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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 05:39

FILE LA LUNE PLUME LA LUNE

 

Notes drolatiques sur « Pantoum négligé », de Verlaine.

 

« Trois petits pâtés, ma chemise brûle ;

Monsieur le curé n'aime pas les os ;

Ma cousine est blonde : elle a nom Ursule.

Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux !

 

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule.

On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux.

Vivent le muguet et la campanule !

Dodo, l'enfant do, chantez doux fuseaux.

 

Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux

Trois petits pâtés ; un point et virgule

On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux

Vivent le muguet et la campanule !

 

Trois petits pâtés ; un point et virgule ;

Dodo, l'enfant do, chantez doux fuseaux !

La demoiselle erre emmi les roseaux…

Monsieur le curé, ma chemise brûle ! »

 

(Paul Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

1.

« Pantoum » : poème d'origine malaise à forme fixe. Le pantoum français est composé de quatrains à rimes croisées, dont le deuxième et le quatrième vers deviennent le premier et le troisième vers du quatrain suivant.

 

2.

Pourquoi ce poème de Verlaine est-il intitulé « Pantoum négligé » ? Parce que l'auteur ne respecte volontairement pas les règles du « pantoum ». Par exemple, c'est le troisième vers du premier quatrain qui devient le premier vers du quatrain suivant (et non, comme le voudrait la règle, le deuxième).

 

3.

« Trois petits pâtés, ma chemise brûle ;

Monsieur le curé n'aime pas les os »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

Un air à fatrasie, ce pantoum.

 

L'narrant du « Pantoum négligé » a l'air de chanter plusieurs airs à la fois, bouts d'chansons lui revenant tous en tête et en même temps.

 

L'entêtant tous en même temps, bouts d'chants d'à tout bout d'champ, tant se bousculent qu'il les confond, les pêle-mêle et carabistouille.

 

Pourquoi « trois petits pâtés » dans le « Pantoum négligé » à Verlaine qu'ça fait carapate à petits pas fugaces ?

 

Quant à « ma chemise brûle », c'est qu'il a chaud c'est qu'elle a chaud qu'les flammes lui sortent du m'entendez-vous

 

Et si sa chemise brûle, c'est qu'il a chaud c'est qu'elle a chaud qu'les flammes lui sortent du

 

« Monsieur le curé n'aime pas les os » c'est comme on dit il ne faut pas donner d'os de poulet au chien mais je ne vois pas le rapport.

 

4.

« Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule.

Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux ! »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

émigrer : partir, s'installer à l'étranger.

immigrer : arriver, s'installer en France.

 

« les Palaiseaux » : pourquoi ce pluriel ? Palaiseau est le nom de la sous-préfecture du département de l'Essonne (sud-ouest de Paris).

 

Canton de Palaiseau, arrondissement de Palaiseau, gare de Massy-Palaiseau est-ce ainsi que les x viennent aux Palaiseaux ?

 

Je n'ai pas de cousine Ursule, aussi qu'irais-je faire aux Palaiseaux ? Je préfère ma blonde, ou boire du ouzo.

 

5.

Aux comptines drolatiques qui rendent l'absurde et l'humour si familiers aux enfants qu'elles renvoient parfois les chansons populaires.

(cf « l'amstramgram » du « Quel souci la Boétie » chanté jadis par Claudia Phillips and The Kicks)

 

6.

CHANSON POUR UN PANTOUM NÉGLIGÉ

 

Pantoum tintinnabule

que ce rigolo

bidule

à Verlaine rime en -o

 

en -ule

lunatique piano

qui bascule

dans le zigoto

 

le pas grand-chose le minuscule

le domino

le conciliabule

des p'tits oiseaux

 

chanson funambule

air à marmots écho d'un scherzo

très vieillot qu'en filant je ne sais quelle lune au fuseau

sifflote Ursule Gudule ou Margot.

 

7.

Elles sont bien vieilles maintenant, les filles des chansons ; elles traînent entre deux os leurs peaux ridées.

 

8.

« Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule.

On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux. »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

glaïeul : fleur colorée dont le nom, en raison, dit-on, de la forme effilée de ses feuilles, vient du latin « gladius » (épée, glaive).

 

Le glaïeul vient du gladius cause que ses feuilles semblent des épées (où ai-je lu qu'elles pouvaient symboliser la mort?)

 

En impose le glaïeul coloré dans les bouquets, a l'air d'une épée dressée, et symbole de l'amour, de la mort, de l'heure du rendez-vous.

 

Le glaïeul ça glaive comme fleur chez les gladiateurs la mort ou les glaïeuls on disait et le vainqueur il en était couvert de glaïeuls.

 

« On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux », ce vers de Verlaine, il me dit je ne sais quoi d'un vers de Mallarmé.

 

9.

« Vivent le muguet et la campanule !

Dodo, l'enfant do, chantez doux fuseaux. »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

muguet : plante aux fleurs printanières et odorantes, petites, blanches, en forme de clochettes.

 

Campanule : plante à fleurs bleues ou violettes en forme d'étoiles.

 

Entre muguet à clochettes et étoile campanule, avec son fuseau dans la cervelle, la Zut, que fait-elle, la Zut ? - Elle file la lune.

 

fuseau : petit bâton de bois utilisé pour filer la laine.

filer la laine : travailler la laine en en faisant des fils.

 

10.

« Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux

Trois petits pâtés ; un point et virgule »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

Aller aux Palaiseaux ? Peu me chaut, je préférerais manger trois petits pâtés point-virgule la chanson n'est pas finie.

 

11.

« On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux

Vivent le muguet et la campanule ! »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

« Vivent le muguet et la campanule » oh j'ai bu trop de café je ne dors pas et dans mon lit ma tête est pleine de mots à Verlaine, à Rimbaud.

 

12.

« Trois petits pâtés ; un point et virgule ;

Dodo, l'enfant do, chantez doux fuseaux ! »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

Ma tête est pleine de mots de Verlaine, de Rimbaud « Quelle troupes d'oiseaux ! o iaio, iaio !... » « Bavardages des enfants et des cages. »

cf le poème de Rimbaud qui commence par ce vers « Plates-bandes d'amarantes jusqu'à » (Poésies de 1872)

 

13.

« La demoiselle erre emmi les roseaux…

Monsieur le curé, ma chemise brûle ! »

(Verlaine, « Pantoum négligé »)

 

emmi : préposition non employée en français moderne et qui signifie « au milieu de ».

 

Une « demoiselle », un « Monsieur le curé », une « chemise qui brûle », hmmm… ça sent « le désir attrapé par la queue ».

 

« Le Désir attrapé par la queue » : pièce de Picasso ; j'l'ai point lue, j'l'ai point vue, je n'en dirai mot.

 

En passant de l'Album zutique à « Jadis et naguère », « Monsieur le Curé » a pris une majuscule et la « demoiselle » est devenue libellule.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 7 juin 2016.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 12:58

VERLAINE : SONNET BOITEUX

                                                      A Ernest Delahaye

Ah ! vraiment c'est triste, ah ! vraiment, ça finit trop mal ;
Il n'est pas permis d'être à ce point infortuné.
Ah ! vraiment c'est trop la mort du naïf animal
Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.

Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible !
Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Epouvantent comme un sénat de petites vieilles.

Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit
Dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos
Avec des indeeds et des allrights et des haôs.

Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance,
Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste :
Ô le feu du ciel sur cette ville de la Bible !

(Paul Verlaine, in Jadis et Naguère)

C'est vrai qu'il est en vers de 13 syllabes, ce sonnet. Est-ce pour cela qu'il est appelé Sonnet boiteux par son scribe même qu'on en a dit tant de mal de Verlaine, et vrai qu'il fut faible dans sa vie, et faible aussi dans ses vers parfois, mais lisez donc ça, ceux-là de vers qu'on dirait une peinture à y errer dedans, comme on passe dans le brouillard et qu'on voit s'allumer de rouges enseignes et qu'on voit jaillir de la brume des tronches pas possibles ; lisez-moi donc ça qu'est très évocateur, aussi évocateur qu'une électrique rengaine qui jacte de ville, de filles, et de veines et déveines, de vin bu en vain, et ces cris ces Ah du premier et du troisième vers, qu'on retrouve à la rime dans mal et animal, puis dans son regard fané à la bête blessée, ce sonnet qui boite comme un marcheur qui a trop marché, trop arpenté, comme si la clé de sa fortune se trouvait dans la ville, et qui s'a perdu dans les bouges et les goules ; une syllabe de trop, comme un pas de trop, car le pas n'est plus si sûr au gars qui, infortuné, se sent très désargenté, que son blason en a pris un sacré coup sur le museau, car il s'a cassé la patte, le cheval emballé. Tiens, il y a ce tour qui sonne familier à nos oreilles, ce c'est trop la mort. J'aime bien qu'on les retrouve, les expressions d'aujourd'hui dans les phrases d'hier : vrai, notre langue, hantée qu'elle est, par des revenants & qu'on croit causer moderne alors que c'est le vieux roi qui parle en nous. Pendant ce temps là qu'je digresse, le narrateur verlainien se promène dans l'enfer londonien, qui fume et crie, que même que c'est tout ratatiné ridé fripé, les quartiers, que les façades, la tronche mégère qu'elles font les façades, le sénat atroce & le jugement dernier de l'affreuse mirette & de la vipère entre les dents, que ça me fait penser à du Lovecraft, cités perdues dans le temps, que c'est un paradoxe tout à fait des jours d'aujourd'hui encore, que la ville une actualité sans cesse recommencée, la ville, à y trouver toujours du tout neuf nouveau, que pourtant, on y retrouve surtout du passé, des revenances de brouillard rose jaune sale et des cris dedans, des voix qu'on ne sait quoi qu'elles disent, les voix, que ça vous ramène à du vu expressionniste, peint cauchemar des peinturlurés de Berlin et autres gueules de l'atroce féerie à Céline, que la ville alors, la ville, c'est plus la ville, mais le songe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 juin 2012

 

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 20:45

LA VIE HUMBLE
(Notes sur la pièce VIII du livre I de Sagesse, recueil de Verlaine)

1.
"La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour,
Rester gai quand le jour, triste, succède au jour,
Être fort, et s'user en circonstances viles,
(Verlaine, Sagesse, Livre I, pièce VIII)

2.
"La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles", si elle est humble - nous ne sommes pas puissants - et ennuyeuse - ah oui, alors ! - n'est pas si facile : il y faut de l'endurance, de la persistance, de la volonté, et surtout cet ennui d'être avec les autres, ces êtres étonnants qui croient en des choses aussi vaines que l'amour, l'amitié, et tout ce qui en général conforte la bonne conscience et ne se prouve que quand on en a besoin : ça arrive, c'est pas si courant.

3.
Que cette vie humble etc... soit une oeuvre de choix, voilà qui est vrai, puisqu'en fin de compte on fait le choix de vivre une vie humble ou pas. Qu'elle demande beaucoup d'amour, cela est vrai aussi sans doute, celui des parents pour leurs enfants, l'amour mutuel des ensembles pour un bout de temps, celui du maître pour ses chats, ses chiens, et tout ce qu'il faut d'amour pour accepter. Dans le champ du social, on ne parle pas d'amour, on parle d'empathie : il s'agit d'être aimable avec les gens qui travaillent avec vous. Bien souvent, c'est par pure politique que nous nous montrons aimables cependant que nos pensées sont pleines de poignards.

4.
"Rester gai" ? C'est une question de tempérament. Y en a qui l'ont pas gai, le tempérament, qui remarquent le cadavre dans tout ce qui vit. Du coup, comédie de cadavres, là, sous leurs yeux, avec tout ce qui se trame, s'amuse, travaille, projette, danse des spectres et guignolade, salsifriterie funèbre, errances relationnelles, circonstances ridicules, hasards bricolés, course à l'échalote, aux honneurs, aux reconnaissances crétines, usines à gaz, bal des zozos, pourvu qu'il y ait des sous parce qu'avec les sous, on peut beaucoup, et même épouver de l'empathie, quel luxe ! Mais foin de ces pisse-vinaigre ! Faut être heureux quand même ! Faut avoir la politesse d'être heureux ! Pas si facile non plus. Allez demander aux gens de Nancy et des environs qui se sont pris de l'eau du ciel plein la rue, la cave et la cuisine, si c'est facile de la garder, sa gaieté...

5.
A défaut de gaieté, soyons fort ! C'est là, après tout ce qu'on demande à un homme, de faire face. Là, non plus, ce n'est pas si facile. Question d'éducation, de tempérament, de volonté. C'est que les jours sont tristes et les circonstances viles. Aussi faut-il tenter de faire de cette tristesse une gaieté et de cette vilenie une noblesse. Vraiment pas facile !

6.
"N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes
Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,
Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour
L'accomplissement vil de tâches puériles,"
(Verlaine, Sagesse, Livre I, Pièce VIII)

7.
Dans ce second quatrain, ce qui importe au narrateur, c'est de souligner, au milieu de la multitude des bruits des grandes villes, l'importance de l'appel des cloches de l'Eglise, qu'il assimile à l'appel de Dieu (cf ô mon Dieu). C'est que nous sommes des êtres sonores, des êtres que l'on appelle, que l'on rappelle, qui s'interpellent, s'interjectent, s'invectivent parfois, et l'on sait bien que pour marquer son désaccord avec l'attitude de quelqu'un, ou sa déception, on reste silencieux devant lui. Soyons humble, nous suggère le narrateur, puisque, après tout, nous ne sommes qu'un de ces "bruits" dans la ville, dérisoire, éphémère, lié aux "circonstances viles" et à "l'accomplissement vil de tâches puériles".

8.
La répétition de l'adjectif "vil", son écho au vers 8 ("vil" / "puériles") souligne la trivialité des travaux et des jours, et même une certaine puérilité dans l'accomplissement de certaine tâches. Il suffit pour cela de considérer les raisons pour lesquelles, chez nous comme au travail, nous nous emportons. Franchement, parfois, nous exagérons, et celui qui écrit ces lignes sait bien ce qu'exagérer veut dire, lui qui a tant fait pour se planter avec une régularité de métronome envoûté.
- "Pourquoi "envoûté", Monsieur Houzeau ?
- Parce que j'ai l'impression que ça ne s'arrête jamais."

9.
"Dormir chez les pécheurs étant un pénitent,
N'aimer que le silence et converser pourtant ;
Le temps si long dans la patience si grande,"
(Verlaine, Sagesse, Livre I, pièce VIII)

10.
J'aime beaucoup ces trois vers pour leur simplicité et la vérité qu'ils expriment. Je sais bien que la poésie n'est pas affaire de vérité, qu'elle est affaire de style - cette vérité de la langue - mais il est que, parfois, certains vers font écho à ce peu que nous persistons à être. C'est ainsi que n'aimant que le silence, nous nous surprenons toujours à pérorer, à discuter, à échanger de vains propos avec des gens qui ne nous sont rien. La politesse, certes, mais pas toujours, il y a aussi chez nous souvent un goût du potin que je m'excuse de plus en plus difficilement. C'est ainsi que j'ai longtemps approuvé ce chanteur lyrique avec qui j'avais jadis monté un projet et à qui, après la représentation, j'avais proposé d'aller boire un verre. "- Pour quoi faire ?" m'a-t-il répondu. Il a bien fait. Nous sommes quand même allés boire un verre, parce que ça se fait.

11.
"Le temps si long dans la patience si grande" : Comme j'aime ce vers, qui exprime bien, je pense, l'impression d'avoir attendu une bonne partie de sa vie quelque chose qui ne nous arrive jamais. Les impatients apprécieront, eux qui trouvent le temps si long qu'ils en viennent à rompre trop vite la patience promise.

12.
"Le scrupule naïf aux repentirs têtus,
Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus !
- Fi, dit l'Ange gardien, de l'orgueil qui marchande !"
(Verlaine, Sagesse, Livre I, pièce VIII)

13.
C'est par un rappel du péché qu'il y a à se montrer orgueilleux que se termine le sonnet. C'est qu'on a beau jeu de dire que l'on n'aime que le silence cependant que l'on bavarde, de dire que notre patience est grande alors que nous nous emportons, d'avoir des scrupules pour des queues de cerise et s'en faire de vains repentirs, soigner ses petites vertus comme si c'étaient des fleurs rares, bref, se croire singulier au milieu des autres singularités.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 mai 2012

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 20:16

DU GASPARD HAUSER CHANTE

1.
Dans la première strophe de Gaspard Hauser chante (pièce IV du Livre III du recueil Sagesse de Verlaine), le narrateur tombe de nulle part, c'est-à-dire de la campagne peut-être, ou de quelque bourg obscur, puisqu'il est "venu" dit-il "vers les hommes des grandes villes". Il n'a d'ailleurs pas de généalogie, puisqu'il est "orphelin".

2.
Gaspard Hauser est "riche" de ses "seuls yeux tranquilles". Autant dire qu'il est pauvre, quoique doté d'un regard que l'on peut supposer franc, sans arrière-pensées, puisqu'elles sont "tranquilles" justement, ses mirettes, pas inquiètes, pas fuyantes, pas étrangement fixes, non, juste "tranquilles".

3.
Dans la deuxième strophe, Gaspard Hauser se remémore ses vingt ans. Pour lui, l'âge de la découverte de la beauté des femmes. Les "hommes des grandes villes ne l'ont pas trouvé malin" ; les femmes ne le trouvèrent "pas beau". C'est donc une plainte que ce poème, une complainte de la désillusion.

4.
Voué à la solitude, que reste-t-il à ce malheureux ? S'ivrogner ? Non, il décide de mourir à la guerre (ce qui nous renvoie d'ailleurs à une histoire légendaire où la guerre était un état de fait, une disponibilité, une facilité faite à la narration). Comme il n'est pas sans esprit, puisqu'il jacte en vers, il en profite pour faire preuve d'auto-ironie dans son affirmation d'une bravoure inhabituelle pour lui (cf "Et très brave ne l'étant guère"). Mais la chanson le veut ainsi : ni les hommes, ni les femmes, ni la mort ne veulent de lui. En tout cas, pour la camarde, pas maintenant, comme disent les femmes qui remettent toujours à plus tard un rendez-vous que vous leur quémandez parce que vous êtes sot.

5.
Le voilà tout métaphysique, alors, Gaspard Hauser, tout plein de doute qu'il se demande s'il est né trop tôt ou trop tard. Il trouve pas sa place dans la diachronie ; il fait pas son trou dans le temps. Donc du coup, il cogite sur le thème pourquoi moi plutôt que pas moi ? Qu'est-ce que j'fous là ? Et il s'approfondit la peine parce que, sans potes, sans femmes, si vous êtes pas mort, c'est que vous êtes mélancolique.

6.
La chanson est pieuse : aussi finit-elle sur la requête que l'on priât "pour le pauvre Gaspard". Ce que nous ne ferons point puisque nous n'allons tout de même pas prier pour un personnage de chanson.

7.
Gaspard Hauser, c'est l'homme de nulle part, c'est celui qui ne va pas. C'est l'inconsolable, non pas de ce qu'il a perdu, puisqu'il n'a rien, mais de ce qu'il est, puisqu'il n'est rien, ou qu'il en a le sentiment.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 mai 2012

 

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 11:27

LES OMBRES COMME LES PROIES

"Ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,
Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,
C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
De nos sens, aussi bien les ombres que les proies."
(Verlaine, Sagesse, livre I, pièce VI, vers 1-4)

1.
Le "vous" peut s'appeler (je vous appelle demain ; c'est à vous que je m'adresse) ; il admet le vocatif. Tous les substantifs peuvent être employés au vocatif, mais pour certains, la trivialité du sens induira le second degré : Ô abat-jour ! Ô préservatif etc...

2.
Le "vous" peut renvoyer à l'unicité, la singularité, la particularité. Il peut s'employer alors avec un mot-outil de comparaison ("comme", cf Vous comme moi, nous aimons les haricots ; toi comme moi etc...). Cette singularité peut-être positive comme elle peut être négative (ici, la boiterie).

3.
La boiterie peut-être lointaine, silhouette de décor, passant dans le paysage, figurant, croquis (il existe plusieurs croquis d'époque représentant Paul Verlaine vieillissant et s'aidant d'une cane pour marcher).

4.
Le "vous" peut se dévaloriser, être associé à une silhouette mal définie et maladroite.

5.
Les chagrins et les joies peuvent se personnifier. Ils prennent alors la majuscule. Ils résument ici, en la personnifiant, ce qui constitue une existence.

6.
L'alliance de la boiterie, des chagrins et des joies donnent une image contrastée de l'existence : s'il y eut des joies, c'est la boiterie qui finalement en résulte, caractéristique physique, mais aussi sans doute boiterie morale, indécision psychologique, instabilité du caractère.

7.
Les "Chagrins" et les "Joies" peuvent se résumer dans le pronom "Toi" (l'assonance "boite / joies / toi" souligne le lien entre la silhouette au loin et le personnel "toi").

8.
Le "vous", c'est une silhouette au loin ; le "toi" un "coeur saignant". Le "vous" est ce qui se voit, c'est l'être social (si désociabilisé fût-il) ; le "toi" introduit ici la représentation que le narrateur se fait de lui-même.

9.
Le "toi", ici vocatif pour soi-même, s'il se représente, c'est sous une forme symbolique, par métonymie, par la grâce d'une figure de style. Ainsi, il peut faire l'objet d'une image, d'un effet visuel qui associe ici le sang à la mélancolie. L'image est d'ailleurs forte comme un tatouage puisque ce coeur est aussi ce qui s'enflamme (cf la forme "flambes").

10.
Le "hier" est ce qui s'oppose à "l'aujourd'hui" ; le "coeur saignant" ne s'oppose pas aux flammes, il en signale la métamorphose, le changement, l'évolution. Notons qu'en tout cas, ce "coeur" n'est pas calmé.

11.
Le coeur qui "flambe", c'est le coeur phénix, le coeur qui se revivifie. Littéralement, le sang a pris feu.

12.
Le "c'est vrai" induit le "c'est que" (c'est vrai que c'est + attribut). Il est vrai que quelque chose "est". L'affirmation du vrai souligne ici la finitude de l'être. Ce qui est vrai, c'est que tout a une fin, que tout "fuit", c'est-à-dire passe.

13.
Ce qui a fui, c'est ce qui fuit. Ce qui passe est voué au passé composé ("tout a fui"). Le poétique est une composition, une recomposition du passé. Ici, ce qui relève des "sens" - et non du "sens" - ce qui fut tangible, ou que l'on a cru tangible ("les ombres et les proies").

14.
"Lâcher la proie pour l'ombre" est une expression qui signifie qu'on abandonne un avantage certain pour un profit illusoire.
Le passé est plein de ces "ombres" qui se sont évanouies devant nous, et de "proies", projets abandonnés, chantiers désertés, regrets.

15.
La poésie est d'abord un recyclage des expressions qui sous-tendent notre discours ; ce n'est qu'ensuite, et sur la base de ce qu'elle peut dire, qu'elle se met à recycler les sentiments.

16.
Les sens renvoient au corps qui lui aussi est voué à passer. Les ombres, les proies et le corps : tout "fuit". Rien ne reste de ce qui fut désiré et regretté ; rien ne restera de ce qui fut désirant et regrettant.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mai 2012

 

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 06:34

CHERES MAINS

"Les chères mains qui furent miennes,
Toutes petites, toutes belles,
Aprés ces méprises mortelles
Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves,
Et les pays et les provinces,
Royales mieux qu'au temps des princes,
Les chères mains m'ouvrent les rêves."
(Verlaine, Sagesse, livre I, pièce XVII)

1.
L'expression "chères mains" est chargée d'affectivité. Elle rappelle l'expression "chers disparus". Mise à distance via la relative "qui furent miennes" (le passé simple plonge ces mains dans le passé).

2.
"Toutes petites", "toutes belles" : comme des mains d'enfant. Le narrateur verlainien est plein de passé ; il semble regretter une innocence perdue, une pureté sacrifiée aux "méprises mortelles" (fait-il allusion à son homosexualité ?) et "aux choses païennes" (Sagesse est un recueil d'inspiration chrétienne, Paul Verlaine, après une vie dissolue, ayant renoué avec la religion).

3.
Ces mains, ce sont peut-être aussi celles de son épouse (cf l'expression "accorder sa main") : Image habituelle de l'union : un couple se tenant la main. La langue française présente ainsi l'image de deux êtres différents réunit par un double singulier : celui du "couple" et celui de la "main tenue".

4.
"rades" : en argot, du moins celui que je connais, le mot "rade" désigne un bistrot (cet emploi du mot est-il avéré au XIXème, je ne saurais le dire). Verlaine fut alcoolique, peut-être plus qu'il ne fut homosexuel. L'alcool déshinibant, se pourrait-il qu'il n'ait été homosexuel que sous influence ?

5.
"Les chères mains m'ouvrent des rêves" : Jolie formulation qui allie le concret et l'abstrait. Une musicalité certaine aussi (le son ouvert "ê" succède au son sourd "ou", de façon d'autant plus heureuxe que les deux mots présentent une parenté consonantique ("v" et "r").

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mai 2012

 

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 19:20

SOUS LES IRONIES DU SOLEIL MOI ARROGANT

1.
"La bise se rue à travers
Les buissons tout noirs et tout verts,
Glaçant la neige éparpillée
Dans la campagne ensoleillée."
(Verlaine, Sagesse, livre III, pièce XI)

L'hiver, j'attrape de la bise, celle qui se rue, de la ruante quoi. J'aiguise mon couteau exprès pour, le couteau à biseau, et dedans l'intempérie, je me taille un habit de marquis quelque peu froid. Cela me donne un air glacial. Du coup, les ombres noires qui passent le long des murs et les femmes aux yeux verts trop sûrs d'eux mêmes s'écartent, quand je vais en ville où la neige s'éparpille sous les ironies du soleil.

2.
"Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer"
(Verlaine, Sagesse, livre III, pièce VII)

Je ne sais pourquoi mon esprit est si amer. C'est bien embêtant, car ceux qui d'habitude l'apprécient, sont obligés, s'ils veulent continuer à s'en régaler, de le sucrer, mon esprit. J'espère que cette amertume finira par s'échapper pour aller courir les moribonds et les ruinés, car j'ai bien peur, si ça continue, de finir bonhomme guimauve ou petit père pain d'épices.

3.
"Parfois je sens, mourant des temps où nous vivons
Mon immense douleur s'enivrer d'espérance."
(Verlaine, Amour, Saint Graal)

Se peut-il que nous mourions des temps qu'on vit ? Ainsi, j'ai entendu à la radio qu'à cause de la crise et de la dégradation de nos économies nationales, le nombre de suicides en Europe ne cessait d'augmenter. C'est bien triste et moins baroque que si nous mourions de la mort de Saint Louis, ou de celle du loup d'Alfred de Vigny, ou de la mort de Mozart, ou de celle de Madame Bovary, ou encore du trépas de Charles le Téméraire, sans parler de l'impossibilité d'être de Fontenelle. Ce qui serait inédit, et d'ailleurs impossible, puisque nous ne sommes pas Fontenelle, pas Charles le Téméraire, pas Madame Bovary, pas Mozart, non plus le loup, ni Alfred de Vigny, et pas plus que Saint Louis. Ce qui devrait nous rassurer au lieu que nous nous inquiétons de ce que nous ne sommes pas encore.

4.
"Depuis, la Vérité m'a mis le monde à nu"
(Verlaine, Amour, A Victor Hugo)

Il arrive que la Vérité, celle qui a les bras levés et qui s'écrie : "Mon Dieu Seigneur, c'est-y possible ?" me mette le monde à nu. Eh bien, c'est pas beau.

5.
"Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le Malheur a percé mon vieux coeur de sa lance."
(Verlaine, Sagesse, livre I, pièce I)

Souvent, pour m'amuser, je vais dans la campagne, et de ma fronde taillée dans quelque bois costaud, j'abats deux ou trois bons chevaliers masqués qui chevauchent en silence, et j'leur pique leur lance, c'est décoratif.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 mai 2012

 

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 13:55

NOTES SUR LES FAUX BEAUX JOURS ONT LUI TOUT LE JOUR (Pièce VII du recueil Sagesse de Paul Verlaine)

UNE TENTATION DES PIRES

1.
L'âme émiettée en douze coups :
"Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme" (vers 1)
Vers à monosyllabes. C'est toujours assez virtuose, ça le douze coups, de l'archet qui connaît bien son violon. C'est du pizzicato, comme on dit en musique, de la corde pincée. Avec de l'écho encore, le mot "jour" qui scande le vers, non pas en deux hémistiches, mais de manière à ce qu'il fasse entendre le mot "jour", et le mot "âme" aussi, qui le finit, féminine et notes liées, le vers. Ainsi, à mon avis, il faut rythmer le vers comme ceci :
"Les faux beaux jours / ont lui tout le jour / ma pauvre âme".
Le réel est plein de faux, et l'âme pauvre. C'est ce qu'il nous dit, le narrateur à "pauvre âme", vu que c'est à lui-même qu'il s'adresse, le soliloque.

2.
De la musique. C'est là où Verlaine est le plus à son aise, dans le rythme et l'assonance, c'est ce qui le sauve de la platitude bondieusarde et de la miévrerie :
"Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,
Et les voici vibrer aux cuivres du couchant." (vers 1-2)
Verlaine, ce qu'il fait, c'est diffuser du son dans le paysage, c'est mettre le décor en musique.
Echos : "faux beaux" dont le "o" s'ouvre dans l'épithète "pauvre".
Echos : le participe "lui" et le mot "cuivres".
Echos : la labio-dentale "v" (cf "voici", "vibrer", "cuivres").
Echos : le palato-vélaire [k] (cf "cuivres", "couchant").
Echos : l'assonance "i" ("lui", "voici", "vibrer", "cuivres").
C'est par le son que Verlaine décrit. Par le jeu des sonores ("v") et des sourdes ([k]). Plus que par l'image. Au départ, c'est même assez vague. C'est quoi, ces "faux beaux jours" qui "ont lui tout le jour" ? De la lumière. "Les faux beaux jours", c'est le passé aussi, celui des "fêtes" qu'on aurait voulu "galantes" et qui furent vulgaires, trompeuses, alcoolisées jusqu'à la débauche, jusqu'au coup de revolver de 1873, tiré sur son ami Rimbaud, et qui l'envoya, la "pauvre âme", en prison. Au départ, c'est même assez vague, c'est du lumineux. C'est dans le deuxième vers que ce lumineux fait image. Les vibrants "cuivres du couchant" le modulent alors, le lumineux, le font "vibrer" et donner du "cuivre", de l'aveuglant qui s'estompe, se matte, se couche.

3.
Qu'on me permette de rêver sur le motif (les commentateurs se prennent tellement au sérieux qu'ils en oublient souvent que le rêve se tient au coin du vers, fantaisie certes mélancolique, mais fantaisie tout de même...) : Lorsque le paysage se met à musiquer, lorsque ça résonne dans le décor, c'est qu'il y a hantise peut-être, spectre à fifre, fantôme à hautbois, lumineux d'être imprécis, indécis dans le soleil qui la fait frissonner longuement, sa cymbale.

4.
"Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :
Une tentation des pires. Fuis l'Infâme."
(vers 3-4)
Que peut faire une "pauvre âme" face à la tentation des "beaux jours" passés ? Il n'a plus qu'à les fermer, ses yeux, pour ne pas se laisser fasciner par la trouble lumière de la "tentation des pires". Faut pas les laisser s'émerveiller, les mirettes, plus penser au vertige des bistrots, aux minois des délurées, tout ça qui flambe nuée, comme si l'Enfer jetait ses feux entre lui et le "ciel tout bleu" (cf vers 8). C'est du à la Van Gogh qu'on dirait, ces vibrations de la lumière, mirages à la fauve, âme en proie aux tourbillons, à la diable-rousse.

5.
J'admire comme Verlaine la replace au centre de sa rythmique, son "âme", sa "pauvre âme" tentée. C'est que le réel est ambigu comme la tête à Rimbaud peinte - une gueule d'ange, le voyou -. C'est ça la "tentation des pires", une des "pires" parmi toutes les crises et risques de rechute que le narrateur verlainien a pu connaître, et aussi l'aveu du goût qu'elle a, la "pauvre âme", du vertige, de la chute, du "pire" que l'on puisse faire (sexe, alcool, bohème déglinguée).

6.
"Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme"
(vers 5)
Voilà que ça pizzicate à nouveau. Rappel de la durée : le "jour", c'est la tentation des "faux beaux jours", de la luisance trouble. C'est que ça dégringole bizarrement aussi, "en longs grêlons de flamme". De la musique encore (répétition du motif "ont lui tout le jour", l'assonance de la nasale "longs"/"grêlons", l'allitération de l'alvéolaire sonore "l"). De plus, les règles du sonnet servent la musicalité verlainienne. En effet, les deux quatrains d'un sonnet doivent en théorie employer les mêmes sons à la rime. C'est ainsi que la flamme du vers 5 répond à l'âme du vers 1.

7.
"en longs grêlons de flamme"
Bizzare attelage de la glace et du feu. Stylisation du mirage : la lumière du jour apparaît ainsi sous une forme qu'on dirait peinte. L'âme en proie à l'apparaître. C'est quoi, l'apparaître ? Imaginez un être qui est d'une redoutable présence et qui pourtant n'a pas d'existence en soi. Ce que voit le narrateur verlainien, les autres ne le voient pas forcément. Ce qu'il pressent, les autres ne le pressentent pas. Ou pas comme cela. Pas forcément sous cette forme antinomique de la lumière qui semble chuter comme le grêlon et monter comme la flamme. Ce à quoi le narrateur a à faire, c'est à cette inquiétante étrangeté de l'être qui caractérise le réel quand il cesse d'être neutre ou familier pour se remplir de temps. La diachronie organisée des travaux et des jours s'estompe alors au profit d'une synchronie spectrale, énigmatique, sphinx.

8.
"Battant toute vendange aux collines, couchant
Toute moisson de la vallée, et ravageant
Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame."
(vers 6-8)
L'apparaître se nourrit de temps et contamine l'espace. Il tend alors à le détruire, cet espace que les humains ont à grand peine organisé. La synchronie troue le temps planifié de l'ordre des choses et ouvre ainsi l'espace à la destruction, celle qui "bat, couche, ravage". Ce qui permet aux humains de vivre, ce qui constitue leur quotidien, est dès lors voué à la catastrophe, au "ravage". Le vin des vendanges, le pain des moissons et le ciel de la foi sont menacés de destruction par une puissance que le narrateur voit à l'oeuvre dans cette "tentation des pires" qui le taraude.

9.
La position du narrateur est morale. En effet, s'il décidait d'aller se soûler plutôt que de rentrer "sur-le-champ", après tout, cela ne regarde que lui. N'est-il pas libre ? Justement, il l'est. Libre de choisir entre le bien et le mal, entre le mieux et la "tentation des pires". Ce choix n'est pas uniquement individuel ; il engage la communauté des vivants toute entière. C'est donc pour souligner l'universalité du choix moral que le narrateur verlainien décrit un paysage en proie au pire. Cette description n'est pas réaliste, en ce sens que ni "toute vendange", ni "toute moisson", ni "ciel tout bleu" ne sont réellement détruits. Cette description est une vision. Elle tend même à la vision mystique : l'emploi de l'adjectif "tout" universalise le ravage ; "vendange", "moisson", "ciel" constituent une chaîne sémantique qui connote religieusement le texte en induisant les références au vin, au pain et à la foi. C'est une bataille entre le bien et le mal qui se déroule dans l'esprit du narrateur. Le mal semble l'emporter mais c'est compter sans la puissance du "ciel chanteur qui te réclame".

10.
Rêvons encore un peu (les commentateurs sont si sourds) : j'y entends un choeur moi, là-dedans. Un choeur lançant ses nasales, longues syllabes qui vous en mettent ici de l'épique dans le décor ; c'est que ça chante battant vendange, couchant moisson, ravageant chanteur. Choeur d'anges à cheval, armures et ailes blanches, cheveux blonds, regards clairs. C'est beau comme de l'image anglaise, ou comme du rêve saxon.

11.
"ciel chanteur"
D'ailleurs, c'est bien par le chant que le ciel s'adresse au narrateur. C'est donc du côté du bien qu'il faut la faire basculer, la musique des syllabes.

12.
"Ô pâlis, et va-t-en, lente et joignant les mains."
(vers 9)
Décidément, il l'a féminine, son âme. On dirait une communiante. Sa pâleur s'oppose aux troubles "cuivres du couchant" ; sa lenteur à la violence des flammes. Elle est toute chantante aussi ("va-t-en", "lente", joignant") et bien rythmique ("Ô pâlis / et va-t-en / lente / et joignant les mains").

13.
"Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ?"
(vers 10)
L'adjectif "beaux" a changé de camp. Il a été remplacé par le dépréciatif "ces". Il a quitté les "faux beaux jours" des "hiers" pour les "beaux demains". C'est que le passé est dévorant. On l'a vu s'attaquer aux vendanges, aux moissons, au ciel lui-même. Glauque gueule le passé. D'ailleurs, ils sont plusieurs, "ces hiers" qui font "vieille folie" (cf vers 11).

14.
"Si la vieille folie était encore en route ?"
(vers 11)
La simplicité de ce vers l'apparente à notre modernité. Rien d'affecté ici. C'est quasi le Rimbaud des "vers nouveaux" et des poèmes en prose. René Char aurait pu composer cette énigme. On n'est plus dans l'anecdote (l'âme du narrateur repoussant la tentation), mais dans la seule synchronie qui vaille, celle du beau.
La "vieille folie", ce sont les "faux beaux jours", les "hiers" dévorants, la "tentation des pires", c'est aussi l'apparaître, l'inquiétude au coeur du narrateur, au coeur du discours aussi, de la langue, qui rend compte, sous la forme du présent de vérité générale, de cette inquiétante étrangeté de l'être qui travaille l'humain.

15.
Chiasme : "Ô" (vers 9) ; "Si" (vers 10) ; "Si" (vers 11) ; "Ô" (vers 14).
De la musique encore. De la composition minutieuse. C'est que le meilleur moyen d'échapper à la "vieille folie", c'est de travailler son art.

16.
"Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?"
(vers 12)
Les "hiers" n'existent que dans la mémoire. Le passé n'existe pas. De même que les ravages du second quatrain, les "hiers" sont purement subjectifs. Ce sonnet est un essai d'objectivation du mal. En lui donnant un statut d'être en-soi ("faux beaux jours", "vieille folie", "hiers"), le narrateur tente de le mettre à distance. Cela suffira-t-il pour s'en débarrasser, ou faudra-t-il les "retuer" ? L'interrogation, en ce qu'elle exprime un doute, rend compte d'une expérience de pensée intéressante : si je divise le mal en différentes représentations pour moi signifiantes, vais-je le rendre moins redoutable ? Cependant, c'est bien de moi que cela dépend, de la puissance symbolique de mes "souvenirs", de la plus ou moins grande activation des réseaux neuronaux qui induisent mes réactions.

17.
Rêvons (les commentateurs sont si aveugles) : Le passé remonte du puits. Petite fille d'un film asiatique qui finit par attraper celui qui la regarde. On ne pourrait sans doute pas voir le passé sans y disparaître, corps et âme.

18.
"Un assaut furieux, le suprême sans doute !
Ô, va prier contre l'orage, va prier."
(vers 13-14)
Où l'on retrouve au vers 13 la phrase nominale qui fait écho au si moderne "Une tentation des pires" du vers 4.
Ce vers résume en une exclamation les trois interrogations successives des vers 10, 11 et 12. Les "hiers", la "vieille folie", les "souvenirs" se livrent à un "assaut furieux" dans le but de prendre possession de l'âme du narrateur. Alors ce serait le "sans doute" du mal, l'erreur absolue, la victoire de "l'Infâme".

19.
L'imaginaire est un apparaître. Ce qu'il met en oeuvre, c'est ce qui dans l'être ne cesse d'inquiéter. Aussi ne peut-il être question de miévrerie, de bondieuserie, mais "d'assaut furieux", "d'orage". L'être n'est ni neutre, ni familier. Il se remplit de temps pour nous y paumer ; il se remplit d'espace pour nous y fourvoyer. Il se livre à des assauts furieux. Contre cette "tentation des pires", le narrateur choisit la prière, le recours à cette invention salutaire de l'être bienveillant. De fait, ce qu'a choisi Verlaine, ce n'est pas en fin de compte la prière, mais le poème. Ainsi, ce texte n'est-il pas le simple compte-rendu d'une expérience morale (la résistance à la tentation), mais une réflexion ontologique basée sur une expérience de pensée qui consiste à objectiver le mal en le divisant par ses représentations.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 mars 2012

 

 

 
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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 15:22

BON CHEVALIER

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
(J'aime bien le mystère qui passe dans ce vers sa cape chevaleresque de chevalier inconnu.)
Le Malheur a percé mon vieux coeur de sa lance.
(Les coeurs, c'est fait pour être percés. Flèches à Cupidon, oeillades assassines, lances, épées, épingles à tricoter, dents des chiens de la boue qu'on lit dans Claude Simon, tout ça nous fait des palpitants crevés, qui sanguinolent guignols pantelants de la satire des sentiments.)

Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil,
(C'est gothique quand même ce "jet vermeil" jaillissant du coeur percé. On se croirait dans un film de Dario Argento, lequel, je le rappelle a réalisé au moins deux chefs-d'oeuvre : Suspiria, et une magnifique version du Fantôme de l'Opéra.)
Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.
(C'est gothique et même féerique : le sang jailli aussitôt s'évapore !)

L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche
(L'ombre éteint tout. Elle arrive, et pan ! plus de rasoir électrique !)
Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.
(Elle était farouche comme un frisson.
Elle portait le nom mignon de Lison.
Elle aimait bien les chansons Moi garçon
Timide je restai devant sans son
C'est pour ça qu'elle me prit pour un.)

Alors le chevalier Malheur s'est rapproché,
(Musique : rythme lent et marqué puisque le chevalier Malheur s'approche et qu'c'est pas rigolo !)
Il a mis pied à terre et sa main m'a touché.
(L'invisible est plein de mains. Nous ne les sentons même plus. Elles nous manipulent pourtant, nous giguent, agitent, et gigotent comme jambons devant le Sanglier de la Mort.)

Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure
(Là, évidemment, on pourrait en faire, des aperçus vertigineusement psychanalytiques, mais franchement, hein, franchement, vous y croiriez, vous ?)
Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.
(E pericoloso sporgesi)

Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer
(On dirait la pochette d'un album de Pink Floyd : la main mécanique du futur serrant la louche de j'sais pas qui, d'ailleurs.)
Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier.
(C'est quand même meux d'avoir tout un coeur, en un seul morceau, que de l'avoir en kit. C'est ça l'avantage avec les artisans, c'est plus cher, d'accord, mais plus solide.)

Et voici que, fervent d'une candeur divine,
(C'est qu'il gambaderait presque, le vieux sacripant !)
Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine !
(Si c'est pas malheureux, à son âge, de se mettre dans des états pareils !)

Or je restai tremblant, ivre, incrédule un peu,
(Je me disais bien aussi.)
Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
(Euh ! Monsieur Paul, il aurait pas un peu forcé sur les champignons à la cantine ?)

Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
(J'aime bien l'idée que les bons chevaliers aient des bêtes. Comme ça, ils peuvent donner du boulot à leurs gens. C'est bien ça.)
En s'éloignant, me fit un signe de la tête
(Salut ! )

Et me cria (j'entends encore cette voix) :
(Il a pas que des visions, il a aussi des acousmies.)
"Au moins, prudence ! Car c'est bon pour une fois."
(C'est ce que je répondis aussi à ma tante Prudence qui me demandait si elle pourrait m'en resservir, des rognons, une ou deux fois peut-être ce mois-ci. "Au moins, Prudence ! Car c'est bon pour une fois, et même deux, et même trois !).

(Paul Verlaine caviardé par Patrice Houzeau, Sagesse, Pièce I)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 mars 2012

 

 

 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 12:18

PUISQUE JE LE PENSAI

1.
"Puisque je le pensai c'est donc que c'était vrai."
(Verlaine, Bonheur, pièce XVII)
Ce genre d'alexandrin m'amuse. Non-sens. Le vrai, c'est ici qu'il pensait ce qu'il pensait (c'était vrai que je le pensai est l'implicite du vers). Ce qui n'implique pas que ce qu'il pensait fût vrai, ou faux. La véracité du contenu est ici indécidable. Le narrateur s'est enfermé dans sa propre vérité. C'est ce que nous faisons lorsque nous nous laissons emporter par le vertige des causes et des effets.

2.
"Et vive un coeur, morbleu ! dont un coeur se souvienne !"
(Verlaine, Bonheur, pièce XVII)
Ce qui légitime ici le sentiment, et donc l'existence du porteur de sentiments, c'est le souvenir qu'en a un autre coeur ! Il est vrai que les gens qui ont influé sur nos affects restent longtemps dans la distribution de nos représentations. Il est curieux de constater que, même dans le cadre strictement professionnel, on cherche souvent à nouer des liens plus ou moins affectifs, et non pas simplement polis, avec les personnes dont le travail nous inspire du respect.

3.
"Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne"
(Verlaine, Sagesse, pièce IX)
L'air est hanté d'anges soupirants. C'est qu'ils sont pleins de dépits, de langueurs, peut-être, de nous voir ainsi si vivants. Notre mort dissipe cette illusion.

4.
"Les mots ont peur comme des poules."
(Verlaine, Sagesse, Pièce VIII)
Epatant, ces mots-poules qui s'enfuient en caquetant, parce que peut-être on n'ose pas dire. On fait le coq, on fait le paon, et l'on n'est que poule.
Evidemment, le flatteur est celui qui nous donne assez de bon grain à picorer pour que nous nous laissions aller à parler. C'est là qu'on en dit trop et qu'on se fait fiche de soi.

5.
Nous travaillons pour entretenir avec nos semblables des relations cordiales, sinon amicales, lesquelles finissent assez généralement par régulièrement se transformer en bavardages et potée de potins à tout crin. On parle toujours de trop, c'est un bavard qui vous le dit.

6.
Dès que je suis avec des gens, je bavarde. Je commence à comprendre pourquoi l'écrivain Thomas Bernhard infligeait, dit-on, à la plupart de ses interlocuteurs le maximum de clichés, de bêtises, de contresens et contre-vérités. En fin de compte, les gens ne devaient plus savoir quoi lui répondre. Ou alors, ils se fâchaient. Ce qui permettait à Thomas Bernhard de prendre rapidement congé.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 mars 2012

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