Le Blog Littéraire de Patrice Houzeau sur Over-blog ; notes et commentaires de pages célèbres (ou non), coups de plume et fantaisies diverses.
« ADORABLE SORCIERE »
« Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ? »
(Baudelaire, L’Irréparable, Les Fleurs du Mal, pièce LIV)
La question est d’importance car qui, sinon une sorcière, pourrait aimer les damnés ?
Sans déconner, j’aimerais connaître une sorcière. Je lui demanderais de jeter des sorts sur tous ceux qui me cassent les pieds (ça fait du monde).
Petite annonce : auteur cherche sorcière assez efficace pour en finir avec les fâcheux.
Par ailleurs, j’aime bien la badinerie de ce vers, cette heureuse alliance de l’adjectif « adorable » et du substantif « sorcière ».
« La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière »
(Baudelaire, Les Bijoux)
Le monde des bijoux est assez moqueur sans doute qui symbolise ici l’apparaître fantasmé de la sexualité féminine, cette sensualité (« la très chère était nue, et, connaissant mon cœur, / Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores ») pleine de moquerie pour le trop évident désir des hommes.
Il est, en poésie, des strophes porteuses de musique, d’une autre musique que celle de la prosodie, dans laquelle Baudelaire fut aussi un maître, comme l’atteste par exemple, le rythme ternaire de ce vers :
« Quand il jet- / -te en dansant / son bruit vif / et moqueur »
Ou encore le jeu si sonore, en effet, des rimes de ces deux quatrains, avec ce « r » qui en souligne les voyelles : « cœur » ; « sonores » ; « vainqueur » ; « Mores » ; « moqueur » ; « pierre » ; « fureur » ; « lumière ».
Ici, c’est de « bruit » dont parle Baudelaire. Nous, du XXIème siècle des bizarreries humaines, nous savons que de ce « bruit » nous pouvons tirer des musiques savantes et merveilleuses.
D’ailleurs, au quatrième vers de la strophe, le « bruit » devient « son » et « les choses » deviennent autre chose, se font féerie.
« Par instants brille, et s’allonge, et s’étale
Un spectre fait de grâce et de splendeur
A sa rêveuse allure orientale
Quand il atteint sa totale grandeur
Je reconnais ma belle visiteuse
C’est Elle ! noire et pourtant lumineuse »
(Baudelaire, Un fantôme I ( les ténèbres), Les Fleurs du Mal, pièce XXXVIII)
De la lumière dans les ténèbres. C’est sans doute cela que Baudelaire, toute sa vie, chercha. Ou eut pour consolation : cette lueur fantomatique, cette vaine espérance, de quoi d’ailleurs ? Dans ce poème aux vers courts, il s’agit d’une « visiteuse », de quelque chose d’autre, d’autre part de ce monde en tout cas (cf « sa rêveuse allure orientale »), d’assez autre part pour être « fait de grâce et de splendeur ».
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 février 2008