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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 06:03

DES SOUFFLES SECRETS

 

1.
Tiré de Orlando de Rudder: "des danses effrénées"; "être de cette espèce curieuse"; "courir toujours derrière sa bête" (cf Le Tempestaire, Robert Laffont, 1984, p.122).

 

2.
L'expression "danses effrénées" me fait penser à l'adjectif "frénétiques", aux secousses de corps tordus par une paramusique.

 

3.
"être de cette espèce curieuse": qu'une lettre change, et voilà qu'elle n'est plus seulement curieuse, mais aussi furieuse, murmureuse, injurieuse.

 

4.
Parfois, on court longtemps après sa bête, qu'on prend pour un ange - elle est si mignonne - et derrière nous, notre ombre qui court après nous.

 

5.
Tiré de Orlando de Rudder: "Cette rivière est très vieille."; "les mots renaîtront"; "Le curé, quelque peu déguisé..."(cf Le Tempestaire, Robert Laffont, 1984, p.71-72).

 

6.
Dans les romans, il est rare d'évoquer la vieillesse des rivières; et pourtant, elles ne sont pas nées de la dernière pluie, les coureuses.

 

7.
Linguistiquement, la résurrection promise par l'Eglise ne manquera certainement pas d'intérêt.

 

8.
Un curé "quelque peu déguisé" ? - C'est pas un pléonasme, ça ?

 

9.
Dans son excellent roman "Le Tempestaire", Orlando de Rudder évoque la rivière Aunoïse qui "redit nos paroles, avec lenteur, de telle manière qu'on ne les comprend plus." Si la nature est un livre, il nous plagie, bien sûr, et dans une langue qu'on peut point piger, une langue qu'existe pas.

 

10.
Tiré de Orlando de Rudder: "avec un regard humble qui fut féroce"; "tendre des pièges aux hommes comme aux bêtes"; "l'échine souple de l'étrange bestiau" (cf Le Tempestaire, Robert Laffont, p.125).

 

11.
Quand soudain, au détour d'un clin, d'un angle, d'une lassitude, l'oeil de l'autre vous apparaît tel qu'il est, vous y décelez alors cette vieille férocité des sauriens originels.

 

12.
Dans sa pipe et sa fumée spéculative, Holmes songeait que tendre des pièges aux bêtes avait dû inspirer bien des chasseurs lorsqu'il s'était agi de tendre des pièges aux hommes.

 

13.
Quelle est cette échine souple qui file sur la façade ? Quel est cet étrange bestiau noir qui s'approche de la fenêtre ? C'est fantômas, déguisé en Irma Vep, déguisée elle-même en chat noir, lequel se met à miauler à la fenêtre comme s'il voulait rentrer chez lui.

 

14.
Tiré de Orlando de Rudder: "regarder le ciel en écrivant des choses"; "comme un souffle secret"; "parler toujours sa langue". (cf Le Tempestaire, Robert Laffont, p.15, 30, 66).

 

15.
Un scribe est celui qui "regarde le ciel en écrivant des choses", son ciel, unique, qu'il est le seul à déchiffrer.

 

16.
Le réel est plein de souffles secrets aux secrètes syllabes, et qui, à notre insu, décident de nous.

 

17.
Nous ne nous comprenons radicalement pas, chacun "parle toujours sa langue", qu'il croit maîtriser, alors que c'est elle qui.

 

18.
A moins d'une dictature basée sur le rationnement des ressources et le contrôle écologique de tous par tous, je ne vois vraiment pas comment, à l'avenir, nous pourrons concilier surpopulation et développement.

 

19.
Vous verrez que ce sera au nom de l'intérêt général que l'on finira par nous rationner l'eau, le gaz, la possibilité de circuler, la nourriture. Il y a déjà tant de penseurs qui, mine de rien, avec un sourire très humain, font l'éloge d'un monde du partage, du rationnement, du contrôle de tous par tous, du care.

 

20.
La philosophie du care me fait peur. On commence par veiller sur quelqu'un et on finit par lui dicter sa conduite.

 

21.
"Chacun parle sa propre langue, quel que soit l'idiome."
(Orlando de Rudder, Le Tempestaire).

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 décembre 2013

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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 10:37

ENLUMINURE

"Chaque soir, la Dame s'éveillait, sortait de son lit aux draps d'écarlate verte. On aurait pu croire qu'elle dormait entre deux feuilles de salade. Ses draps venaient d'Orient : son père, marchand, jadis, les avait rapportés. A peine levée, elle se mirait dans son miroir, aimant s'y voir déformée par la concavité de ce grand bol brillant, gravé de lignes méridiennes faites pour calculer à la façon des Maures. Comme certains oiseaux, friands d'obscurité, elle dormait le jour."
(Orlando de Rudder, Le Tempestaire, Robert Laffont, 1984, p.15)

Il y a quelque chose de l'enluminure dans cette Dame s'éveillant, sortant de son lit aux draps d'écarlate verte. Il y a quelque chose de la savante naïveté des images, la drôlerie d'une case de bande dessinée, une figurine dans un manuscrit ancien, quelque détail qui fit sourire, peut-être, le moine qui les traça, ces deux feuilles de saladeon aurait pu croire qu'elle dormait, la Dame. La science des images, pleine qu'elle est, de ces métaphores, de ces analogies, de ces rappels de la beauté du monde - infinie magie de la circulation des objets - ; il est ainsi précisé que c'est d'Orient que sont arrivés ces draps d'écarlate verte, que le père de la Dame, marchand, jadis, rapporta. A peine levée - c'est ce moment qui est saisi par la prose précise de de Rudder - à peine levée, la Dame se mirant en son miroir, une surface en forme de grand bol brillant où elle se voit déformée. Au Moyen-Age, pas de miroirs au sens où nous l'entendons ; ce ne sont que surfaces plus ou moins lisses, où l'infidélité des reflets permet au visage de s'y voir, tout de même, mais déformé. Une surface gravée de lignes méridiennes, nous précise Orlando de Rudder, faites pour les calculs à la façon des Maures. Il me vient en mémoire ce passage d'un film : on peut y voir la Reine de Jérusalem se regarder et le visage déformé qu'elle a alors, lépreux, comme si tout visage, si noble fût-il, à la lèpre du temps était voué, de même que Roi de Jérusalem fut terrassé par la lèpre et Jérusalem, ensuite, repris par les Maures & quant à la Dame qui nous occupe, le rythme nous en fait une nocturne, puisque ce sont trois hémistiches qui viennent ensuite et font que belle prose est aussi poésie :
"Comme certains oiseaux,
friands d'obscurité,
elle dormait le jour."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 avril 2012

 

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 09:15

EN FREQUENTANT LE TEMPESTAIRE

1.
"Ibrahim demanda du vin et du lait "boisson de terre, boisson de mère !"... Ses mots d'esprit, fussent-ils mauvais, inquiétaient toujours un peu."
(Orlando de Rudder, le Tempestaire, Robert Laffont, 1984, p.23)
Le langage fait de la viande chasseuse, fait du prédateur bipède une complexité affective. Ce n'est cependant pas toujours le contenu qui importe, mais l'apparaître du locuteur.

2.
"Certaines cordes, agitées par le vent, devinrent des fouets, tressées les unes avec les autres, qui s'abattirent avec hargne sur les visages et les yeux, coupant, çà et là, des oreilles et des mains."
(Le Tempestaire, p.91)
Faut pas contrarier le Tempestaire qui peut délier le réel dans le souffle. La réalité alors ne s'appartient plus ; elle devient l'objet de la boucle des vents. Voilà le ça coupé, voilà le là bousculé.
Comme souvent, chez de Rudder, le rythme soutient efficacement le récit. L'octosyllabe des romans médiévaux s'y retrouve comme seigneur en sa demeure : "... qui s'abattirent avec hargne / sur les visages et les yeux" ; l'alexandrin aussi : "... agitées par le vent, devinrent des fouets".
Tout ce passage de la tempête dans l'orchestre est très visuel. Du Tex Avery. Je vous le recommande.

3.
"La surdité des pas sussurait un chant sombre."
(Le Tempestaire, p.68)
Alexandrin. C'est de la musique, c'te prose, du cousu main. Du Mallarmé genre. De l'étrange psalmodie. De quoi rêver (c'est ce qui m'intéresse), le fantôme d'un moine ; la silhouette de l'assassin envoyé par le pape pour tuer la reine vierge.

4.
Le vent qui nous emporte est tissé de syllabes. La langue nous mène là où nous n'aurions jamais voulu aller. Elle a depuis longemps fait notre lit et préparé notre Samarkand. Le Verbe est à la fois la chair et la croix.

5.
"La neige continuait, mais l'été clos du jardin d'Ibrahim s'accentuait cependant."
(Le Tempestaire, p. 104)
Diachronie de la neige ; synchronie de l'été clos. L'un joue sur l'autre : la tentation du clos, du cercle, est d'autant plus forte que le temps se fait plus froid. Nous nous dépatouillons avec les embarras diachroniques dans l'espoir d'être quelque peu en paix.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 avril 2012

 

 

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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 11:03

CONTREE SECRETE

« En sa diversité, elle s’accordait à moi : tendre et cruelle, sage et folle, je la reconnaissais payse d’une contrée secrète faite de rires sagaces et de prompte mélancolie. Par sa complicité, je me la trouvais sœur. » (Orlando de Rudder, Le Comte de Permission, Jean-Claude Lattès, p.219).

Diversité. En sa particularité. Propriété. Qualité. Ce n’est pas le lisse de l’homogénéité qui permet l’accord, la complicité, mais la cohérence des contraires. Tendresse et cruauté, sagesse et folie. Origine reconnue. Et même appellation d’origine. Attestée par le mot « payse » (du même pays que). Métonymie : les « pays » sont ceux-là qui ont en commun le même lieu d’être, cette contrée secrète.
Au-delà des identités nationales – quelle blague, quelle sinistre blague ! -, les contrées secrètes. Ce que ne peuvent comprendre les nationalistes, qui sont souvent si stupides qu’ils ne reconnaissent pas le vrai danger, celui de l’être qui veut absolument faire coïncider l’idée de nation avec la construction de sa propre mythologie. Hitler, qui portait en lui une contrée secrète bien plus noire que toutes les forêts noires, bien plus étrange dans le durée que tous les mythes de la vieille Germanie, Hitler se moquait bien de l’Allemagne. C’est cette contrée secrète qu’il a voulu imposer à toutes les consciences. En cela, Adolf Hitler fut le plus grand ennemi de l’Allemagne. C’est ce qui distingue, en fin de compte, Le Comte de Permission du criminel Hitler. Il a conscience qu’il y a un au-delà du territoire. Une terra incognita. C’est de l’inconscient si l’on veut. C’est du signe. De l’actualisation du passé qui n’existe plus. Il en reconnaît les indices. Les symptômes. Intelligence du rire (cf les « rires sagaces »), intelligence de cette déflagration du sens qu’est le rire, de cette gueule ouverte face à l’hypocrisie du vivant, lequel, s’il veut durer, ne peut que se placer continuellement en deçà de l’état critique. Intelligence du rire et « prompte mélancolie ». Le monde refuse de s’abandonner. Il reste inflexible sur ses talons aiguilles. Il tourne indifférent aux faveurs et aux défaveurs des bipèdes perdurants. Il rythme heurs et malheurs.
« Par sa complicité, je me la trouvais sœur. » : Vers blanc dans le texte. Quelque chose est ainsi cité, dans les plis complices de l’alexandrin.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 janvier 2010

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 01:38

AVEZ-VOUS LU ORLANDO DE RUDDER ?

Récemment, j'ai fort mécontenté l'un de mes élèves de Bac Pro qui, dans une copie, avait écrit que ce qui le choquait, c'était qu'il y avait dans le monde tant d'enfants qui ne pouvaient pas, à cause de la guerre ou de l'esclavage, aller à l'école et que c'était scandaleux ça, car tous les enfants ont le droit à l'éducation. J'ai souligné cette dernière proposition en rouge ("tous les enfants ont droit à l'éducation"), j'ai écrit "NON !" dans la marge et j'ai ajouté, toujours en rouge, "Posez-vous la question de savoir s'il y a un droit naturel !".
Comme je m'y attendais, l'élève a été choqué de ma remarque. Il aurait pu réagir assez mal et aller se plaindre à l'administration du fait que je n'étais rien qu'un méchant bonhomme qui pensait que c'était tout aussi bien qu'il y ait des enfants-soldats, des enfants-esclaves, et même peut-être des enfants-prostitués, et que c'était scandaleux de penser comme ça, surtout de la part d'un professeur, etc...
Fort heureusement, l'élève a écouté attentivement le cours et, m'a-t-il semblé, a compris où je voulais en venir.
Affirmer sans autre réflexion que "tous les enfants ont droit à l'éducation", c'est répondre à une question que l'on n'a même pas posée. Qu'est-ce qui, en effet, fonde l'éducation des jeunes êtres humains que l'on appelle "enfants" ? Leur capacité d'apprendre. De quoi relève cette capacité ? De leur capacité à mémoriser, de leur utilisation du langage, de leur intelligence. Comment se manifestent toutes ces capacités ? Autrement dit, comment sait-on qu'ils mémorisent, qu'ils s'expriment, qu'ils peuvent résoudre certains problèmes ? Parce que cela se voit, se comprend, s'appréhende dans la vie de tous les jours, dans leur famille, leur village, tous les lieux de sociabilité qu'ils peuvent être amenés à fréquenter. C'est donc bien parce qu'ils vivent au sein d'une société humaine que les enfants sont reconnus comme éducables ; et qu'en conséquence, soit on les considère comme de simples outils, des sortes d'animaux domestiques doués de raison, soit on les considère comme des êtres de culture, c'est-à-dire des devenirs-libres et donc des sujets éducables et protégés par la loi. Maintenant, est-ce que l'expression "aller à l'école" a le même sens pour un enfant d'Afrique que pour un enfant d'une tribu amazonienne qui vit en autarcie ? Et c'est là qu'interviennent des notions comme "société ouverte" et "société fermée", et plus largement des problèmes civilisationnels pas si faciles que ça à appréhender.
Une fois expliqué tout ça, voilà mon élève rassuré et tout content d'avoir compris que ce qui semblait aller de soi pouvait l'amener à se tromper assez lourdement et même l'amener à des raisonnements faussés de type colonialiste, essentialiste, paternaliste, en bref humaniste dans le plus mauvais sens du terme.
Comme je l'ai dit plus haut, cet élève a eu la curiosité de m'écouter, de chercher à comprendre ce que je voulais dire. S'il avait pris la porte en m'accusant d'être pro-esclavagiste, il ne se serait pas comporté autrement que la plupart de ceux qui accusent Orlando de Rudder de tous les maux et de tous les vices.
En effet, Messieurs-Dames les Censeurs, êtes-vous bien sûr d'avoir lu Orlando de Rudder ? Avez-vous lu Le Comte de Permission ? Et Le Tempestaire, l'avez-vous lu ? Et Le Traité des Traités ? Et Bréviaire de la gueule de bois ? Et ses travaux de lexicographie, les connaissez-vous ? En tout cas, si vous avez lu ces excellents ouvrages, je n'en vois guère trace dans les billets que vous pondez sur vos blogs ! Pas de citation, ou alors des phrases tirées du blog d'Orlando, et vous voilà bien surpris ! Comment peut-on s'attaquer aux "zamis des zanimos" ? Au Dalaï Lama ? A la non-violence ? Au zen ? Au Tibet des bouddhistes ? Aux chansons faciles ? Aux réponses évidentes ? Aux vérités qui vont de soi ?
- Eh bien, justement, parce qu'elles sont "évidentes", parce qu'elles ont un peu trop l'air "d'aller de soi", ces "vérités-là".
C'est qu'il est nécessaire, si l'on veut discuter, de se poser les bonnes questions ! Qu'est-ce qu'un animal ? Peut-on décemment s'affirmer comme "ami des animaux", "protecteur de la nature", "antispéciste" ? Qu'est-ce que la non-violence ? Qu'est-ce qu'une théocratie ? Que vaut la pensée orientale face à Diderot, à Husserl, à Deleuze ?
C'est qu'avec vous, pourfendeurs de fantômes derudderiens, c'est un peu facile : De Rudder est de mauvaise foi comme Céline antisémite, Proust pédéraste, Sade pornographe et Lewis Caroll un auteur pour enfants, sans doute. Oui, mais voilà, Orlando De Rudder n'est pas plus réductible à sa "mauvaise foi" que Céline à son antisémitisme, Proust à son homosexualité, Sade à la pronographie et Lewis Caroll au non-sens. Orlando de Rudder vous pousse, certes de façon provocante souvent, à mieux poser les questions, à ne pas vous en tenir aux réponses toutes prêtes, purement dictées par l'affectif ou l'opinion communément admise, - ou que l'on cherche à vous faire admettre ("il faut se faire vacciner contre la grippe A", par exemple, ou encore : "le réchauffement climatique va tuer l'humanité, à moins que nous achetions des maisons "écologiques", et, bien sûr, des voitures électriques", etc...). Et que faites-vous, au lieu de passer par-dessus la formulation, et de chercher à mieux poser le problème ? Voilà que vous criez à l'infamie, au fou, au violeur, à l'assassin ! 
Vous ne vous en rendez sans doute pas compte, mais, vous qui vous croyez si moderne, si tolérant, si humaniste, vous ne vous comportez pas autrement que les procureurs qui condamnèrent Baudelaire et Flaubert pour immoralité. Encore avaient-ils lu, ces zélés procureurs, Les Fleurs du Mal et Madame Bovary. Et vous, avez-vous réellement lu Orlando de Rudder ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 octobre 2009
 
 

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 07:26

L'ECOLOGIE N'EST PAS UNE ONTOLOGIE

"Il ne leur envoya pas dire, aux arbres, tiens... "Je m'en vais, je m'en vais !". Il regarda un grand fût de fayard, mit ses poings sur ses hanches et lui cria qu'il partait. Le hêtre ne bougea pas. Topujo trouva la chose injuste. Qu'attendre des arbres sinon des feuilles, des fruits, de l'ombre et même de la folie s'il s'agit d'un noyer et qu'on s'endort dessous ?" (Orlando de Rudder, Le Traité des traités, Jean-Claude Lattès, 1995, p.255).

Les arbres sont inaccessibles.
On peut y grimper, y cueillir des fruits, on peut profiter de son ombre, on peut en faire des légendes, des oracles, des proverbes, des maximes, des croyances, des chansons, l'arbre reste à part des hommes.
"Le hêtre ne bougea pas" note, non sans malice, Orlando de Rudder.
Attendre quelque chose de ce qui est sans conscience, c'est croire aux esprits.
Croire en des dieux cachés.
S'il y a injustice à ne jamais, absolument jamais, recevoir quelque signe des objets, c'est à mesure de notre besoin de sens, à mesure de cette nécessité du sens qui constitue notre humanité.
S'occuper des arbres, ce n'est pas s'occuper de l'être des arbres, mais faire de l'écologie, c'est-à-dire accommoder la nature à la façon dont notre époque la regarde.
Ainsi, l'écologie n'est au service de la nature que parce qu'elle est d'abord au service des hommes.
Sinon, à cet être radicalement farouche, qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse qu'on lui cueille ses fruits ou qu'on profite de son ombre ?
Il n'est pas là pour ça.
Il n'est là pour personne.
Il est pur phénomène.
C'est ainsi que nous le contemplons, que nous le nommons, que nous le classons, que nous le justifions.
Et que nous le débitons, pour faire du feu, l'hiver.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 février 2008

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 07:18

DECHEANCE ET HUMANITE DE LA MARIONNETTE
Notes sur l’arrivée de Topujo dans Le Traité des Traités de Orlando de Rudder   

« Un petit bonhomme rond qu’on nommera Topujo filait, descendant la colline. Vêtu d’une robe, à la façon des moines. Enfin, des moines… il ne faut rien exagérer : s’il portait une robe, ce qui est certain, elle ne s’en colorait pas moins de jaune et de vert. Curieuses teintes, pour une bure. » (Orlando de Rudder, Le Traité des Traités, Jean-Claude Lattès, 1995, p.10)

Notre « moine » semble donc quelque perroquet, ou arlequin, ou bateleur. On dirait bien quelque comédien du Septième sceau, la magnifique fantaisie d’Ingmar Bergman. Du reste, son apparition tient de la marionnette que l’on fait glisser le long d’un décor : « Il semblait glisser sur son chemin. De-ci, de-là, sur une haie sans feuilles étincelaient des arniétoiles. Oui, des toiles d’araignées aux fils givrés, portant des gouttelettes figées, semblables à des diamants. L’homme progressait toujours avec une souplesse de loutre. » (Le Traité des Traités, p.10).
On appréciera, je pense, l’art de la vivante narration que déploie ici Orlando de Rudder. Un vrai début de conte que ce commencement-là, avec ses phrases courtes, ses précisions imagées, ses fugaces interventions d’auteur. De la syllabe pour les oreilles que ces arniétoiles qui jettent comme une pincée d’enchantement, quelques notes claires.
Du reste, ne semble-t-il pas marcher sur les eaux, magique fantoche ? : « Les vallées et les monts sont comme des vagues figées. Topujo ressentait des courants, des mouvements parmi ces plis de la terre. Il y naviguait avec un instinct de marin. » (ibid., p.10)
C’est un grotesque cependant ! Une figure à fils pour féerie de Manuel de Falla ! Et le voilà qui chute dans la neige : « Topujo culbuta nu-pieds et chut, tête en proue. Enfoncé jusqu’aux épaules dans la blancheur frisquette, il agita ses jambes. Son froc, répandu en corolle, retombait autour de sa taille épaisse. Un bonhomme la tête en bas dans un océan livide, c’est le monde à l’envers. » (ibid., p.10).
Voilà donc la silhouette merveilleuse rendue à l’état de vivant encombré de sa bipède mécanique. Il en devient presque rabelaisien : « Relevé, la trogne bleuie grimaçante de dépit, il chaussa sa sandale. Il hurla des injures espagnoles à l’adresse d’une corneille, moqueuse, d’après lui, qui venait de croasser. Puis il reprit sa marche, déplaçant lourdement ses deux gros pieds rougeauds. » (ibid., p.10-11)
C’est qu’il ne «file » ni ne « glisse » ni ne « roule » et « navigue » maintenant, mais progresse « lourdement » sur « ses deux gros pieds rougeauds. »
Après tout, ce n’est qu’un homme. Et c’est bien là le sujet des romans de Orlando de Rudder : l’humain, fragile, dérisoire, précieux, comme du temps perdu et que l’on regrette infiniment.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 novembre 2007

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 07:11

PARCE QUE LES CHIENS SONT TRISTES

Deux notules sur quelques poignées de syllabes de Orlando de Rudder extraites de Tout crus, les coqs (Balland, 1987)

P. 131 :
Parce que les chiens sont tristes au milieu de ce jour, j'allais les regarder durant ma promenade. (Orlando de Rudder)

"tristes au milieu de ce jour" : les écrivains sont pleins de traits classiques, de ces poignées de syllabes qui prolongent l'effet de la phrase. Les musiciens n'agissent pas autrement qui prolongent la note, - ou font silence soudain -, entre deux mesures.
L'ennui des chiens est incommensurable. Les voilà qui ouvrent la gueule, à s'en décrocher la mâchoire, semble-t-il, et qu'ils gémissent doucement, en accentuant la note finale pour mieux marquer leur désapprobation envers ce monde qui n'est pas fait pour eux.
Qu'on les libère, et on les perd, dans la nature, les toutous et leur cruauté naïve.
A Hondeghem, ousque je vis dans la patience de moi-même, - c'est ennuyeux ! -, par deux fois, m'a-t-on rapporté, quelqu'un s'est fait cambrioler, - ce qui est déjà affligeant -, et, par deux fois, le chien de la maison s'est fait méchamment battre par le(s) visiteur(s) indélicat(s).
Les hommes sont prêts à beaucoup de choses pour rester indignes de leur propre mort, à faire la pute, à égorger des gens, à vendre des armes ou de la viande avariée, à voler les pauvres, à battre des chiens.
Ah bah, lorsque l'on vit parmi les nains, on se doit d'avoir l'air d'un géant.

Que disais-je des chiens ?
Ah oui ! Les hommes parlent toujours de trop devant les chiens. Ils s'étonnent après de se faire mordre.

p.139 : Les moines attendirent un signe. Dès qu'on attend un signe, il vient, même si c'est long. Les signes sont polis et ne font pas faux bond.

Trois fois, le signe. Je veux dire : trois occurrences du mot "signe". Que disais-je des musiciens ?
Le mot "signe" m'évoque évidemment le "cygne du lac", faroucheté blanche sur fond noir où se dissoud la lune, et aussi le violon dont la chanson souple s'entête à poursuivre les étoiles accrochées aux partitions.
Mesure. Souvent, chez de Rudder, la phrase versifie, chante sans en avoir trop l'air. L'écho, la rime : "long / bond" et cette assonance "i" qui fait l'aigu et contraste avec ce son "on", cette notation d'ombre, dans la pièce, ce trait de couleur sombre : "Les signes sont polis et ne font pas faux bond".

"Les signes sont polis et ne font pas faux bond."

D'ailleurs, c'est un alexandrin, un de ces présents de vérité générale formidables dans lesquels dorment des bibliothèques de philosophie.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 décembre 2006

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 07:04

ALBINUS DEVINT L’ENFER

Albinus devint l’enfer (1), le feu (2), le chef des Bagaudes (3) qui ne le virent jamais et crurent en lui, pensant que leurs meneurs en prenaient instruction, certains soirs, en secret (4). Il ne fallait pas dire le nom de ce cruel au cœur de la forêt : les arbres seraient tombés (5).
(Orlando de Rudder, La Nuit des Barbares, Robert Laffont, 1983, p.63)

NOTES
:

(1)
   
Renversement : celui qui porte un nom quasi lumineux (albus, alba = blanc) devient porteur des ténèbres de l’enfer.

(2)
   
Ces ténèbres cependant sont éclairées par le feu ici symbole de destruction autant pour les Romains que pour les rebelles Bagaudes pour lesquels sans doute ce feu représentait aussi une sorte de purification.

(3)
   
Les Bagaudes : on désigne par ce nom les bandes armées de brigands, de déserteurs romains et de paysans sans terre qui, entre le IIIème et le IVème siècle après Jésus-Christ pillaient et rançonnaient le nord-ouest de la Gaule. Le terme de bagaude serait à rattacher au celtique « bagad » qui signifie « troupe », « attroupement ». (source : Wikipédia).

(4)
   
Albinus est ainsi devenu un personnage mythique, un commandant caché. Il semble représenter un pouvoir occulte dont les ordres ne sont donnés qu’à quelques élus (« les meneurs ») en des circonstances particulières (« certains soirs, en secret »).
On se souvient ainsi du fameux «sous-commandant Marcos » qui dans les années 90 anima la révolte dite zapatiste. Chef présenté comme charismatique, nul n’était censé connaître son visage ni son identité véritable. Cet énigmatique anonymat rendit la rébellion zapatiste célèbre dans le monde entier et on a pu se demander si ce guérillero n’était pas tout simplement un mythe créé de toutes pièces pour les besoins de la cause.

(5)
    L
e fait de nommer une puissance mystérieuse, de prononcer son nom à  voix haute influence le réel. C’est là l’un des postulats de la magie : le symbole transforme le monde. Le fait que le nom d’Albinus soit chargé du pouvoir de déraciner les arbres fait de lui un tempestaire : un homme qui commande aux éléments. « Le Tempestaire » sera le titre du second roman d’Orlando de Rudder (1984).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 juillet 2006            

Commentaires

en résumé
en résumé : albatroce
Amitiés
Amel Zmerli

Posté par zmerliamelz, 21 juillet 2006 à 17:55

El sous commandante Marcos

Bonsoir Patrice, figurez-vous que j'ai réussi il y a quelque 6ans à retrouver un portrait du Sous commandante Marcos sans cagoule, ce n'étéit pas un mythe mais une mise en scène pour ravir le regard des grandes nations qui se moquaient bien du sort des Indiens du Chiapas, mais quand il organisa ses Etats généraux avec les grandes personnalités de ce monde, ce fut un fiasco, mais il continue sa guerilla anonyme ou plutôt retombée dans l'anonymat. Je me suis quelques années penchée sur son cheminement fort romanesque mais bien réel...
Amitiés,
amel

Posté par Amel Zmerli, 16 septembre 2006 à 04:14
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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 06:55

UN DISTIQUE D'ORLANDO DE RUDDER

Je me permets ici de citer un nécessaire distique de l'écrivain Orlando de Rudder.
Si vous consultez réguliérement Le Blog Littéraire, vous avez sans doute remarqué que j'avais de l'affection pour le texte court, le bref, l'incisif et que je me méfie des longueurs inutiles (à moins qu'il soit de Proust ou de Joyce, le texte long demande un génie que je n'ai pas).
Orlando de Rudder, lui, est à l'aise aussi bien dans le roman, le texte pamphlétaire, le poème, l'essai. Dans tout ce que j'ai lu de lui et qui a été publié chez Laffont ou Balland (et d'autres encore et non des moindres), il n'y a pas trace de graisse mais au contraire une limpidité d'écriture, - en même temps qu'un style, il ne s'agit pas d'une écriture "blanche" à la Maupassant ou à la Simenon (très louable par ailleurs chez ces deux auteurs) - un talent qui fait que les épisodes se suivent et que le rythme et l'intelligence du propos accrochent le lecteur jusqu'à la fin du volume.
Sur le blog d'Orlando de Rudder (http://orlandoderudder.canalblog.com/), le lecteur curieux et amateur de briévetés efficaces pourra consulter la rubrique Pwhaizy. On y trouve des merveilles qui, pour un certain nombre de ces textes, surtout des poèmes en prose, place De Rudder parmi les grands de la poésie contemporaine. Ah ! N'y aura-t-il pas une revue pour consacrer un article à cet ensemble de poèmes ? N'y aura-t-il pas un éditeur pour publier en librairie cette poésie qui rompt avec l'esprit de sérieux et la lugubromanie de certains esthètes versifiants ?

Bien que le distique ci-dessous ne soit pas spécialement représentatif du travail de De Rudder, je le cite ici parce qu'il m'a plu et qu'il me permet de donner une définition subjective du mot "distique".

DISTIQUE : Du grec distikhon ("disposé sur deux rangs"), substantif masculin qui désigne un couple de vers. Un distique étant constitué de deux vers faits l'un pour l'autre, il représente donc un idéal dans lequel tout bon poète se doit d'exceller. La preuve : 

Grave question! (assonnance
)

J'ai beau me soûler la gueule, j'écris pas de poèmes!
Comment c'est qu'il faisait, le nommé Paul Verlaine?
    (Orlando de Rudder, Le Blog d'Orlando de Rudder, le 12 juillet 2006)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juillet 2006

Commentaires

Comment?

Ben il sciait ses vers au mieux, et quand ils étaient montés sur pieds de vigne on appelait cela une flûte tra vers sciaire... non un fût littéraire...
Ben voilà,
Bien à vous Patrice et vive l'hémis-triche grrrr la dysléxie,
Orlando est un maestro et vos dessins sont très intéressants, très très...
Merci Patrice pour votre message, j'en ai mis un à la suite mais j'ai l'impression que vous ne l'avez pas lu;
Amel Zmerli

Posté par zmerliamel, 13 juillet 2006 à 13:43


SI Si
Si, Amel, sur votre blog, j'ai lu votre sympathique commentaire...
Merci pour l'attention que vous portez à mes travaux.
Patrice Houzeau
Posté par patricehouzeau, 14 juillet 2006 à 11:22

Merci à vous
je recherche quelques travaux de mon ami Jamel et les mets en ligne...
Votre blog a eu beaucoup de succès pas moins de six visiteurs à partir du mien, il faut faire monter les enchères, le papier coûte cher et la toile et l'huile et la poêle et les pigments...
hihi
Merci Patrice,
A tout bientôt,
Votre travail m'interroge et me fait réfléchir!!!
Amel
Posté par zmerli amel, 14 juillet 2006 à 20:57

J'adore la pwhaizy !
Ces petits poèmes d'Orlando sont délicieux.
Posté par Alice M, 27 décembre 2007 à 08:43
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