Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 11:57

BREFS SUR ANDROMAQUE Acte I, Scène 1 (deuxième série)

1. Ruse.
« Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
   Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
   Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 74-76)
Andromaque plus rusée qu’Ulysse lui-même. Du coup, on ne s’étonne plus qu’Astyanax, le fils d’Hector, aurait, dit-on, œuvré à la reconstruction de la ville de Troie. Une ville qui obligea les Grecs à un si long siège, et qui, en fin de compte, ne fut vaincue que par la ruse, méritait, Phénix aux ailes de pierre, de renaître de ses cendres, dans le chiasme des vengeances : Siège et batailles / Ruse d’Ulysse et chute de Troie / Ruse d’Andromaque et résistance d’Astyanax en vue sans doute d’une vengeance sur l’Empire grec.
La persistance de l’esprit de résistance des Troyens après la chute de leur ville, est le sujet d’une aventure d’Alix : Jacques Martin, Le Cheval de Troie, Casterman, 1998.

 

      2. « Des feux mal éteints ».
      Il me semble qu’il s’agit là d’un titre de roman. Sur la guerre d’Algérie, peut-être.
      « De mes feux mal éteints je reconnus la trace ; »
      (Racine, Andromaque, I,1, vers 86)
     On dirait bien Oreste dans sa nuit guidé par quelques flammes encore sur le chemin. On dirait bien l’humain dans cette nuit qu’il prend pour le jour, suivant les feux de désirs mal étouffés, d’espoirs couvant sous la cendre.

 

3. Incarnation.
« Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
   Cet enfant dont la vie alarme tant d’Etats »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 91-92)
L’enjeu de l’ambassade d’Oreste est un enfant, un devenir, l’incarnation de l’être de Troie. C’est en incarnant des villes, des clans, des noms que l’individu se subordonne à des vendettas, à la persistance des conflits, à l’assouvissement de sourdes vengeances. Le communautarisme consiste ainsi à partager l’Etat en territoires peuplés non de libres êtres humains mais d’affiliés à l’incarnation de valeurs spécifiques.

 

4. Aveugle.
« Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 98)
Oreste en aveugle. Lui qui sera halluciné. Les personnages tragiques sont voués à assister à la mort du jour dans leurs yeux.
Histoire entendue : Lors de la dernière offensive de l’armée allemande, dans les Ardennes, en 1944 : un panzer est immobilisé par un tir de roquette. De la tourelle sort un soldat apparemment indemne et qui cherche à se rendre. Le carburant qui s’est répandu dans le char s’enflamme alors et transforme le soldat allemand en torche humaine. « Mutter ! Mutter ! » (« Mutter » signifie « mère ») appelle-t-il alors avant de s’effondrer devant le char qu’il venait de quitter.

 

5. « mourir à ses yeux »
« J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
   La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 99-100)
Les tragiques sont voués à voir mourir le jour dans leurs yeux. Ils disparaissent aussi dans la nuit des yeux de ceux qui, désormais, ne les concernent plus. Oreste se voit « mourir » devant les « yeux » d’Hermione. C’est là l’expression d’un fantasme d’être un peu trop sensible. C’est aussi une manière de souligner que s’il n’atteint pas son but : convaincre Hermione de le suivre, c’est alors qu’il sera comme mort aux yeux d’Hermione, qu’il n’aura plus qu’à disparaître, à retourner dans cet ailleurs indifférent à celle dont il s’est épris.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 avril 2009

 

 

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
14 avril 2009 2 14 /04 /avril /2009 05:30

BREFS SUR ANDROMAQUE, ACTE I, SCENE 1

 

1. Musique.
De la musique des vers. Oreste retrouvant « un ami si fidèle » : 
 « Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes voeux si funeste 
    Présenterait d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ? »
(Andromaque, I, 1, vers 5-6)
L’assonance « rivage / Pylade » et la rime interne « vœux / yeux » introduit la musique dès les premiers vers de la tragédie, induisent à penser la tragédie comme une mise en musique du fatum, - ou de la mélancolie. Ici, c’est peut-être la joie qui fait chanter Oreste.

 

2. Mélancolie. 
 « Surtout je redoutais cette mélancolie 
    Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie. »
(Andromaque, I,1, vers 17-18)
La mélancolie comme ensevelissement de l’âme, comme de la cendre qui étoufferait une flamme. La mélancolie aussi comme un « si longtemps » de l’âme, une durée qui excède la durée.

 

3. Amour. 
 « L’amour me fait chercher ici une inhumaine. » (Andromaque, I,1, vers 26)
C’est le propre des personnages tragiques de s’éprendre de cet « autrement qu’être » de l’inhumain. Les personnages des tragédies classiques ne sont jamais tout à fait humains ; ce sont des dieux jaloux, - ou, si l’on préfère, des marionnettes animées -, qui se disputent des lambeaux d’humanité, des apparaîtres humains. Ce qui fait, entre nous, que j’ai toujours douté de la vertu pédagogique des exemples tragiques. Un héros tragique, sur le plan de la morale, a moins d’intérêt qu’un bon documentaire.

 

4. Âme. 
 « Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie » (Andromaque, I,1, vers 29)
Que l’âme puisse être « asservie » à l’amour, à la jalousie, à la haine, c’est ce que nous apprennent tous les jours les faits divers des journaux. Il semble même que l’âme ait cette faculté de facilement s’asservir, de se donner aux chiens. Les âmes fortes sont aussi rares que les bons maîtres.

 

5. Chaîne. 
 « Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis 
    Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis. »
(Andromaque, I,1, vers
43-44).
Celui qui traîne sa chaîne, c’est le fantôme. Oreste en spectre. Je ne puis que me le représenter, ombre immense sur toutes les mers, - c’est-à-dire partout sauf près de celle dont il est épris -, traînant une lourde chaîne, emblème de son amour déçu (Hermione, sa promise, est mariée à Pyrrhus) et de ses tourments. Le rythme binaire lui-même (« traîner / de mers / en mers / ma chaîne… ») renforce cette image mentale de la chaîne ricochant sur l’eau au rythme du vaisseau qui file.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 avril 2009


 

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 11:19

BREFS SUR ANDROMAQUE

1. Solitude.
"Hermione, seule :
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?"
(Racine, Andromaque, V, 1, vers 1393)

Evidemment, c'est le genre de questions qui supposent la solitude pour être posées.
La tragédie comme mise en perspective de la solitude des êtres.

2. Hésitation.
"Il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse ?"
(Racine, Andromaque, Acte IV, scène 3, vers 1202)

Oreste hésitant. Il allitère les "f" alors comme un cheval qui renâcle et qui souffle.

3. Vengeance.
"Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
  S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue."
 (Racine, Andromaque, IV,4,  v.1269-1270)

Se venger, c'est se faire reconnaître par sa victime comme l'être qui a surmonté l'injure pour endosser la charge d'une haine implacable.

"Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
  Lui laissait le regret de mourir ma victime !"
 (Andromaque, IV, 4, v. 1265-1266)

D'où la nécessité de tuer en face ou de faire en sorte que la victime voie en face le visage qui a décidé sa mort.

4. Intrigues policières.
Les tragédies sont des intrigues policières dont l'action se situe avant que le meurtre soit commis. Chacun des protagonistes de l'affaire s'explique devant le public de sa part de responsabilité dans ce qui n'est pas encore arrivé.

 

5. Recueillement.
"Allons sur son tombeau consulter mon époux." 
 (Racine, Andromaque, III, 8 , vers 1048)

 

Ce vers qui termine l'Acte III est à la fois sobre et énigmatique. Andromaque va se recueillir sur le tombe d'Hector. Ce recueillement, cette consultation de ce qui fut, concrétise le lien entre le mort et la vive, cet amour rendu invincible par la fidélité d'Andromaque à la figure d'Hector.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 mars 2009

 

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 12:45

ORESTE RAVISSEUR
Notes sur Andromaque de Racine (cf Acte III, scène 1, vers 751 à 794)

Oreste ravisseur ! De qui donc ?
De la belle Hermione, l'officielle chérie à Pyrrhus.
Car la belle, en fin de compte, va épouser le roi d'Epire.
Quant à Pyrrhus, il s'apprête à livrer Astyanax, le fils d'Andromaque et d'Hector, aux princes grecs dont Oreste est l'ambassadeur.

Pylade désavoue ce projet d'enlévement :

M'en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ? votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera, qui, toute votre vie
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever
Voudra...
    (vers 751-756)

Oreste alors interrompt son ami ; il refuse d'entendre les prédictions de Pylade quant à la pérennité de cet amour forcé. Oreste d'ailleurs semble vouloir agir par dépit plus que par passion amoureuse :

ORESTE
                  C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui rirait, Pylade ; et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais qu'une inutile rage ?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier ?
Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je prétends qu'à son tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
    (vers 756-764)

Il semble que Oreste veuille désormais agir avec la même détermination que celle qu'affiche Pyrrhus.
Le roi d'Epire tient Andromaque en son pouvoir et n'a pas hésité à user de chantage pour obtenir le consentement amoureux de la princesse troyenne.
Oreste désire être craint d'Hermione de la même manière que Pyrrhus est craint d'Andromaque.
Pylade semble d'abord s'étonner de ce projet qu'il juge déplacé pour un diplomate :

PYLADE
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !
    (vers 765-766)

Il est vrai que l'enlévement sera considéré comme un casus belli puisque Pyrrhus, épousant Hermione, renonce donc officiellement à Andromaque et accède à la requête des princes grecs.
Mais Oreste se moque bien de la diplomatie !

ORESTE
                                  Et qu'importe, Pylade ?
Quand nos Etats vengés jouiront de mes soins,
L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
    (vers 766-767)

Par le parallélisme de la construction et la répétition de l'emploi du verbe "jouir", Oreste oppose le succès de son ambassade qui permet l'achévement total de la vengeance des Grecs sur l'orgueil de Troie, et son échec sentimental personnel qui est aussi pour lui une blessure d'amour-propre :

Et que me servira que la Grèce m'admire,
Tandis que je serai la fable de l'Epire ?
Que veux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuis l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
    (vers 769-776)

Autre signe de la folie d'Oreste : la rebellion métaphysique.
Oreste s'en prend à l'injustice des Dieux qui semblent favoriser l'audace quelque peu ignoble d'un Pyrrhus et condamner la sincérité de ses propres sentiments.
Aussi veut-il forcer le destin puisque les décisions des Dieux sont iniques :

Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
    (vers 777-778)

Autrement dit, agissons sans s'occuper des volontés divines puisque c'est là le seul moyen d'être heureux, craint et respecté sur cette terre ; et tant pis si les Dieux nous punissent de notre libre-arbitre.
Oreste ainsi refuse l'idée de prédestination, si chère aux maîtres jansénistes de Port-Royal qui formèrent Racine.
Refuser d'obéir à l'idée d'un dieu planificateur des destinées, c'est agir en hérétique.
Oreste ravisseur agit donc en hérétique.

D'ailleurs, pour ce qui est de sa mission, il l'abandonne, et s'en remet aux bons soins de son ami Pylade non sans lui avoir d'abord reproché sa trop grande sympathie qu'il n'est pas loin de considérer comme participant du complot divin pour le détourner de l'objet de son désir :

Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
    (vers 779-780)

La répétition de la forme d'insistance du pronom "toi" est expressive. Oreste suggère ainsi à Pylade de se mêler de ses propres sentiments.
Pylade pourrait se vexer ; aussi, Oreste ajoute :

Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
Evite un malheureux, abandonne un coupable.
Crois-moi, cher Pylade, ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne.
Va-t-en.
    (vers 781-786)

Oreste en sa folie reste pourtant logique. Puiqu'en enlevant Hermione, en provoquant une nouvelle guerre des princes et des rois, il se met à dos les Dieux, il est donc "coupable" et producteur de malheurs.
Aussi le suivre par sentiment d'amitié, c'est être "séduit", trompé.
Oreste conseille donc à Pylade de renoncer à cette amitié et lui confie sa propre mission initiale : remettre Astyanax dans les mains de la coalition des princes grecs.
Ainsi l'éloigne-t-il (cf "Va-t-en.").

Ce que se refuse à faire Pylade :

PYLADE
        Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand coeur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour ?
    (vers 786-788)

Pylade ici utilise la première personne du pluriel pour exprimer sa décision de se faire le complice de son ami Oreste.
Le présent de vérité générale (cf "Au travers des périls un grand coeur se fait jour"), atteste de cette détermination.
La tragédie est ainsi un traité du Prince, une leçon de morale, une didactique de la grandeur.
D'ailleurs, tout cela sera fait au nom des très humains sentiments de "l'amitié" et de "l'amour" et tant pis si l'on étouffe Astyanax et que l'on réduise Andromaque au désespoir et à l'esclavage.

Traité du Prince mais aussi évocation d'un autre monde bien plus proche que le monde pesant des Dieux :

Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
    (vers 789-794)

Les vers sont ici remarquables par leur grande clarté.
Une topologie d'arrière-monde marin est ici évoquée, à la fois réelle - les Grecs sont des navigateurs, nous le savons depuis le voyage d'Ulysse - et fantasmatique puisque cette mer qui vient "battre les murs" du palais, c'est aussi un apparaître, celui de l'espace libéré des intrigues et des conflits d'intérêts si terrestres.
Cette mer qui bat les murs, c'est aussi cet océan de L'Iliade d'où sont venus les Grecs pour en finir avec l'orgueil des Troyens
Ce vers, - "Vous voyez que la mer en vient battre les murs" - est donc une allusion parfaitement compréhensible pour Oreste, à la guerre de Troie, à la victoire finale des hommes venus de la mer sur l'espace limité du palais assiégé, de la toute puissance de l'infini de la mer sur la contingence des princes terrestres.
La paronomase "mer/murs" n'est donc pas gratuite.
La mer est si proche des murs qu'elle en devient une "secrète voie" d'accès, un passage secret entre le monde décevant du royaume d'Epire et le monde rêvé de la mer.
Ainsi, le récit de la guerre de Troie, L'Iliade est-il réservé à l'empire des Dieux sur les exploits des hommes cependant que L'Odyssée, le récit du voyage d'Ulysse, se fait le traité sans limites des imaginaires maritimes.
On dit que Homère fut l'auteur de ces deux textes fondateurs, le monde oscillant sans cesse entre les obligations humaines aux inévitables conflits et l'imaginaire des libertés aux possibilités infinies.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2006

17 novembre 1667

Bonjour,
Je viens de vous découvrir. Avec bonheur. Et me suis permise de vous mettre "en lien" d'une notule de mon éphéméride à rebours.
Très heureuse aussi de croiser dans vos ruelles ma meilleure amie, Florence de Poezibao.
Angèle

Posté par Angèle Paoli, 20 juillet 2006 à 10:31
Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 12:33

 

"OUI, JE LE VEUX."
Note sur Andromaque de Racine (cf Acte III, scène 1)

Oreste est amoureux de la belle Hermione, la promise au trépidant Pyrrhus.
A la scène 1 de l'Acte III, Oreste se désespère de ce mariage annoncé :

Et quelle âme, dis-moi, ne serait éperdue
Du coup dont ma raison vient d'être confondue ?
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
Il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main.
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare...
    (vers 729-733)

Où l'on voit que Oreste reconnaît être en proie à la passion qui "confond" la raison et pousse à des impulsivités criminelles, tous les avocats vous le diront.
Ce qui n'empêche pas que Oreste se montre résolu à enlever celle qui ne s'est pas décidée à le suivre :

Pylade, je suis las d'écouter la raison.
C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.
    (vers 711-716)

En dehors de la raison, il n'est donc qu'une alternative : vaincre ou périr.
On notera que la réïtération de l'expression "je le veux", soulignée par l'affirmation de volonté "oui" fait sentir son effet rythmique. Pain bénit pour les librettistes et les compositeurs que ce "oui, je le veux" si clair et fort sonnant. On croirait y entendre du Rameau dans ces quatre syllabes là. Un orchestre baroque y serait formidable à en exprimer la force ; je dis bien baroque, c'est-à-dire, clair, précis, net comme le tranchant d'une lame et non le baragouin parfois des compositeurs romantiques si bavards, pompeux et prétentieux que l'on croirait bien, à les subir, que l'aimable et plaisante grenouille du Platée de Rameau ait eu soudain la drôle d'idée de se faire aussi grosse qu'un boeuf wagnérien ou qu'une Marguerite bavaroise qui s'apprêterait à envahir la Pologne.

Ceci dit, c'est bien formidable, Faust tout de même mais il me semble que "l'Air des Bijoux" (vous savez, le fameux air de la Castafiore, "Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir...") gagnerait à être interprété par une chanteuse baroque, - une "baroqueuse" comme on dit parfois -, les spécialistes du baroque étant bien plus naturels, plus clairs et plus sobres que la plupart des va-d'la-voix du Bel Canto. Je sais aussi que les Divas n'ont pas le choix car comment se faire entendre et paraître "naturelle" avec une telle débauche d'effets et de ces redondances d'instruments à rendre sourd ou à faire fuir le Diable lui-même quand il lui vient l'envie d'entendre un peu de musique ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 juin 2006

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 12:25

NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE, ACTE III, SCENE 1

L’acte III, comme l’acte I, s’ouvre par un dialogue entre Oreste et son ami Pylade.
Il est vrai que Oreste peut avoir l’impression de repartir à zéro et que tous ses efforts ont été vains. Du coup, la scène 1 de l’acte III fait écho à la scène 1 de l’acte I.

Oreste est furieux car Pyrrhus en fin de compte choisit la stabilité politique et la paix en acceptant de livrer Astyanax, le fils d’Hector et d’Andromaque aux Grecs, renonçant ainsi à Andromaque pour épouser Hermione.

PYLADE
Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême,
Je ne vous connais plus : vous n’êtes plus vous-même.
Souffrez…

L’acte III commence par un constat : Oreste perd son sang-froid et la « fureur » s’empare de lui à tel point qu’il en devient méconnaissable. D’ailleurs, il est si furieux qu’il coupe la parole à son ami, se refusant à écouter ses conseils :

ORESTE

                     Non, tes conseils ne sont plus de saison,
Pylade, je suis las d’écouter la raison.

Les indices se multiplient donc dans le discours des signes de la déraison d’Oreste : « fureur extrême », « vous n’êtes plus vous-même », «je suis las d’écouter la raison ».

C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :

Oreste ne supporte plus d’être le prétendant, l’amoureux éconduit ; ses désirs sont à la merci des manœuvres politiques de Pyrrhus aussi bien que de celles des Grecs dont il est pourtant l’ambassadeur.

Il va donc décider de forcer le destin, d’en devenir l’acteur au lieu d’en être le jouet :

Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.

La répétition de la forme « je le veux » souligne l’affirmation de la volonté d’Oreste d’en découdre avec le destin.

Enlever Hermione à la volonté du roi Pyrrhus, c’est reproduire un autre enlèvement, celui de la mère d’Hermione, Hélène enlevée par le Troyen Pâris, c’est déclencher la fureur de Pyrrhus et sans doute une guerre entre princes grecs.
Cette résolution a de quoi inquiéter le sage Pylade qui, comprenant la déraison d’Oreste, décide de ménager son impulsif ami :

PYLADE
                             Hé bien, il la faut enlever :
J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
Commandez à vos yeux de garder le secret.
Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
A ses regards surtout cachez votre courroux.
Ô Dieux ! En cet état pourquoi la cherchiez-vous ?

On peut penser que Pylade cherche à gagner du temps cependant que ses conseils sont pleins de bon sens. Il serait dangereux en effet d’attirer l’attention sur soi en affichant sa colère et sa déception. Oreste est dans la gueule du loup et Pyrrhus est un guerrier redoutable qui n’hésiterait pas à s’attaquer, les armes à la main, à qui se mettrait sur son chemin. Ou encore à faire assassiner l’ambassadeur des Grecs si tel son intérêt. Pylade rappelle ainsi qu’Oreste et Pyrrhus ne sont pas amis. Ils sont rivaux dans la conquête d’Hermione comme leurs pères, Agamemnon et Achille l’étaient déjà dans la conquête de Troie.

Hermione elle-même ne doit rien soupçonner. Elle pourrait alerter Pyrrhus. Elle pourrait aussi prendre peur de cette volonté farouche qui s’opposerait à la fois au roi d’Epire et au père d’Hermione, Ménélas lequel désire l’union entre Pyrrhus et la fille d’Hélène.

Dans le palais des tragédies classiques, la « fureur » est mauvaise conseillère et il faut donc savoir « commander à ses yeux de garder le secret » et ne pas se montrer dans des «états » de visible déraison. On peut y voir, je pense, une leçon d’intrigue à l’usage des Grands : quoi que vous décidiez de faire, restez discret ; le secret est la garantie du prince.

(A SUIVRE)
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 mars 2006

Commentaires

Ah! Voilà que ça se corse! Vivement la suite!

Amitiés

Posté par Chris, 04 mars 2006 à 18:29

"quoi que vous décidiez de faire, restez discret ; le secret est la garantie du prince."

et des petits zaussi (le secret s'entend)

Je viens de chez Chris, sur ses conseils.
Posté par jubilacion, 10 mars 2006 à 18:37
Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 12:06

NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE, ACTE II, SCENE 5

Dans la scène 4, un coup de théâtre : le revirement de Pyrrhus qui annonce à Oreste qu'il consent à livrer Astyanax, le fils d'Hector et d'Andromaque, à la coalition des princes grecs et que, du coup, il s'apprête à épouser Hermione.
Oreste avait suggéré que cette décision soudaine et surprenante n'était peut-être pas du fait seul du fier Pyrrhus (cf vers 615-616 : "Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux, / C'est acheter la paix du sang d'un malheureux"), le mot "conseil" étant ambigu puisqu'il peut désigner la "décision" mais aussi l'instigateur de cette décision, le "conseiller" Phoenix, "gouverneur" (1) de Pyrrhus comme il le fut aussi du père de Pyrrhus, le "bouillant Achille".
Les deux premiers vers de cette scène 5 semblent corroborer l'hypothèse d'Oreste puisque s'adressant à Phoenix, Pyrrhus demande :

PYRRHUS
                     Hé bien, Phoenix, l'amour est-il le maître ?
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?

Pyrrhus, en ne cédant pas à sa passion pour Andromaque, choisit la raison d'Etat et ainsi suit sans doute les recommandations du conseiller Phoenix.

PHOENIX
Ah ! je vous reconnais ; et ce juste courroux
Ainsi qu'à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.

Aux yeux de Phoenix, Pyrrhus est avant tout un roi grec et son "courroux" qui va jusqu'à renoncer à l'amour d'une femme et l'acceptation du sacrifice de l'enfant de cette femme est la preuve qu'il n'a pas renoncé à son identité d'ennemi de Troie.
D'ailleurs, cet amour pour Andromaque n'est jamais qu'une "flamme servile" :

Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile :
C'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille,
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
Qui triomphe de Troie une seconde fois.

Discours laudatif de Phoenix qui rappelle ainsi, de façon allusive, quel fut le rôle de Pyrrhus durant le siège de Troie.
Pyrrhus est le fils d'Achille : il naît alors que son père est déjà parti foudroyer du Troyen. La légende raconte qu'après la mort d'Achille (d'une flèche au talon), le devin troyen Hélénos apprend aux Grecs que Troie ne pourra être prise que par le fils du héros mort. Ainsi Phoenix qualifie-t-il Pyrrhus de "fils et de rival d'Achille" (ce qui, entre parenthèses, annonce quelque peu quand même la théorie psychanalytique du "meurtre du père" , le mot "rival" étant, à cet égard, assez clair). De fait, Pyrrhus à Troie "se couvre de gloire et venge la mémoire de son père en prenant la ville, massacrant les habitants, dont le petit Astyanax [enfin, selon Racine, l'enfant qu'il croit être Astyanax], et emportant Andromaque dans son butin [on ne sait jamais, ça peut toujours servir]." (sauf ce qui est entre crochets, cf l'Index Nominum in Andromaque, Presses Pocket, "Lire et Voir les Classiques", p.181).

Jean Racine est né en 1639.
En 1641, il perd sa mère (Jeanne Sconin).
En 1643, il perd son père (Jean Racine) dont le métier était "greffier du grenier à sel" c'est-à-dire qu'il était un employé de l'administration fiscale.
Jean, fils de Jean et de Jeanne.

 

Néoptolème est le fils d'Achille.
Achille est le fils de Thétis qui le déguise en fille pour qu'il échappe à l'expédition grecque contre Troie.
Achille est alors surnommé "Pyrrha" ("la Rousse").
Néoptolème est donc appelé Pyrrhos.
Pyrrhus, fils d'Achille-Pyrrha. (cf Index Nominum, op. cit. p.181).

 

PYRRHUS
Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire.
D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire ;
Et mon coeur, aussi fier que tu l'as vu soumis,
Croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis.

 

Pour Pyrrhus, ce qui importe avant tout, n'est pas "la gloire" du vainqueur de Troie, ni ce second "triomphe" évoqué par Phoenix, ce qui importe c'est "sa victoire" sur sa passion et la "gloire" qu'il tire de l'exercice de sa volonté. La réponse de Pyrrhus dans les deux premiers vers fait écho au discours de Phoenix en en reprenant les termes : cf le chiasme : "gloire" (v. 631), "triomphe" (v. 632) , "victoire" (v. 633), "gloire" (v.634).
Ce qui importe donc ici et maintenant (cf la répétition de l'adverbe "aujourd'hui"), c'est que Pyrrhus soit "maître de lui comme de l'univers" et maître aussi de sa parole (cf le rythme ternaire du vers 634 : "D'aujourd'hui / seulement / je jouis / de ma gloire / ") car :

 

Considère, Phoenix, les troubles que j'évite,
Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite,
Que d'amis, de devoirs j'allais sacrifier,
Quels périls...

 

L'accumulation des substantifs traduit la panique rétrospectice de Pyrrhus qui semble ainsi prendre conscience du drame que sa fascination possible pour Andromaque risquait d'entraîner. Cependant, ce n'est pas "l'amour" ici qui est vaincu mais les "périls" qui découlaient de cette passion coupable puisque contraire aux intérêts des Grecs qui auraient craint l'influence d'Andromaque puis celle de son fils grandissant sur la politique de Pyrrhus.

 

                             Un regard m'eût tout fait oublier.
Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle.
Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle.

 

L'élégante simplicité du vers racinien rappelle l'importance du regard dans les couples possibles de la pièce. Ce sont les yeux d'Hermione qui sauvent ou condamnent Oreste ; c'est le regard d'Andromaque qui pourrait proquer une guerre.
Pyrrhus, très lucide, désigne même sa complaisance à se laisser fasciner : "Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle" (vers 642). Son amour pour Andromaque est d'abord pour Pyrrhus un problème personnel : Andromaque est donc à la fois un enjeu et un piège.

 

Après ce vers 642, Pyrrhus sans doute est muet un instant, mesurant sans doute l'importance de son changement d'état d'esprit, appréciant son stoïcisme. Phoenix en profite donc pour manifester son contentement :

 

PHOENIX
Oui, je bénis, Seigneur, l'heureuse cruauté
Qui vous rend...

 

Il en a de ces expressions, Phoenix : "l'heureuse cruauté", l'oxymore est effrayant. J'en profite pour rappeler ce qu'est un oxymore. Il s'agit d'une figure de style qui consiste à associer à un nom un adjectif épithète qui est contraire à ce mot par le sens.
Exemple : Corneille : Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Nerval : Le soleil noir de la mélancolie
Molière : Les Femmes savantes (euh... non, je plaisante.)
L'effet produit est un raccourci que l'on dit "saisissant", quand on n'a pas peur des clichés, de l'expression d'une idée ou d'un sentiment.

 

Mais aussitôt a-t-il commencé à faire dans la figure de style, le Phoenix, que Pyrrhus l'interrompt :

 

PYRRHUS
                                Tu l'as vu, comme elle m'a traité.

 

Le tutoiement traduit le naturel, la familiarité avec laquelle Pyrrhus s'entretient avec Phoenix. La phrase résonne de façon étonnamment moderne à nos oreilles. Dans le français familier de ce début de XXIème siècle, "traiter" quelqu'un signifie l'insulter.
Pyrrhus se sent insulté par l'attitude d'Andromaque. En effet :

 

Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée,
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.

 

Le rythme ternaire traduit la colère qui monte dans le ton de Pyrrhus au fur et à mesure de l'évocation de la vision d'Andromaque auprès de son fils :

 

J'allais voir le succès de ses embrassements :
Je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements.
Sa misère l'aigrit ; et toujours plus farouche,
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.

 

Le regard d'Andromaque exerce sa fascination sur Pyrrhus mais non ses paroles ; la "bouche" d'Andromaque révèle que l'esprit d'Hector, l'esprit de Troie est toujours vivace et donc potentiellement dangereux.
Mais ce que redoute le plus Pyrrhus, c'est la rivalité du mort :

 

Vainement à son fils j'assurais mon secours :
"C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours ;
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
C'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse."

 

Astyanax est l'image d'Hector, son héritier. En nommant son fils du nom de son époux mort, Andromaque souligne que la transmission du nom peut être la transmission du même, la transmission d'une identité d'autant plus forte ici qu'elle est fondée sur la haine du meurtrier d'Hector, Achille, le père de Pyrrhus.
C'est une provocation évidente et la colère de Pyrrhus ressemble beaucoup à un dépit amoureux. D'ailleurs, il n'évoque pas tout de suite cette haine d'Andromaque, ou plutôt il l'évoque par une litote :

 

Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?

 

"pour nourrir son amour" c'est-à-dire "nourrir son amour" pour l'héritier d'Hector et donc sa haine pour les Grecs et pour le fils de l'assassin, Pyrrhus.
Phoenix alors lui conseille le désintérêt :

 

PHOENIX
Sans doute. C'est le prix que vous gardait l'ingrate.
Mais laissez-la, Seigneur.

 

Pyrrhus pourtant, au lieu de changer de sujet, revient sur Andromaque et continue de prendre ses rêves pour la réalité:

 

PYRRHUS
                                                 Je vois ce qui la flatte.
Sa beauté la rassure ; et magré mon courroux,
L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux.
Je la verrais aux miens, Phoenix, d'un oeil tranquille.
Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.

 

Pyrrhus est un homme fier ; il n'imagine pas qu'il puisse laisser Andromaque indifférent et la tient donc pour une "orgueilleuse" qu'il désire maintenant faire plier, asservir à sa volonté.
Pyrrhus est un homme fier mais qui ne manque pas de lucidité : il sait que la haine à son égard est réelle ; les paroles d'Andromaque à son fils l'ont convaincu.

 

Phoenix tente alors de rappeler le roi d'Epire à ses obligations :

 

PHOENIX
Commencez donc, Seigneur, à ne m'en parler plus.
Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer ?
Il ne l'aime que trop.

 

D'autant plus que Oreste est toujours dans la place...
Mais le roi amoureux n'écoute pas et toujours Andromaque revient dans ses propos :

 

PYRRHUS
                                      Crois-tu, si je l'épouse,
qu'Andromaque en son coeur n'en sera pas jalouse ?

 

Il sait qu'Andromaque ne peut que le haïr et pourtant il continue à se bercer d'illusions.
Ce qui mécontente la voix de la raison d'Etat :

 

PHOENIX
Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?

 

Au XVIIème siècle, le mot "charme "avait le sens fort de son origine latine (carmen, carminis désignait en latin certes une composition en vers, mais aussi la réponse d'un oracle autant qu'un enchantement, une formulation magique). Ce que Phoenix appelle "charme", c'est la fascination qui, malgré lui, porte Pyrrhus à aimer Andromaque.
D'ailleurs, Pyrrhus n'écoute pas les conseils de son gouverneur et plutôt que d'ignorer Andromaque, il envisage une nouvelle entrevue :

 

PYRRHUS
Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il faut lui dire :

 

Virtuosité racinienne : cet alexandrin est composé de douze monosyllabes avec deux accents forts sur la répétition de l'emploi du verbe "dire" à l'hémistiche et à la rime.

 

Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ;
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.

 

Il semble que Pyrrhus veuille à son tour fasciner Andromaque. Puisqu'il n'a pas réussi à la fasciner par son audace, il va tenter de la fasciner par sa "colère".

 

Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
Et donner à ma haine une libre étendue.

 

Mieux encore ; cette fascination désirée semble avoir valeur d'exorcisme : la "colère" devient "haine" et cette "haine" est source de délivrance pour le fasciné Pyrrhus (cf l'emploi de l'adjectif "libre").
Et pour mieux se convaincre lui-même de ses intentions, il invite l'incrédule Phoenix à l'accompagner :

 

Viens voir tous ses attraits, Phoenix, humiliés.
Allons.

 

Le terme "humiliés" est ici ambigu. En effet, il s'agit de l'humiliation d'Andromaque qui, refusant l'aide de Pyrrhus, doit maintenant subir la colère d'un roi qui se sent insulté, mais il s'agit aussi sans doute dans l'esprit de Pyrrhus de l'humiliation de la femme "orgueilleuse" que jusqu'ici sa beauté défendait (cf vers 659 :"sa beauté la rassure") et qui serait à son tour défaite par l'affirmation de la volonté de Pyrrhus de renoncer à son "charme", à ses "attraits".
Phoenix reste incrédule et semble décliner l'invitation :

 

PHOENIX
               Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
Allez, en lui jurant que votre âme l'adore,
A de nouveaux mépris l'encourager encore.

 

PYRRHUS
Je le vois bien, tu crois que prêt à l'excuser
Mon coeur court après elle, et cherche à s'apaiser.

 

PHOENIX
Vous aimez : c'est assez.

 

L'échange est assez vif entre le prince et son conseiller. Phoenix désavoue Pyrrhus et lui prédit le mépris d'Andromaque.

 

PYRRHUS
                                                  Moi l'aimer ? une ingrate
Qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte ?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.

 

Pyrrhus se défend de l'accusation de faiblesse cependant qu'il s'interroge sur son devoir : il est en mesure de causer la perte d'Astyanax, "peut-être" est-ce là son devoir.

 

Etrangère... que dis-je ? esclave dans l'Epire,
je lui donne son fils, mon âme, mon empire :

 

Ce qui fait la valeur de ces deux vers, c'est l'emploi du mot "étrangère" pour désigner certes la troyenne captive mais aussi l'exilée, l'isolée par son orgueil à laquelle le roi pourrait tout céder. La formulation "je lui donne son fils" est particulièrement expressive qui suggère la toute puissance de Pyrrhus.

 

Et je ne puis gagner dans son perfide coeur
D'autre rang que celui de son persécuteur ?
Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine :
Il faut bien une fois justifier sa haine.

 

La haine des grands se doit donc d'être connue et comme toutes les passions, elle doit être servie avec zèle.

 

J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose !
Elle en mourra, Phoenix, et j'en serai la cause.
C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.

 

Nous sommes à la fin de l'Acte II et Pyrrhus semble précipiter la tragédie nécessaire : il faut que quelqu'un meure. Ce sera Andromaque et son assassin sera Pyrrhus. Et, semblant vouloir "brûler ce qu'il a adoré", il le revendique, ce coup de poignard dans le coeur d'Andromaque. La limpidité du style de Racine est ici très grande et le discours de Pyrrhus dans ces derniers vers est sans ambiguïtés.

 

Cependant, cette passion dans la haine déconcerte Phoenix qui souhaiterait sans doute plus de sobriété :

 

PHOENIX
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
Que ne consultiez-vous tantôt votre faiblesse ?

 

Ce dernier vers est un peu énigmatique. Phoenix suggère peut-être que, sous le coup de la passion, Pyrrhus devrait éviter de rencontrer à nouveau l'orgueilleuse et très belle Andromaque.
Pyrrhus d'ailleurs, après s'être représenté les manifestations du désespoir d'Andromaque, semble s'apaiser et, conscient de ses responsabilités, reconnaît la valeur des conseils de Phoenix :

 

PYRRHUS
Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si faible combat ?
D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat.

 

Il rassure ainsi Phoenix et renseigne les spectateurs sur son état d'esprit : la crise personnelle du roi d'Epire touche à sa fin. Il écoute maintenant, l'esprit (presque) apaisé, la voix de la raison d'Etat :

 

Allons. A tes conseils, Phoenix, je m'abandonne.
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?

 

Notons que le nom d'Andromaque disparaît ici au profit de celui d'Hermione, la fiancée officielle.

 

PHOENIX
Oui, voyez-la, Seigneur, et par des voeux soumis
Protestez-lui...

 

Phoenix rappelle que le roi d'Epire doit se soumettre à ses obligations ; épouser Hermione en est une puisque ce mariage est souhaité par le roi Ménélas et donc a priori par la coalition des princes grecs.

 

PYRRHUS
                            Faisons tout ce que j'ai promis.

 

Pyrrhus utlise ici un pluriel de majesté ("faisons") qui associe Phoenix à ses décisions.
Le deuxième acte de la tragédie finit donc par l'affirmation d'une volonté, celle du roi d'Epire qui choisit  la raison d'Etat contre la passion amoureuse.

 

Je concluerai ce commentaire de l'acte II en faisant remarquer que ce qui fait l'intérêt du théâtre, c'est que l'on y voit le discours à l'oeuvre de l'être (2). En effet, Pyrrhus dans cette dernière scène, évolue, passant du dépit amoureux à la haine puis à l'apaisement d'une lucidité politique retrouvée, et ce qui le fait évoluer, c'est la langue qu'il emploie, l'affirmation de son propre discours qui nourrit l'être-Pyrrhus dans le même temps que Pyrrhus produit ce discours. Ainsi, les conseils de Phoenix rendent la scène vraisemblable mais restent au second plan face à la puissance de persuasion sur soi-même que révèle le discours et son apparaître, la langue de Jean Racine.

 

Notes : (1) en français classique, le mot "gouverneur" désignait un "gentilhomme chargé de l'éducation d'un prince", cf Dubois, Lagane, Lerond, Dictionnaire du français classique, Larousse, 1971.
(2) En ce sens, le discours ne cesse de "nommer l'être" et l'être même du discours réside en cet acte de nomination - et donc du choix des dénominations - qui appartient en propre à l'humanité,  qui ne cesse de faire l'humanité telle qu'elle est, en devenir. C'est l'homme qui nomme les Dieux et non l'inverse. C'est l'homme qui représente les Dieux et non l'inverse. L'homme qui en tue un autre pour la représentation d'un prophète se nomme lui-même "assassin au nom de Dieu et de son prophète" et plonge ainsi l'humanité toute entière dans une illusion meurtrière, celle qu'il pourrait y avoir blasphème ; il n'y a pas de blasphème, il n'y a que des offenses aux croyances et elles ne méritent donc que le mépris des croyants et non la vengeance.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 février 2006

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 11:42

NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE, ACTE II, SCÈNE 4

Dans le monologue de la scène 3, Oreste était certain du refus de Pyrrhus d'accéder à la demande des Grecs en leur livrant Astyanax.
Il se voyait déjà quittant Epire au bras d'Hermione, la fiancée officielle de Pyrrhus qui, quant à lui, ne s'intéresse plus qu'à Andromaque, veuve d'Hector et mère d'Astyanax.
Du coup, le coup de théâtre qui constitue cette scène 4 va le désemparer...

PYRRHUS
Je vous cherchais, Seigneur. Un peu de violence
M'a fait de vos raisons combattre la puissance,
Je l'avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
J'en ai senti la force et connu l'équité.

Ces quatre vers nous présentent un Pyrrhus bien différent du roi d'Epire qui semblait prêt à braver la Grèce entière pour le droit de garder près de lui Andromaque et son fils.
Les quatre occurrences du pronom personnel "je" traduisent la volonté et la clarté de l'esprit de Pyrrhus qui, pour la première fois dans la pièce, semble faire preuve d'humilité : cf vers 607, "Je l'avoue".
Il donne entiérement raison à l'ambassadeur des Grecs, ne se doutant pas du froid qu'il lui glisse dans l'âme :

J'ai songé, comme vous, qu'à la Grèce, à mon père,
A moi-même, en un mot, je devenais contraire ;
Que je relevais Troie et rendais imparfait
Tout ce qu'a fait Achille et tout ce que j'ai fait.

Le rythme ternaire des vers 609-610 ("J'ai songé / comme vous / qu'à la Grèce / à mon père / A moi-même / en un mot /") souligne l'apparente fermeté de la décision de Pyrrhus.
Hermione avait demandé à Oreste (cf Acte II, scène 2) d'intervenir auprès de Pyrrhus en lui rappelant la volonté de Ménélas :" De la part de mon père allez lui faire entendre / Que l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre " (vers 585-586) mais Pyrrhus leur coupe l'herbe sous le pied en plaçant sa décision sous le parrainage d'Achille, son père, le guerrier invincible, celui qui, sous les remparts de Troie, tua Hector en combat singulier.
Pyrrhus semble considérer que le sacrifice d'Astyanax est maintenant nécessaire comme s'il était le prolongement logique de la victoire des Grecs sur les Troyens :

Je ne condamne plus un courroux légitime,
Et l'on vous va, Seigneur, livrer votre victime.

Au début de cette tirade, Pyrrhus, dès le premier vers, rappelle la noblesse de son interlocuteur : "Je vous cherchais, Seigneur.".
La répétition de ce titre au dernier vers ("Et l'on vous va, Seigneur, livrer votre victime") souligne le caractère officiel, politique de la décision du roi d'Epire.
Notons cependant que ce dernier vers dément quelque peu la parfaite sincérité de Pyrrhus. En effet, Pyrrhus ne manque pas de mettre l'accent sur le fait que Astyanax est la "victime" de la coalition des princes grecs et même, avec une mordante ironie, la victime d'Oreste.

Oreste, bien entendu, reste dans son rôle d'ambassadeur mais sa réponse est bien courte et laisse poindre sa déception :

ORESTE
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
C'est acheter la paix du sang d'un malheureux.

Ces deux vers sont une gifle donnée à son rival : Oreste insinue que cette décision n'est pas du fait seul de Pyrrhus puisque le mot "conseil" désigne aussi bien la résolution prise que l'instigateur possible de cette résolution, le conseiller, le "gouverneur" de Pyrrhus, Phoenix.
Mais c'est surtout l'image d'un Pyrrhus "achetant la paix" avec le sang d'un enfant (cf l'emploi du mot "malheureux") qui révèle le désarroi et la colère d'Oreste face à un Pyrrhus qui ne relève pas l'insulte.
Il est vrai que ce qu'il va annoncer est d'importance :

PYRRHUS
Oui. Mais je veux, Seigneur, l'assurer davantage :
D'une éternelle paix Hermione est le gage ;
Je l'épouse.

Oreste doit vaciller, très certainement.

                       Il semblait qu'un spectacle si doux
N'attendît en ces lieux qu'un témoin tel que vous.

Il se fiche de lui ou bien quoi ?

Vous y représentez tous les Grecs et son père,
Puisqu'en vous Ménélas voit revivre son frère.

Oreste et Hermione sont en effet parents.

Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
J'attends, avec la paix, son coeur de votre main.

ORESTE
Ah Dieux !

Il ne peut que s'exclamer, le pauvre car c'est un peu fort de café que le voilà mandaté par Pyrrhus, son rival, pour servir de témoin à ses noces.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24¨
le 20 février 2006

Commentaires

Cette scène est fantastique! Quel retournement de situation! On se met en effet à la place d'Oreste, quelle claque! Lui qui pensait enfin posséder son Hermione, le voilà chargé de présenter sa main de celle qu'il aime et qui enfin lui a fait les yeux doux, à son rival...

Posté par Chris, 23 février 2006 à 14:00

Je n'ai absolument rien compriis à cette scène ni à l'acte ni à l'histoire enrière d'ailleurs !!
Posté par Justine, 31 janvier 2009 à 19:03
Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 11:32

NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE ACTE II, SCENE 3
MONOLOGUE D'ORESTE

L'acte II d'Andromaque est constitué de 5 scènes. C'est donc au milieu de l'acte, à la scène 3, que se situe le premier monologue de la pièce.
Il est assez court (14 vers, du vers 591 au vers 604) et donne la parole à Oreste.
L'exercice du monologue est l'illustration exemplaire de ce qui fait l'intérêt du théâtre : nous, spectateurs dans la nuit de la salle, dans l'anonymat du public, écoutons et nous laissons fasciner par une voix venue d'un monde qui n'existe pas mais que le génie des dramaturges nous rend aussi nécessaire que le désir.

ORESTE,seul
Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement :
Je vous réponds déjà de son consentement.

Dans le secret du seul, Oreste s'adresse encore à Hermione et se persuade ainsi de sa victoire. Pour lui, aucun doute, Pyrrhus laissera partir cette femme qui l'encombre puisque :

Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
Il n'a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd'hui
Il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui.

Ce que Oreste décrit ici, c'est la fascination de Pyrrhus pour Andromaque (cf "Il n'a devant les yeux que sa chère Troyenne") qu'il comprend d'autant mieux que lui-même est fasciné par Hermione.
Comptant donc sur cette fascination, Oreste ne doute pas.

Nous n'avons qu'à parler : c'en est fait. Quelle joie
D'enlever à l'Epire une si belle proie !

Le mot "proie", placé d'ailleurs au centre du monologue (cf la rime signifiante des vers 7 et 8 : "joie" / "proie"), résonne étrangement à nos oreilles modernes  ; en français classique, le mot désignait ce que plusieurs se disputaient et ainsi déchiraient. Nous trouvons ainsi dans le Dictionnaire du français classique (Jean Dubois, René Lagane, Alain Lerond, Larousse, 1971) la citation suivante : "Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie" (Bossuet, Office funèbre Anne de Gonzague) c'est à dire "a été déchiré", notons qu'un complément au nom n'était  pas alors obligatoire.
Hermione est donc une "proie" puisqu'elle hésite entre deux hommes, celui du devoir (Pyrrhus) et celui de la liberté retrouvée (Oreste).
Hermione est aussi, comme la plupart des personnages tragiques, la "proie" d'elle-même, se cherchant dans le regard des autres, mais comment faire quand on est soi-même un regard fascinant, un pur apparaître dans les yeux de l'autre ?
Délaissée par Pyrrhus, fascinant Oreste, elle hésite pourtant puisque ces deux images d'elle-même ne sont que les deux faces d'un même miroir : femme dénotée et donc sans attrait pour Pyrrhus, femme surconnotée et donc adorée comme une princesse de légende par Oreste, elle ne peut donc qu'hésiter sur la position à prendre.

Oreste, lui, ne semble pas douter, et s'adressant au royaume d'Epire comme s'il s'adressait à Pyrrhus :

Sauve tout ce qui reste et de Troie et d'Hector,
Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor,
Epire : c'est assez qu'Hermione rendue
Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.

Où l'on voit que l'Oreste quasi-suicidaire de la scène précédente, celle des retrouvailles avec Hermione, se fait ici presque matamore, donnant des ordres à Pyrrhus, incarnation du royaume d'Epire, semblant se moquer du destin d'Andromaque, d'Astyanax, "et de mille autres encor (et pire)" (cf vers 600) et, partant, du destin de la Grèce qui plongera à nouveau dans une guerre fratricide.
D'ailleurs, il ne se sent plus de joie à l'arrivée de Pyrrhus :

Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
Parlons. A tant d'attraits, Amour, ferme ses yeux !

Cette dernière injonction est étonnante ; Oreste sait que Pyrrhus ne s'intéresse plus à Hermione. Néanmoins, il prie le dieu Amour d'éviter, - on ne sait jamais -, que le pouvoir du regard d'Hermione puisse influencer, fasciner à nouveau son rival.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 19 février 2006

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article
25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 08:18

NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE (ACTE II, SCENE 2)

Dans la scène 1 de l'acte II, Hermione et sa confidente, Cléone, ont une conversation sur l'avenir d'Hermione : va-t-elle quitter Pyrrhus et suivre Oreste ? Va-t-elle rester pour faire face à sa possible rivale, Andromaque, que Pyrrhus poursuit de ses assiduités. On se souvient qu'à l'Acte I, Pyrrhus avait accordé à Oreste la permission de s'entretenir avec Hermione (cf vers 245 : "Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène"). La scène 2 est consacrée à cette rencontre entre Hermione et Oreste :

HERMIONE
Le croirai-je, Seigneur, qu'un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir
L'heureux empressement qui vous pousse à me voir ?

Est-ce l'amoureux ou est-ce le diplomate qui a demandé à rencontrer celle qui s'attribue le titre de "triste princesse" ?
Le ton de la première interrogative est presque plaintif ; la rime féminine ("tendresse" / "princesse") et l'emploi de l'allitération "s" (7 occurrences) ralentissent le rythme des vers.
Ceci dit, il ne faut pas, je pense, exagérer la plainte ; Hermione est assez noble pour dire les choses sans affectation, en les suggérant simplement.
Deux adjectifs épithètes nuancent le discours : "triste" qui, non sans humilité, présente Hermione comme un être malheureux et "heureux" que l'on peut voir ici comme une marque de politesse  en même temps qu'un hommage timide à "l'empressement" d'Oreste.
Hommage timide que le très penaud Oreste ne semble pas relever :

ORESTE
Tel est de mon amour l'aveuglement funeste.

Cette première réplique est glaçante et l'on aurait pu s'attendre à un discours plus joyeux de la part de celui qui retrouve enfin celle qu'il aime tant.
Une "triste princesse" et un ambassadeur aveugle ! Quel couple ! : tragique, en effet !

Vous le savez, Madame ; et le destin d'Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.

Pour Oreste, la figure du destin a pour nom Hermione.
Peut-être par désir de plaire, Oreste avoue à Hermione que sa passion est plus forte que sa volonté. Cet aveu signale au spectateur que Oreste ne peut s'empêcher d'aller vers ce qui lui cause du tourment ; en cela, il montre une certaine faiblesse et c'est dans cette inéluctable passion que se tient le personnage tragique.

Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
Je le sais, j'en rougis. Mais j'atteste les Dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j'ai couru partout où ma perte certaine
Dégageait mes serments et finissait ma peine.

Les regards d'Hermione sont ainsi comparés à des poignards et approcher Hermione, c'est "se parjurer". Oreste est assez lucide pour juger de sa faiblesse amoureuse ; il en a même honte (cf : "j'en rougis") mais il prend les Dieux à témoin de son impuissance à fuir son destin.
Et, s'étant interdit d'approcher Hermione, puisqu'elle était alors à Pyrrhus, il a cherché la mort dans de lointaines aventures ; (en fait, Oreste ayant tué sa mère, - Clytemnestre -, fut pris ensuite de folie et, sur ordre d'Apollon, se rendit en Tauride, en plein territoire des redoutables Scythes qui s'adonnaient, pour passer le temps petit qu'il leur restait à vivre, aux sacrifices humains et autres jeux de société qui prouvent une fois de plus, mon cher Rousseau, que nous ne savons si l'homme est né bon, mais qu'en société, c'est clair, l'homme n'est qu'un vil corrompu, un massacreur, un affreux, et croyez-vous qu'il y mourut, que nenni non point, puisque sa soeur, Iphigénie, une autre grande tragique celle-là aussi, parvint à le sauver vu qu'elle avait le bras long puisqu'elle était prétresse d'Artémis, Mon Dieu Seigneur, quelle famille !) :

J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels :
Ils m'ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.

Il s'est donc offert en sacrifice à des "dieux" étrangers.
Cela ne pouvait qu'être un échec ; Oreste appartient aux Dieux grecs, aux Dieux de la tragédie qui n'abandonnent pas aussi facilement leurs proies humaines. Les deux vers qui suivent sont d'ailleurs très clairs et puisqu'il se trouve dans l'impossibilité d'aller mourir ailleurs, il ne lui reste plus qu'une solution :

Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.

Qu'il est donc funeste, cet amour d'Oreste pour Hermione, promesse de mort et qu'il est peu galant le compliment : Hermione pourrait porter malheur à celui qui l'aime...
On pourra noter qu'une fois encore, le substantif "yeux" est lié à l'idée de souffrance et de mort (cf vers 485 : "je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures").

Mon désespoir n'attend que leur indifférence :
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance,
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auraient dérobée à vos coups,
Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous.

Oreste se livre donc à Hermione comme on se livre à un Dieu de colère. Ainsi, après un an, Oreste n'a rien d'autre à dire que : "je viens à vous pour y chercher la mort". Le discours d'Oreste est ainsi uniquement centré sur lui-même et l'abondance des pronoms personnels et des adjectifs possessifs de la première personne renseigne assez sur l'auto-complaisance d'Oreste qui ne semble pas avoir relevé cet adjectif "triste" qu'Hermione a employé dès les premiers mots de leurs retrouvailles.
De plus comparer Hermione à un Scythe, c'est singuliérement manquer de bon sens et on peut se demander si Oreste a une bonne vue. D'ailleurs, à la fin de la pièce, ses hallucinations prouvent sans conteste qu'il a un sérieux problème oculaire, l'ambassadeur.

Hermione, qui doit commencer à sentir la moutarde lui taquiner les narines, tente alors de ramener ce prince pleurnichard à la réalité :

Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
A des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende ?
Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande ?
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.

Oreste effectivement est bien sot de vouloir expier des fautes qu'il n'a point commises, alors que ce qui est en jeu est d'abord le sang d'Astyanax, le fils d'Hector, puis le sang des combattants grecs, l'avenir d'Epire, le royaume de Pyrrhus, l'avenir d'Andromaque, l'avenir d'Hermione.
Alors euh hin bon, camembert, camarade !
Pourtant, Oreste est alors en position de force face à Hermione mais il n'en profite pas. Il parle en vaincu et s'apprête à quitter définitivement et, la mort dans l'âme, Hermione :

ORESTE
Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.

Ainsi voilà Hermione renseignée qui marque sa colère d'une exclamation :

L'infidèle !

Cette exclamation donne à penser qu'Hermione n'est pas indifférente à la trahison de Pyrrhus. C'est donc par dépit peut-être qu'elle envisage de suivre Oreste en quittant Epire.

Oreste se trouve pour l'instant dans une situation de double échec : il a échoué dans sa mission puisque Pyrrhus ne lui a pas cédé Astyanax et il a échoué sentimentalement, du moins en semble-t-il persuadé, et le voilà devant Hermione comme un accusé devant son juge :

ORESTE
                      Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
Sur mon propre destin je viens vous consulter.
Déjà même je crois entendre la réponse
Qu'en secret contre moi votre haine prononce.

Hermione alors semble vouloir assurer ses arrières et rassurer cet amoureux transi sur l'affection qu'elle lui porte :

HERMIONE
Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?

L'assonance [u] et la répétition de l'adverbe "toujours" donne au discours d'Hermione une tonalité presque moqueuse. Sans doute est-elle agacée mais s'efforce de ne pas le montrer :

Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
J'ai passé dans l'Epire, où j'étais reléguée :
Mon père l'ordonnait. Mais qui sait si depuis
Je n'ai point en secret partagé vos ennuis ?
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
Que l'Epire jamais n'ait vu couler mes larmes ?
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?

Hermione a ici fortement recours à l'interrogative, (à cinq reprises sans compter les tournures "qui sait " et "qui vous a dit"). Elle ne fait donc pas d'aveu direct à Oreste mais lui suggère que ses sentiments sont partagés. Elle modère son discours (cf l'emploi de l'adverbe "quelquefois") et semble excuser sa présence auprès de Pyrrhus en rappelant que c'est par obéissance à son père qu'elle se trouve "reléguée" "dans l'Epire". En outre, plus soucieuse qu'Oreste de l'état d'esprit de son interlocuteur, elle utilise à plusieurs reprises le pronom personnel de la deuxième personne du pluriel, le pronom "vous" qui oblige ainsi Oreste à répondre. Cela, en tout cas, suffit pour lui redonner de l'espoir à l'Oreste :

ORESTE
Souhaité de me voir ! Ah ! divine Princesse...

Pour Oreste, Hermione est une déesse qui a tout pouvoir sur lui.

Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse ?
Ouvrez vos yeux : songez qu'Oreste est devant vous,
Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux.

Les yeux, bien sûr, ces poignards de l'âme, qu'Oreste semble craindre plus que tout, comme un enfant fautif craint le regard de sa mère.
Oreste semble craindre l'égarement d'Hermione. Lui demander "d'ouvrir les yeux", c'est lui demander de confirmer que sa présence à lui n'est pas inopportune.
Le poisson mord à l'hameçon. Hermione l'enferre :

Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes,
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
Vous que mille vertus me forçaient d'estimer ;
Vous que j'ai plaint ; enfin que je voudrais aimer.

Elle est déchaînée, maintenant, la "triste princesse" mais le conditionnel "voudrais" modère la monture.
C'est d'ailleurs ainsi qu'Oreste l'interprète :

ORESTE
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le coeur est pour Pyrrhus, et les voeux pour Oreste.

C'est qu'il est prompt à mélancoliser, l'amoureux, et se contenter d'amours platoniques et lointaines tandis que Pyrrhus se pavane avec ses deux royales, Hermione et Andromaque, c'est effectivement difficile à accepter.
Hermione la comprend aussi, cette jalousie d'homme et réagit vivement :

HERMIONE
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
Je vous haïrais trop.

Moi, je sais pas pour vous, mais pour ma pomme, si j'étais Oreste, je me méfierais ; c'est qu'elle comprend vite, Hermione et réagit vite itou ; d'ici à ce qu'Oreste devienne l'ombre de son ombre, l'ombre de sa main - qu'il ne manquera d'ailleurs pas de prendre sur la figure si jamais il s'intéresse trop aux petites suivantes grecques -, l'ombre de son chien, il y a peut-être pas si loin. (Je sens bien que ce n'est pas avec ce genre de style que je vais me faire référencer par les sites académico-universitaires mais rien qu'à la tronche des correcteurs des copies du bac à la lecture de ce type de commentaires, je ne puis m'empêcher d'avoir la banane ! qui aurait cru que Racine fût si poilant ? On nous avait caché ça !).

ORESTE
                                        Vous m'en aimeriez plus.

Oreste prend aussitôt le contre-pied d'Hermione et se met à rêver à voix haute :

Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire !
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
Et l'amour seul alors se faisant obéir,
Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre...
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m'entendre !

Le mot "regard" (cf vers 541) est ici intéressant.
Comme nous l'avons vu, les yeux d'Hermione, ces "miroirs de l'âme" des poètes précieux, sont ressentis par Oreste comme autant de signes néfastes (cf v. 485 :"Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures" ; v. 495-496 :"... et je me vois réduit / A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit") et lui-même comprend sa passion comme un "aveuglement funeste" (cf v. 481). Ce qu'il craint, c'est l'indifférence du regard qu'Hermione pourrait porter sur lui (cf v. 497 :"Mon désespoir n'attend que leur indifférence") et donc, l'aveu d'Hermione (cf v.527-528 :"Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir / Je n'ai pas souhaité quelquefois de vous voir ?") jette Oreste dans un tel transport d'allégresse (cf v. 529 :" Souhaité de me voir ! Ah ! divine Princesse...") qu'il n'ose croire en sa bonne fortune et fait cette requête à Hermione :"Ouvrez vos yeux : songez qu'Oreste est devant vous, / Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux" (v. 530-531).
Hermione, dès lors, utilise le motif du regard comme un outil argumentatif. Elle en a parfaitement compris l'importance et l'influence sur la psychologie d'Oreste qui apparaît ainsi comme un personnage hanté par le regard des autres. Hermione suggère donc à Oreste que, grâce à lui, elle a compris que dans ses yeux se cachait un grand pouvoir :"Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes, / Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes" (v. 532-533). La rime est intéressante qui révèle l'ambivalence du regard de la femme aimée : à la fois source de "charmes" et "armes" puissantes.
De quoi fasciner.
Ce dont rêve Oreste, c'est d'un regard aimant, le regard d'Hermione métamorphosé, un regard soumis à la loi amoureuse : "Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire ! / (...) / Et l'amour seul alors se faisant obéir, / Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr." (v. 541, 543-544).
Il désire donc que la fascination qui le lie, malgré lui, à Hermione soit réciproque.
Fascination et non amour raisonné.

Mais il ne peut y avoir fascination sans exclusivité.
Oreste s'attaque donc à Pyrrhus :

Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui,
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui,
Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
N'a plus...

Il faut comprendre la forme "disputez" comme synonyme de "plaidez" (cf Andromaque, Presses Pocket, "Lire et Voir les classiques", note de Annie Collognat-Barès, p.53).
Oreste se montre ici assez lucide pour placer sur le même plan l'amour contraint d'Hermione (jalousie envers Andromaque, frustration d'être délaissée, sentiment d'un devoir d'épouse royale à accomplir) et l'indifférence de Pyrrhus. Le parallélisme est habile, et le vers moderne, "peut-être malgré vous, sans doute malgré lui" qui évoque certes le poids des conventions mais aussi ces actes auxquels on se voue, en contradiction avec nos désirs, et que dicte le principe de réalité.
Ce sur quoi, fort habilement, Oreste met l'accent, c'est sur la "haine" supposée de Pyrrhus pour Hermione cependant qu'il ne prononce pas le nom d'Andromaque, le remplaçant par le très vague "ailleurs".
Fort habile en effet : la haine peut précipiter Hermione dans ses bras alors que la présence d'Andromaque inciterait Hermione à rester en Epire pour y affronter sa rivale.
Hermione ne s'y trompe pas qui interrompt le discours trop explicite d'Oreste :

HERMIONE
                      Qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise ?
Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
Qu'elle allume en un coeur des feux si peu durables ?
Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.

Promptement qu'elle rétorque, Hermione à cette évocation du "mépris" possible de Pyrrhus. Elle se montre même agressive, insistante, enchaînant les interrogatives et l'assonance [i] soulignée par les allitérations [k], [d], [p+r], [t] rend compte de cette vivacité de la réplique d'Hermione :
"Qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise ?
Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris"

De fait, on a l'impression qu'elle demande des comptes à Oreste, reprenant la thématique du regard et renvoyant Oreste à  sa fascination.
Mais pour l'instant, ce qu'il entend, Oreste, c'est le ton agressif d'Hermione qui semble même lui reprocher l'amour qu'il a pour elle (cf "Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables") :

ORESTE
Poursuivez : il est beau de m'insulter ainsi.
Cruelle, c'est donc moi qui vous méprise ici ?
Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance ?
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
Je les ai méprisés ? Ah ! qu'ils voudraient bien voir
Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !

Oreste utilise l'ironie grinçante pour répondre à Hermione et désigne clairement Pyrrhus comme étant son "rival" cependant que la jalousie perce dans ses propos.
Deux thèmes ici constituent la réplique : celui du regard (cf "vos yeux", "leur peu de puissance", 'je les ai méprisés ?", "qu'ils voudraient bien voir", "leur pouvoir") lié au thème du mépris supposé d'Hermione (cf "il est beau de m'insulter ainsi", "qui vous méprise ici ?", "je les ai méprisés", "mépriser leur pouvoir").
Oreste le fasciné craint plus que tout le mépris d'Hermione et l'apparaître de ce mépris, le regard de la fille d'Hélène.

Celle-ci comprend la jalousie d'Oreste et s'empresse de le détromper en partie :

HERMIONE
Que m'importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
Qu'on fasse de l'Epire un second Ilion.
Allez. Après cela direz-vous que je l'aime ?

Ainsi pourrait se répéter l'histoire de Troie : Pyrrhus ne voulant, par amour pour Andromaque, consentir à la perte d'Astyanax risque de voir se liguer toute la Grèce contre lui de la même manière que le refus de rendre Hélène à Ménélas avait provoqué la coalition de tous les princes grecs contre Troie ("Ilion").
Ce qui est notable, c'est que, malgré sa position d'épouse délaissée, Hermione semble donner des ordres à l'ambassadeur de toute la Grèce (cf l'utilisation des impératifs).
L'enjeu des répliques, l'enjeu des batailles serait donc une femme : Hermione ou Andromaque ? Qui des deux plongera à nouveau le monde antique dans le sang et la fureur ?

Oreste alors lui propose une alliance :

ORESTE
Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
Venez dans tous les coeurs faire parler vos yeux.
Faisons de notre haine une commune attaque.

Le regard d'Hermione encore comme preuve de son pouvoir sur les destinées humaines.

Mais Hermione ne peut se résoudre à laisser sa place à  Andromaque :

HERMIONE
Mais, Seigneur, cependant s'il épouse Andromaque ?

Décidément, elle ne sait pas ce qu'elle veut !

ORESTE
Hé ! Madame !

Et Oreste ne sait plus quoi dire !

HERMIONE
                           Songez quelle honte pour nous
Si d'une phrygienne il devenait l'époux !

"Tout est perdu fors l'honneur" dirait un capitaine du XVIIIème siècle et Hermione prouve ainsi qu'elle ne peut quitter Pyrrhus.
Du coup, c'est Oreste maintenant qui semble lui demander des comptes :

ORESTE
Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
l'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme :

Jolie sapience où le présent de vérité générale épouse les douze syllabes de l'alexandrin.

Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

Mais c'est qu'il file la métaphore, en attendant de filer le parfait amour, l'ambassadeur !
Donc Oreste demande à Hermione d'avouer que sa passion pour Pyrrhus est plus grande que son dépit de femme délaissée.
Hermione va alors tenter le tout pour le tout :

HERMIONE
Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
Et croit qu'en moi la haine est un effort d'amour.

Autrement dit, "mon petit Oreste, vous commencez à être un peu lourd, là, avec vos soupçons perpétuels !"

Il faut donc m'expliquer : vous agirez ensuite.
Vous savez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite ;
Mon devoir m'y retient, et je n'en puis partir
Que mon père ou Pyrrhus ne m'en fasse sortir.

Hermione ne pouvant décider seule, - c'est une femme ! -, elle est bien obligée d'attendre la suite des événements et attend qu'Oreste, qui parle beaucoup, - vous me direz, c'est son métier ! -, prenne un peu le taureau par les cornes !
Voici ce qu'elle propose car, en fin de compte, c'est tout de même elle qui décide, - c'est une femme ! - :

De la part de mon père allez lui faire entendre
Que l'ennemi des Grecs ne peut-être son gendre :
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;

Il faut que Pyrrhus cède Astyanax aux Grecs s'il veut conserver Hermione.

Qu'il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
Enfin qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre.
Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre.

Notons qu'Hermione ne manque pas de rappeler l'origine troyenne d'Astyanax, le désignant ainsi comme l'ennemi héréditaire de tous les Grecs.
Le marché est clair et à vue de nez semble être en faveur d'Oreste.

Pyrrhus consentira-t-il à se rendre aux injonctions de Ménélas, le père d'Hermione, et se détournera-t-il d'Andromaque ?
Oreste, une fois de plus sera-t-il obligé d'aller porter ailleurs son coeur, sa tête, ses jambes et tout ce qui fait qu'un homme est un homme, ou, aux côtés de la fascinante Hermione, ira-t-il chercher lui-même Pyrrhus au coeur de son palais pour lui couper les c... euh pour lui arracher le coeur, et le donner tout palpitant aux chiens dévorants (mais qu'est-ce que je raconte, moi ?).
Pour le savoir, ne manquez pas les antiques aventures d'Andromaque, sur des dialogues de Jean Racine...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 février 2006

Repost 0
Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE
commenter cet article

Recherche