue, Laure s'est tassée au bord d'une marche près de la dépouille." (Lucien Suel, Le Lapin mystique p.52) puisque la nudité du corps a aussi quelque chose à voir avec la violence.

Note: (1) le verbe "dilacérer" n'est pas un néologisme. Lucien Suel a eu la courtoisie de m'en avertir par un commentaire. Autant pour moi. J'aurais dû vérifier. Ceci dit, la charge expressive de ce verbe est tout de même assez grande pour que je maintienne mon commentaire en l'état.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 septembre 2006

Commentaires

Décidément, cher Patrice, mon lapin vous inspire. Merci pour l'image de Bosch.
"Dilacérer" n'est pas un néologisme. On trouve ce mot à la page 536 (volume 3) du Robert. Il signifie Mettre en pièces, déchirer, détruire avec violence.
Posté par L.S., 21 septembre 2006 à 09:15

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 08:29

RENCONTRE AVEC LUCIEN SUEL 

CHAPITRE I : LUCIEN SUEL ET LE CHIFFRE SECRET
 

Lucien Suel est un auteur rare, un poète qui ne cesse d'innover. Il ne fait guère de doutes dans notre esprit que l'importance de son travail, déjà soulignée par bon nombre de lecteurs de poésie, sera à l'avenir prépondérante lorsque les historiens de la littérature se pencheront sur la production poétique en langue française de la fin du XXème et de ce début de XXIème siècle.
 

Nous nous proposons donc, sous forme de feuilleton, de vous présenter quelques aspects de cette oeuvre singulière et particulièrement originale.
 

En effet, la poésie de ce début de siècle doit à Lucien Suel une technique nouvelle, un genre si l'on veut : celle du vers justifié.

Voici un exemple typique de cette technique, la page 62 de Canal Mémoire, recueil de Lucien Suel publié aux éditions du Marais du Livre en 2004
(1)
:

Page_63_de_Canal_M_moire_de_Lucien_Suel_Editions_du_Marais_du_Livre_2004 
Cette technique a d'ores et déjà son chef d'oeuvre : La justification de l'abbé Lemire (Editions Mihàly, 1998). Aussi nous tardait-il, à Elise Antoine qui a pris les photos et à moi-même, de rencontrer l'auteur de cette étonnante justification, Lucien Suel lui-même qui a eu l'obligeance de bien vouloir nous éclairer sur la naissance du vers justifié. 

Lucien SUEL :
Le vers justifié est apparu à la fin des années 70 et s'est d'abord présenté comme une solution élégante à un souci technique.
On dit d'un texte qu'il est justifié lorsqu'il est aligné aussi bien à gauche qu'à droite. Ainsi, une page de journal est au premier coup d'oeil reconnaissable à l'alignementaparfaitadeasesacolonnes.
A la fin des années 70, je travaillais à une revue littéraire, "The Star Screwer", qui, comme beaucoup de revues de l'époque étaient imprimées à la fortune de l'encre, avec des moyens techniques assez rudimentaires.
Le travail se faisait alors à la machine à écrire et donc sans possibilité de justifier
alesatextes.
Je voulais améliorer la présentation de la revue et j'ai donc commencé à travailler ligne à ligne sur les espaces nécessaires afin que mon texte soit parfaitementaaligné.
Bien entendu, ce travail empirique, ce jeu de patience aboutissait à des résultats tout à fait relatifs. L'article était certes justifié mais présentait des lézardes blanches qui le fendillaient de part en part.
J'eus alors l'idée de travailler non plus sur les espaces mais sur le nombre de caractères. A partir du moment où chaque ligne présentait le même nombre de signes, le texte se justifiait alors de lui-même.
 

LE BLOG LITTERAIRE : Vous êtes donc passé d'un pur travail de contrainte typographique à un travail sur le sens.

Photo_0235 Lucien Suel :
Ce fut une révélation. Cette contrainte d'écriture fit exploser le texte, m'obligeant à en travailler le style d'une manière inédite.
 

Le Blog litt. : En cela, vous avez donc fait oeuvre poétique puisque vous avez créé à partir de la langue et non en utilisant le langage comme un simple vecteur du récit.
 

Lucien Suel :
La technique du vers justifié m'a effectivement permis de composer d'une manière nouvelle. C'est ainsi que j'ai été amené, à l'invitation de Ivar Ch'vavar, à participer dès sa création, en 1995, à la revue Le jardin ouvriera(2).
Je ne pouvais que répondre favorablement à cette invitation, par estime tout d'abord pour Pierre Ivart (Ivar Ch'vavar) qui est un poète de tout premier ordre, ensuite par sympathie pour tout ce qui se rattache à l'esprit du mouvement des "Jardins ouvriers", enfin parce que je désirais écrire un livre sur le fondateur lui-même, celui qui fut à l'initiative des Jardins ouvriers, l'abbé Lemire, un homme à qui le Nord doit beaucoup. 

Le Blog Litt. : La justification de l'abbé Lemire ! Quel titre déconcertant !
 

Lucien Suel :
C'est exact. Mais ce livre est bel et bien une justification de l'abbé Lemire puisque les 42 épisodes qui le constituent sont entièrement composés enaversajustifiés,ad'oùaleadoubleasensaduatitre.

Couverture_de_La_Justification_de_l_abb__Lemire_de_Lucien_Suel_Editions_Mihaly_1995_photographie_de_Josiane_Suel

Le Blog litt. : Avez-vous conscience d'avoir écrit l'un des plus importants textes poétiques de ces vingt dernières années ?
 

Lucien Suel :
Je ne sais pas mais il est vrai que ce livre est aussi, à mes yeux, une « justification », si j'ose m'exprimer ainsi, de la technique du vers justifié.
 

Le Blog Litt : ...qui n'est donc pas un simple jeu de langage mais qui permet de faire sens. Certains lecteurs vous ont sans doute déjà fait remarquer que la disposition des vers évoquait les travées des églises ?

Page_XXX_de_La_Justification_de_l_abb__LemireLucien Suel : Bien sûr, et cette présentation évoque aussi pour moi l'économie des jardins avec leurs parcelles alignées et égales. De même, on peut penser, - et c'est pour moi très important -, aux alignements des tombes des cimetières militaires de la Première Guerre Mondiale. (3)

Le Blog Litt. : Dans sa préface à la justification, l’éditeur Michaël Dumont écrit : « Voici venue ta justification de l’abbé Lemire.
Posons la doucement dans ce qu’on appelle le paysage de la poésie contemporaine : qu’y peut-elle produire ? »

Lucien Suel :
C’est le genre de questions que tout éditeur est en droit de se poser. Pour ma part, je constate que mon travail sur le vers justifié n’est pas sans faire écho aux recherches sur le vers que l’on doit à Pierre Ivart
et, plus généralement, à la revue Le Jardin ouvrier. Recherches qui l’ont mené à composer des poèmes dont tous les vers comportent exactement le même nombre de mots, ce que le critique Jean-Pierre Bobillot appelle « vers arythmonymes ». Quant aux vers justifiés, Jean-Pierre Bobillot a proposé l’appellation « vers arythmogrammatiques ».

Le Blog Litt. : Ce qui témoigne d’une réelle reconnaissance du bien-fondé de vos travaux de recherche.

Lucien Suel :
D’autant plus que je ne suis plus le seul à composer des vers justifiés. D’autres s’y sont intéressés comme les poètes Martial Lengellé et Alain Anseeuw par exemple. Des compositions isolettriques, c’est-à-dire en vers justifiés, sont régulièrement publiées par la revue Formules, une revue de littérature à contraintes. Pour ma part, je dois ajouter que le vers justifié est à la base de presque tout ce que j’ai écrit depuis vingt ans.

Le Blog Litt. : Certes, mais vous avez aussi publié de la prose, Le Lapin mystique par exemple ?

Lucien Suel :
…Qui est en fait un récit en vers justifiés.

Le Blog Litt. : On pourrait donc dire que certains de vos livres, sinon la majeure partie, obéissent à l’étrange loi d’un chiffre secret ?

Photo_0236

Lucien Suel : Si vous voulez. Je pense que, de toute façon, l’écriture est d’autant plus intense qu’elle est soumise à une contrainte formelle. A titre d’exemple, vous savez que je suis aussi ce que l’on appelle maintenant un blogauteur, un écrivain de la toile, eh bien, je vous invite à consulter le site A NOIR E BLANC (4) que Josiane et moi
(5)
construisons en suivant un protocole très précis : Chaque jour, Josiane me communique une de ses photographies, à charge pour moi de la légender par un court texte dont les premiers mots doivent être obligatoirement les derniers de la légende de la précédente photographie.
Les vers justifiés et les jeux d’écriture permettent aussi des clins d’œil complices à des amis de plume. Ainsi, pour rendre hommage à Philippe Billé, qui depuis tant d’années travaille à faire connaître la poésie
underground, et à l’occasion de ses 50 ans, Josiane et moi avons eu l’idée de publier un texte de 50 lignes composées chacune de 5 mots eux-mêmes constitués de 5 lettres.

NOTES
:
(1)
Elisabeth Chombard et Vincent Bécart qui président aux destinées de la librairie Le Marais du Livre (à Hazebrouck, dans le Nord) ont eu la bonne idée, il y a quelques années déjà, de créer leur propre maison d’éditions.

(2)
  Entre 1995 et 2003, Ivar Ch’vavar a animé la désormais mythique revue  Le jardin ouvrier. C’est d’abord en feuilleton qu’y fut publiée La Justification de l’abbé Lemire avant d’être éditée par Michaël Dumont en 1998 (Editions Mihàly).

(3)
cf la page XXX de La justification où les tercets justifiés recensent les noms d’un monument aux morts. Entre deux noms un signe + (qui est aussi une petite croix). Les signes sont aussi précisément alignés que les tombes d’un cimetière militaire.

(4)
http://anoir-eblanc.blogspot.com/


(5)
Josiane Suel, épouse de Lucien, photographe et illustratrice sous le pseudonyme de Sara Joyce. Josiane a souvent collaboré aux créations de Lucien (cf Visions d’un jardin ordinaire, poèmes et photographies de Lucien et Josiane Suel, Editions du Marais du Livre, 2000).

(A SUIVRE)

Patrice
a
Houzeau
Hondeghem, le 8 août 2006

Commentaires
juste aussi : quand on place le curseur sur le texte de lucien, il est indiqué "page 63", or tu parles de la page 62.
Posté par elisea, 08 août 2006 à 17:26

C'EST PASQUE
C'est pasque je m'a gouré de page
En l'enregistrant dans "Mes Images".
Patrice
Posté par patrice.houzeau, 08 août 2006 à 18:20

Cher Patrice, cet article est vraiment très interessant. Je ne connais pas ce poète, merci pour la découverte.
Amitié
Posté par Chris, 08 août 2006 à 18:22

anoir-eblanc
Je m'y rends, n'ayant eu guère le temps de tenir mes yeux droitement, mais quelle bonne idée de nous le rappeler cher Patrice. C'est également l'occasion d'étoffer mes liens...
Merci pour cette présentation et ce travail méticuleux, pour ce double hommage, anoir-eblanc...
cordialement,
Amel
Posté par amel zmerli, 08 août 2006 à 20:57

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 14:58

DE LA CREATURE LITTERAIRE
Note sur Le Lapin mystique de Lucien Suel (Station Underground d'Emerveillement Littéraire, 1996)

Des mouvements dans l'ombre :

Au long de la nuit, le vacarme héroïque des torturés rugissant dans leur retraite s'ajoutait à la rude déclamation des mendiants mystérieux de l'enfer alcoolique. (Le Lapin mystique, p.7)

Ainsi, sur le même plan, les tourments des héros et les beuglements du delirium.
La phrase comme une plainte que semble lancer un saxophone dans la fumée d'un bar jazz.

Pleine de réminiscences aussi, la langue, de souvenirs de lointains guerriers.
La langue de ma mère se souvient, par exemple, du pluriel "doryphores" pour désigner les troupes allemandes avaleuses de récoltes de pommes de terre réquisitionnées.
Et circulent encore dans les familles du Nord des lambeaux d'histoires sur l'exode des populations en 1940 et, cinq ans plus tard, la fuite des restes de la Wehrmacht sous les bombardements de l'aviation alliée, les civils mitraillés des fossés et des bords du chemin remplacés par les bras, les troncs, les têtes, les pieds accrochés aux branches dans les bois où ils espéraient se cacher, les Allemands.

J'ai réellement vu les soupirs, les tas de corps attendant au bord des chemins, le passage des chenilles. (Le Lapin mystique, p.8)

La littérature, peut-être, est une créature tout en verbe qui se nourrit du passé et qui s'agite en nous, - une vraie forcenée, celle-là - et que nous couchons sur le papier.
Une créature, la littérature ?
En tout cas, baroque qu'elle a l'air souvent, ainsi :

le_lapin_mystique_oeuvre_de_couverture_par_sara_joyce_du_roman_de_lucien_suel___station_underground_d_emerveillement_litt_raire__1996.1

En tout cas, baroque qu'elle semble souvent comme la couverture du livre, cette illustration de Sara Joyce, dans le goût des symbolistes, un goût de James Ensor et des couleurs du Nord ; en tout cas, baroque qu'elle sonne aussi :

Il nous fallait encore lire dans les magazines, les tribulations de Laure dont les lèvres avaient sucé sans frémir la plaie oblique et bleuâtre qui accentuait l'aspect viril du héros. (Le Lapin mystique, p.8)

Vampirique, la fille des magazines.
Mais, de toute façon, ce que nous lisons, tout ce que nous lisons, rappelle fatalement le sang :

Nos corps et nos âmes étaient raides de sang séché. (Le Lapin mystique, p.8)

Et plus le style est révélateur d'une conscience aigue du monde, plus nous soupçonnons qu'elle est vivace, la plaie dans l'ombre.
Nous y retournons sans cesse : un rite.

Nos actes sont signés. La mâchoire du lapin est clouée. L'huile a été répandue. Les dents m'appartiennent, les griffes sont à elle, les entrailles pour le corbeau. (Le Lapin mystique, p.8-9).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 juillet 2006

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article
15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 14:46

NOTES SUR LE POEME STATIONS DE LUCIEN SUEL

L’un des poèmes les plus étonnants de Lucien Suel que je connaisse s’appelle
Stations.
Il en existe, me dit un jour l’auteur, plusieurs versions. Celle que je connais a été publiée dans le numéro 8 de la formidable revue Ecrit(s) du Nord. (p.91-93, livraison d’octobre 2002). Lecteurs curieux et collectionneurs appliqués, précipitez-vous sur cette revue publiée par les éditions Henry, ça se trouve sur le net, Ecrit(s) du Nord publie le meilleur de la poésie contemporaine.
Les citations faites du poème de Lucien Suel figurent en caractères gras ou entre parenthèses.

Stations
donc comme les stations du Chemin de Croix.

Avec un sourire de circonstance, la sage-femme parla.

Ce mot de « circonstance » à propos des naissances, des morts-nés, des césariennes, des premiers accidents de la vie rappelle que la vie et la mort de nous autres, pauvres pécadilles, sont des métiers. Des affaires de spécialistes ; on n’accouche pas impunément ; on entre dans la société en arrivant au monde. Fatal comme la vie.

Fleury, ses parents l’avaient appelé.
 

La phrase de Lucien Suel, imitation de l’oral, rappelle Céline, les dialogues de Michel Audiard, la syntaxe du conteur. Fleury, c’est un de ces prénoms complètement passés à la trappe et pourtant si courant à la fin du XIXème siècle. Un prénom facile à l’antiphrase, pour sûr !

A l’hôpital, un tirailleur sénégalais conservait dans son paquetage la tête pourrissante d’un fantassin allemand.

La guerre, la promotion de la barbarie à l’ordre des habitudes sociales.
La Première Guerre Mondiale, l’horreur économique ; on produit trop de tout, trop d’acier, trop de cuir, trop de fer, trop de chair : il faut dégraisser, restructurer si on veut éviter la faillite ; il faut éliminer les stocks. Du coup, des tonnes d’acier sous forme de bombes et cette guerre des tranchées qui décime, attaque après attaque, les rangs des travailleurs inutiles.
D’ailleurs, les femmes à l’arrière se débrouillent très bien, paysannes et ouvrières.

Un unique amour. Fleury pour Rachel, Fleury et Rachel.

Pour ceux qui en revinrent du grand plan social des grandes puissances, il fallait donc vivre. Vivre et aimer. Se marier. Travailler. Fonder un foyer. Cinq syllabes pour réunir par trois fois l’homme et la femme. « Fleury pour Rachel », « Fleury et Rachel » : on ne peut mieux dire que l’on ne voyait pas l’un sans l’autre.

A l’usine d’Isbergues, il travaillait au déchargement des wagons de coke et de minerai.

Il fut industriel, ce Nord qui fit la fortune de certains et donna du travail à beaucoup.
La France alors est une grande puissance agricole et développe rapidement son industrie.
Au Nord, c’était le charbon.

La pelle s’enfonçait dans le coke gris.
 

Couleurs du Nord : le gris du coke, le gris anthracite et « les casquettes de coton bleu ».
Dessous, la peau blanche et les « veines bleutées au dos de la main ».
C’est par le détail, la notation du réel, que le texte de Lucien Suel se compose, impose sa vision : une vie évoquée par le souvenir de détails visuels, « veines bleutées », «  casquettes de coton bleu », « gris du coke » (1). En ce sens, la poésie de Lucien Suel est synthétique.

Les vertèbres disloquées, les disques écrasés, la sciatique, la chair serve de la métallurgie.

Bien sûr que ce fut temps de servitude. D’ailleurs, que croyez-vous, jeunes gens, que l’économie est une nouvelle morale ? Les Trente Glorieuses sont mortes et enterrées, aussi froides que la momie de Lénine et tout ne se fera plus désormais qu’à grand peine. (2)

Les parties de manille coinchée se suivaient dans l’estaminet.

Cela, c’est le « dimanche après la messe », les loisirs ouvriers, le Bon Dieu – nous sommes dans les Flandres très catholiques – puis l’estaminet, les cartes, les camarades, le tabac gris, le pernod et la serveuse qu’on taquine « gentiment ».
Le tabac et l’alcool, eh oui, petites compensations à la dureté du travail, à la grisaille des climats du Nord. Honni soit qui mal y pense.

Et Rachel eut une atteinte, une attaque.

Les gens de ces générations-là passaient toute leur vie ensemble. Des noces à la tombe. Du voile de la mariée au drap du linceul.

Après quelques années, ce fut le tour de Fleury.

La mort est simple : elle couche les hommes puis les tourmente puis les endort à jamais.

Etendu sur son lit de mort, son buste relevé par un gros oreiller blanc, il portait sa belle veste de laine noire sur laquelle rayonnait la médaille de la Légion d’Honneur.

La phrase, je la cite en entier avec son début cadavérique et cette touche finale de la Légion d’Honneur. Evidemment, la Légion d’Honneur, pour cette guerre et cette vie d’ouvrier, « toute cette fatigue ouvrière » dit le texte ; évidemment, la Légion d’Honneur, qu’il ne soit pas mort pour rien quand même.

Une gouttelette d’eau bénite roula le long de la joue de Fleury.

Les morts ne retournent pas seulement à la poussière, ils retournent aussi à l’eau. Et c’est l’eau qui bénit les vivants et les morts.
D’ailleurs, « son cadavre fut emporté »

Sur l’autre rive de la Lys, sous une tenture violette, constellée de larmes d’argent, Rachel et Fleury.

On passe l’eau des fleuves et des rivières. Sous la pluie ou « la neige de Janvier » ou « les larmes d’argent » de la cérémonie funèbre. On rejoint la boue des siens.

Je ne puis ici que citer la très belle et très âpre dernière phrase de ce texte :

Dans l’absence des paupières, dans les orbites creusées, les yeux bleus de Fleury fixent l’eau qui s’égoutte à travers le couvercle.
 

Le rythme est régulier comme la fréquence de l’alourdissement des gouttes d’eau qui passent la vanité des cercueils : « Dans l’absence des paupières » (7 syllabes), « dans les orbites creusées » (7 syllabes), « les yeux bleus de Fleury fixent l’eau qui s’égoutte » (12 syllabes), « à travers le couvercle » (6 syllabes).

« Les yeux bleus de Fleury » transcendent la mort. Ils ont été mangés, certes, mais à jamais, ils restent ouverts sur l’eau du ciel même si c’est de l’eau suintante à travers le couvercle de son cercueil. La permanence de l’être est ainsi liée à la plus terrestre des contingences.
Nous sommes déjà ces morts aux paupières absentes, aux orbites creusées, mais c’est dans cet adverbe, « déjà », que nous nous tenons debout, vivants, mémorables comme celui qui a souffert sur la croix.

Notes :
(1) « coke » : combustible et résidu obtenu par distillation de certaines houilles grasses.

(2) : Aujourd’hui, 7 février 2006, les lycéens et les étudiants manifestent contre l’allongement de la période d’essai à deux ans (deux ans !), c’est-à-dire contre la mise en place d’une forme de formation déguisée, un Service du Travail qui permettra de sélectionner quelques élus qui auront droit à un CDI mais qui permettra aussi aux entreprises d’utiliser les gens comme elles le voudront : deux ans puis licenciement puis intérim à répétition.
Cela n’est pas si inhumain à condition que les syndicats puissent négocier les licenciements.
A mon avis, d’ici deux ans, si la loi passe, les tribunaux administratifs et les conseils des prud’hommes vont se remplir de plaignants, de salariés abusés, de jeunes gens que l’on aura trompés.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l’A24
le 7 février 2006

Commentaires

Cher Patrice, merci pour ces notes. Je suis très ému de les lire ici.
La première version de ce poème et la photo de Fleury se trouvent ici

Posté par L.S., 08 février 2006 à 08:52

C'est encore moi. Comme Canalblog ne prend pas en compte les balises html dans les commentaires, je recopie le lien vers Fleury :
http://academie23.blogspot.com/2005/11/vtran-14-18.html
Posté par L.S., 08 février 2006 à 12:19
Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR LUCIEN SUEL
commenter cet article

Recherche