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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 00:44

FAIRE LIEU D'ÊTRE
Notes de lecture sur la cinquième partie du recueil Là où leur chair s'est usée, de Jean le Boël, Les Ecrits du Nord / Editions Henry, 2012.

 

1.
J'ai déjà évoqué le réalisme poétique de Jean Le Boël. La cinquième suite du recueil en offre, dès l'ouverture, un fort bon exemple. Il s'agit de la description d'un arbre qu'il serait temps d'élaguer. Cet arbre, mais cela le poème le révèle sans que Jean le Boël le mentionne, le suggère, y fasse allusion, cet arbre est du bois dont on fait les gens.

 

2.
L'énigme de la "grande ombre" s'impose à la page 82. Les textes des pages 82-83 se font d'ailleurs plus énigmatiques ; la phrase se coupe, se perd dans le blanc du papier :

 

"paysages humains
si le regard s'y peut poser

 

suis-je lent

 

ce que tu es mon corps l'éprouve pourtant"

 

En ce qu'elle est énigme, son sens nous échappe. Reste la mélodie, percussion, touches, piano... syllabes.

 

3.
Ce "il n'est de bonheur qu'à s'y perdre", que je trouve page 84, me ravit. C'est que vivre consiste à s'y perdre, justement, à perdre ce que l'on avait cru pour ce que l'on a pu.

 

4.
La répartition "dire" "nuit" "nuit" "ne parle pas", qui constitue les deux derniers vers du texte de la page 85, trace la limite de ce que l'on peut dire. C'est bien beau la poésie, mais il y a la nuit, la vraie nuit des humains, celle, par exemple, des deux guerres mondiales, celle de la dernière solitude aussi.

 

5.
J'ai écrit à propos du vers "l'arbre écrase le ciel" (page 86) que c'est ainsi que la créature déracine son créateur. Cela me semble confirmer par le vers qui précède : "seul l'homme survit à l'homme".

 

6.
Poésie est réflexion sur la langue. Le réel est mis en mots. Le réel n'est que mis en mots. Ainsi, nous sommes ce que nous croyons être et aussi ces habitants "dans la voix des autres", dont on parle, et sur qui l'on fait agir le réel. Qu'est-ce que le réel ? - Une machine actionnée par les humains pour mutuellement se manipuler.

 

7.
Une étonnante question, page 88, et un bel aphorisme encore. Page 89 : de la nécessité de l'amour qui emprisonnne et réconcilie.

 

8.
Ce qui fait signe, l'autre monde. Ce que le poème appelle "l'autre rive", qui trace le fleuve invisible. Nous voudrions y croire que nous ne le pourrions. Et pourtant, nous interprétons, ce qui est déjà une manière de deviner un monde derrière un signe.

 

9.
La poésie qui m'intéresse est riche en expressions. Je relève ainsi, page 91, un prometteur "ce qui fera ventre en vous". Et puis, page 92, celle-là que décline le poème : "jouer à se parer". Héritage et comédie. Voilà le fond de l'affaire.

 

10.
Le fragment de la page 93 est remarquable par sa musicalité : "si lisses ces", "enfance", "si", "aussi", "tissu rêche", "désarçonnées". Vous irez voir comment le poète répartit les sifflantes jusqu'aux trois syllabes de la séquence "tissu rêche", dans laquelle les consonnes intensifient l'effet sonore, passant ainsi, via le passage de l'alvéolaire "s" à la post-alvéolaire "ch", de l'impression de lisse qui se dégage des "mains" du "vieillard" au frottement du tissu; intensification aussitôt désarmorcée dans l'adjectif "désarçonnées", où la sourde est tempérée par la sonore.

 

11.
Les choses retracent les gens. C'est la leçon de la page 94. Leçon qui devient interrogation dans la page suivante : "que font / les choses quand nous ne les nommons pas". C'est que les choses tendent à échapper à leur nom. C'est pour cela sans doute que nous parlons tant, que nous n'avons de cesse de nommer, de nomenclaturer de l'infiniment petit à l'infiniment grand, de manière à rappeler toujours et encore au réel qu'il est ce que nous disons.

 

12.
Nous savons bien pourtant que si au commencement était le Verbe, il ne sera plus finalement que le vent.

 

13.
La notation, le croquis, "ce flux de sang aux joues des jeunes gens", le lexique assez chrétien, somme toute, du "nombre", du "pain", et du "partage", et l'espoir mis en la maison refaite, renouvelée, rejaillie, placent les derniers textes du recueil dans une perspective d'espérance. Pour cette espérance aussi, nous finirons par jalouser le poète, nous qui voyons dans l'oiseau le serpent et dans chaque chair un squelette.

 

14.
"là où leur chair s'est usée"... une périphrase pour le lieu d'être.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 décembre 2012

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 21:27

FAIRE SIGNE
Notes de lecture sur la quatrième partie du recueil Là où leur chair s'est usée, de Jean le Boël, Les Ecrits du Nord / Editions Henry, 2012.

 

1.
Le premier substantif employé dans la partie IV est le mot "émotion" ; il est suivi de l'épithète "étrangère". L'émotion romantique est essentiellement tournée vers le moi. C'est la modernité qui a fait de l'émotion de l'autre un sujet d'investissement, voire d'investigation, poétique.

 

2.
Un vers comme "tout te traverse" (p.64), je ne peux pas faire autrement que de l'appliquer à l'une de mes thématiques favorites, celles des fantômes.

 

3.
Cet autre vers, page 65 : "ce qui te poursuit n'a de cesse". Sans le pronom complément, cela donne l'aphorisme suivant: Ce qui poursuit n'a de cesse. La poésie est aussi une école de l'aphorisme.

 

4.
Soudain le mot "sang" jette sa tache. C'est ainsi que, page 66, m'est rappelée cette idée que nous sommes outres pleines de sang, qu'elle videra la terre, un jour ou l'autre. Idée qui est aussitôt associée à cette image d'une amie d'autrefois, d'il y a bien longtemps même, à laquelle je ne peux penser que blessée, saignante. Le souvenir que j'ai de cette fille n'a pourtant rien de sanglant. Je m'entendais bien avec elle. Elle était simple, souriante, sage et attirait la sympathie. Nos études nous séparèrent (en plus de mon caractère ombrageux comme arbre qui court, et de son petit copain). Je me demande à quel circuit de neurones bricolé par un démon iconique je dois cette image de la belle en sang.

 

5.
La page 67 interroge notre conception du destin. La page 68 mêle aux "ténèbres" l'arbre des fantasmagories. Exactement le genre de texte qui pôurrait légender un dessin de Comés, un noir et blanc hanté tiré de Silence.

 

6.
La page 69 compare le désordre des "ornières" à l'ordre des "jardins". C'est à l'expression que l'on reconnaît le poète. Je jalouse cet "ordinaire effroi des heures" que je découvre page 70. De même pour cette nuit mangeuse d'êtres qui pointe son museau à la page 71.

 

7.
Des fois, le poète, voyez comme il touche juste. Ainsi, page 72, éclate cette vérité que l'ombre est la condition de la chair. J'emploie ici le mot condition dans un double sens : ce qui conditionne l'existence quotidienne, et aussi ce qui la permet. Nous sommes ceux de la caverne. Certes, le théâtre de nos ombres est d'une élégance fabuleuse, il exprime en alexandrins des sentiments d'une exquise profondeur, mais ce ne sont que des ombres. Ce sont pourtant ces ombres qui nous font.

 

8.
Page 73, l'auteur réaffirme son attachement au réel. C'est un arbre, cet homme-là, un enraciné dans la terre des humains.

 

9.
Page 74, il nous est rappelé que si nous fûmes tout feu tout flamme, nous sommes aussi cette cendre où les braises des fascinants continuent de couver leur phénix.

 

10.
Le dernier poème de cette suite n°4 évoque de nouveau ce "souffle" qui prouve que nous ne sommes pas encore fantômes. Dans les réseaux lexicaux qui caractérisent la poésie de Jean Le Boël, le "souffle" souvent ouvre le chemin. L'un des meilleurs textes que je connaisse de Le Boël ("Enfants de mon âge...") commence par ces mots merveilleux et tout simples : "Sur les chemins ouverts". Ces chemins, c'étaient ceux qui s'ouvraient aux "enfants de son âge", et ce sont ceux aussi qu'ouvre le souffle poétique.

 

11.
Une remarque en passant : il est curieux de constater qu'une poésie si ancrée dans le réalisme poétique que celle de Jean Le Boël soit ici accompagnée des vignettes abstraites d'Isabelle Clément. C'est qu'au-delà du réel, au-delà de la litanie de ces mots, que tant de souffles déjà ont animés, ce qui importe, c'est le signe. Je ne sais pas si le poète fait sens (cette expression de "faire sens", je la comprends, - elle fait sens pour moi -, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'elle cuistre un peu), je ne sais pas donc si le poète fait sens, en tout cas, il fait signe.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2012

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 00:23

POURQUOI DOUTER
Notes de lecture sur la troisième partie du recueil Là où leur chair s'est usée, de Jean le Boël, Les Ecrits du Nord / Editions Henry, 2012.

 

1.
Dans la troisième partie, "ce qui rage et ronchonne dans les roches" m'arrête l'oeil et l'ouïe interne. Je me demande bien quelle bête peut ronchonner dans les roches. Pour moi, il s'agit de la bête des syllabes. Mais j'ai l'entendement syllabique et sans doute ne suis-je pas assez ouvert aux autres.

 

2.
Ce sont ensuite quelques croquis... des vifs sur le vent... notons que les cieux, s'ils sont sereins, ne le sont pas sans "menace" (p.49), ni sans "inquiétude" (p.50), et que l'eau est pleine du "bavardage innombrable des vagues" (p.51), comme si la nature soudain devenait cet envahissement de l'être par l'être. C'est que "la nue est si lourde si pleine" (p.52) ; c'est à s'en demander si elle ne se nourrit pas du "ventre" qui "se prend aux réseaux du ciel" (p.53).

 

3.
Peindre échappe le sortilège du réel. Peindre lui substitue "la toile" et "le mot". Peindre devient mer et passe sur "le galet" et toute "grève". (p.54) Peindre est raison.

 

4.
C'est sur un "pourquoi douter" que se termine le poème de la page 55. Il y a donc un réel attachement au réel qui caractérise la poésie de Jean Le Boël. Ce n'est pas ce qui nous retient. C'est plutôt ce "pourquoi douter" qui nous amuse. Pourquoi douter ? - Parce que nous doutons, c'te bonne blague.

 

5.
D'ailleurs, Jean Le Boël est bien conscient du pouvoir des mots qui, page 56, "voyagent dans nos corps", "visitent" et "voient ce que nous n'apercevons pas". Si nous sommes si réels, c'est-à-dire si efficaces dans le réel, c'est que les mots agitent nos linceuls, nos bouches, nos langues. Nous sommes de mots avant que d'être mort. Les mots nous utilisent, nous usent, nous jettent. Et voilà tout.

 

6.
Ce sont pourtant les mots qui assurent notre être une fois que nous avons "laissé notre peau" parmi tous les substantifs de la terre, noms d'oiseaux et cris de joie.

 

7.
La vignette d'Isabelle Clément qui clôt cette séquence, on dirait une flèche qui passe les nuages pour frapper le vif.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2012

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 22:56

QUE CES PETITS RIENS QUI FONT TOUT
Notes de lecture sur la deuxième partie du recueil Là où leur chair s'est usée, de Jean le Boël, Les Ecrits du Nord / Editions Henry, 2012.

 

1.
La deuxième partie du recueil commence par l'emploi du verbe "voir". La poésie de Jean Le Boël est souvent une poésie de l'être-là, de la perception, et même parfois du ressenti. Qu'elle commence, cette deuxième partie, par "il le voit à des riens", rien d'étonnant donc.

 

2.
C'est souvent par des riens que toute une histoire commence. Et pourtant ce n'est rien, rien d'autre que rien que ces petits riens là qui font tout.

 

3.
"sans que jamais donner / épuise le don" : belle esquisse d'une définition de la générosité. L'être généreux est celui qui jamais n'épuise ce don qu'il a de savoir donner.

 

4.
La page 29 me donne l'occasion de réfléchir sur l'expression "mettre les mains dans des secrets" puisque, de même qu'il n'y a pas d'amour, mais des preuves d'amour, il n'y a pas de secret, il y a des énigmes, des rébus, des secrétaires que l'on force, des coffres que l'on ouvre.

 

5.
Il y a de la perte dans ces fragments (on pense parfois au recueil A la lumière d'hiver, de Philippe Jaccottet), il y a du deuil à venir. L'être "déparle", l'angoisse lui vient, il redevient "caricature". Je songe souvent qu'il est curieux que les humains acceptent si facilement l'idée que la mort n'est pas seulement la perte définitive de la conscience, mais qu'elle prépare cette glissade dans l'abîme par tout ce pénible qu'il y a à se voir, se sentir, se souffrir, plus ou moins lentement, diminuer.

 

6.
Ce n'est pas par plaisir que j'écris ces lignes. Je les écris parce qu'il le faut.

 

7.
Page 32, il y a du "lui aussi", et, page 33, du "qu'il n'était pas lui". Cette place que nous avons du mal à trouver parmi les autres, que l'on songe donc que les autres, c'est nous aussi. L'être est mouvant. Aussi se drapent-ils si facilement dans leur statut professionnel, ou leur absence de statut.

 

8.
Et ce sont alanguies rêveuses aussi (page 34) et que "chaque plaie est un pleur" (page 35) et ces beaux alexandrins de la page 36 :
"où s'épuise son souffle / elle doute parfois
s'il est un amour à qui ne sait que donner"
Je comprends et, après tout, peu m'importe, c'est la mélodie qui fait que mes yeux encore se portent sur ces drôles de livres à rythmes et images.

 

9.
Le poème de la page 37 est une de ces séquences dont Jean Le Boël a le secret et que je lui envie. Un souvenir. Un récit. Une chose vue. Par d'autres yeux sans doute. Peu importe ici. C'est une histoire de bruissement "sous les feuilles sèches des châtaigniers", la résurgence des vipères.

 

10.
Page 38, il y a du regard qu'encore l'on porte, celui d'une petite fille de dans le temps. Qu'encore donc l'on porte longtemps. Il y a aussi les blagues dont on fait chanson ("che va le dire à la maîtresse"), les blagues dont on fait raison ("che va le dire à la vie traîtresse").

 

11.
Où il est question aussi de suicide, dans ce recueil, et des "ombres lavées de pluie", fantômes ou ombres nous-mêmes sous la pluie des Toussaints.

 

12.
Un constat termine cette partie : "tout continuera / si fragile", aussi fragile que les ailes de papillon qui s'alignent sur la vignette d'Isabelle Clément, aussi fragile, et aussi nécessaire.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 décembre 2012

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 20:15

LE TEMPS D'UNE FRATERNITE
Notes de lecture sur la première partie du recueil Là où leur chair s'est usée, de Jean le Boël, Les Ecrits du Nord / Editions Henry, 2012.

 

1.
Dans le premier de ces fragments, l'auteur évoque le "brouhaha boueux charriant des pépites" qui caractérise le "flot des voix qui vont et disparaissent". C'est qu'on est du monde, nous autres, du vif, de l'allant, et que les autres, en effet, cette masse de visages et de statistiques, sont pleins de "pépites", que l'on ne sait pourtant pas exploiter, orpailleurs désemparés.

 

2.
Page 8, l'auteur craint que la poésie devienne si abstraite qu'elle ne "serrerait ni la main amie / ni les poings". On peut contester ce point de vue, mais on n'en est pas moins sensible au sentiment de fraternité qui anime ces lignes. Il en est de même pour le texte suivant où l'auteur s'adresse aux "forts" et aux "riches", à ceux qui dominent (les maîtres donc) pour leur rappeler combien leur "haine est juste". Et si vous voulez savoir pourquoi, lisez le recueil, en raison de ce que sur mon front y a pas écrit Sélection du Reader's Digest.

 

3.
Il en appelle, page 10, à un "souffle nouveau" et, page 11, il évoque les "frères effrayants, les fous" à la "parole perdue", et il se demande ce qu'ils "disent de nous". Je ne sais pas ce que les parias disent de nous (Jean Le Boël évoque dans ce texte toute une humanité souffrante), mais je parie assez que c'est en raison de la folle complainte que, peut-être, l'on pourrait trouver ce "souffle nouveau" qui balaierait "forts", "riches" et dominants.

 

4.
Trouverait-il ce "souffle nouveau" dans celui des "dragons" évoqués page 12 ? J'ai déjà songé, baroque, que nos paysages étaient plantés de dents, et qu'entre ces dents, nous allions dans le souffle du dragon.

 

5.
Dans un expressif raccourci, l'auteur évoque comment certains bras sont raccourcis, précisément. Je ne vous dis pas comment : lisez le recueil.

 

6.
J'aime bien, page 14, ces ânonnements des grand-messes et la maraude à pommes. Tout ça, cher Jean, pour les yeux des visages fermés qui nous regardent passer dans des cités de plus en plus lointaines, c'est déjà du jadis.

 

7.
On marche aussi dans ce recueil, "le temps d'une fraternité", puisque la fraternité n'est pas un état mais un mouvement, puis l'on regarde le passé s'effacer sur les photographies.

 

8.
Jean Le Boël est un poète de la phrase. Je veux dire que d'une seule et même phrase, il compose une séquence rythmique que l'on appelle poème. Page 17, vous avez un exemple de ce type de texte, texte-pris sur le vif, instantané. Je lui envie ce talent, le bref étant à mes yeux la meilleure façon d'être expressif.

 

9.
"et leurs enfants ce qu'ils deviennent" (page 18) : j'admire l'anacoluthe qui prédit la boiterie jusqu'à plus de chemin. Allez-y voir, je vous dis, allez-y voir.

 

10.
"des mots parlent pour eux" : à mon sens, Jean Le Boël met là l'accent sur l'essentiel de ce que nous savons du langage. C'est la langue (le Verbe) qui constitue l'humain au coeur de l'humain. Elle n'est pas construction abstraite, code ou convention (c'est le propre de l'administration de coder le langage et de créer des conventions), mais la voix humaine elle-même, le souffle, l'esprit. Certes, il y a clôtures et brisures ; il y a aussi ce qui passe les cercles des siècles et qui est rythme, sens, marteau sans maître.

 

11.
C'est que nous en "héritons", des "mots". Ils sont ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas ; sont ce que nous faisons et ce que nous ne faisons pas. Ils tissent cette histoire, qui, "aux petits distribue les rôles au hasard / victimes ou bourreaux / méchants ou punis" (cf p.21).

 

12.
C'est sur le bêlement des étoiles que se termine la première partie du recueil (et sur une étoile révélatrice d'Isabelle Clément). Que les étoiles soient "bêlantes", voilà qui me ravit, moi qui, fidélement au paradoxe, pense assez que s'il y a quelque chose, c'est bien ce troupeau sans berger auquel il manque un chien.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 décembre 2012

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 09:30

DERACINE

 

Je lis, page 86 du dernier recueil paru de Jean Le Boël (Là où leur chair s'est usée, Les Ecrits du Nord / éditions Henry, 2012) ce vers qui me ravit :

 

"L'arbre écrase le ciel"

 

On ne peut mieux dire à quel point la créature déracine son créateur.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 décembre 2012

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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 16:43

LORS IL SE SOUVINT DE LA DOULOUREUSE ELVIRE
Notes sur les pages 77 à 81 du récit "Amoureuse mémoire" de Jean Le Boël.
(Les citations figurent entre guillemets. Pour leur exactitude, on se référera à l'édition publiée aux Editions Henry, de Montreuil-sur-Mer en 2007 ).

 

1.
Ce n'est pas chapitre, mais moment. Ce que nous avons vécu, ce ne sont pas des chapitres, ce ne sont pas des pages, mais des instants, des périodes, des moments. C'est ainsi que dans "Amoureuse mémoire", Jean Le Boël nomme les 36 chapitres, ou passages, qui composent ce texte que l'on pressent autobiographiquement fictionnel. C'est que, comme dans le réel qui lui sert de référent, la littérature est pleine de ces mensonges qui constituent la vérité d'un être.

 

2.
Dans le moment XXV, il est question d'un homme, Georges, qui "avait résolu de rester à sa place". C'est le moins que l'on puisse demander à un personnage. L'auteur le qualifie même de "placide". S'il avait été de ces caractères nerveux et hyperactifs que l'on voit filer comètes et qui traversent si vite nos jours que nous ne savons qu'en dire, peut-être aurait-il eu plus de mal à rester "à sa place", entre les pages, dans les lignes. Peut-être se serait-il suicidé, car j'ai bien l'impression que les auteurs, lorsque leur imagination leur fait s'agiter des êtres un peu trop gigotants, souvent, ils se débrouillent pour les envoyer là d'où ils ne reviendront jamais que par le miracle des feintes morts que l'on invente pour surprendre le lecteur.

 

3.
Pour l'heure, il est aussi question d'une jeune fille au nom si romantique d'Elvire qu'elle s'exprime en alexandrins, comme si elle était tombée de cette obscure clarté que font les étoiles quand elles font leurs intéressantes. Un exemple :
"Va consoler Léa, vois, ton regard lui manque."
Un don, ça doit être. C'est charmant, même si l'auteur nous dit que c'était une "adolescente mélancolique et maigre aux longs cheveux ternes." Ce qui est dommage : j'aime tant les pas trop grandes à rondeurs qui déclament du Corneille et Racine en pensant qu'elles ont faim et qu'elles mangeraient bien un sandwich au pâté-cornichons.

 

4.
On apprend que la jeune et filiforme improvisatrice de séquences rythmiques de douze syllabes va s'amouracher du "placide Georges", lequel est sensiblement plus âgé mais fort heureusement "avait résolu de rester à sa place", car en plus, il n'était point riche, et l'autre si (en tout cas son papa, "chanteur déjà rondouillard" nous précise l'auteur). Et voilà comment se nouent les drames et les mouchoirs des dames. Vous me direz que les faiseuses d'alexandrins qui ont le coeur trop tendre, ce monde de financiers et d'imposteurs n'est pas fait pour eux. Certainement, mais c'est bien cruel tout de même surtout que l'amoureuse déçue sauta, chuta, loupa l'eau, mais pas le quai, s'écrasa et en devint paraplégique (cela est raconté à la page 81).

 

5.
page 78, on comprend que la charmante Elvire tenta de piéger Georges le Placide dans "un réseau de contraintes dérisoires, mais de caractère magique" ; page 79, elle débite, la petite, beaucoup d'alexandrins qui disent son amour puis son désespoir, jusqu'à raser la prose, comme il fut dit à propos de Racine : "Qui parle de vieux, dis plutôt trop lâche, oui !" (cf page 80). L'une tenta d'envoûter l'autre (d'ailleurs, cette scène se passe dans les décors d'une boîte de nuit d'alors, "La Voûte", ça ne s'invente pas que dans la vie réelle). Aporie. On ne fait pas si facilement rentrer dans son cercle l'habitant d'un autre monde. Dans ces cas-là, cela arrive que cela se termine mal, d'autant que comme le fait remarquer l'auteur au début du moment suivant (le XXVI) : "Les chagrins des jeunes filles peuvent s'avérer terribles."

 

6.
Restent les images. Le passé moderne, c'est la photographie : "Contrairement à son habitude, elle avait relevé ses cheveux dans un gros ruban ou un bandeau et elle souriait." (p.81) Il s'agit d'Elvire sur une photographie, laissée là-bas, "punaisée" dans le passé. Le "contrairement à son habitude" me fait penser que, peut-être, l'amoureuse s'était elle-même enclose dans le cercle où elle essayait de retenir Georges. Comment sortir du cercle que l'on a tracé soi-même et dont on a fini par faire son lieu d'être ? Si elle avait été plus souvent "contraire à ses habitudes", peut-être aurait-elle échappé à son propre drame, à celui-là, tout au moins.

 

7.
Peut-être m'avez trouvé trop ironique. C'est qu'en fait, je suis jaloux de ce livre de Jean Le Boël, autant de sa forme - rapidité stendhalienne dans l'exposé des faits, vivacité, plutôt ironique d'ailleurs, de la langue - que de son contenu - le titre ne ment pas : il y est avant tout question de femmes connues, croisées, contemplées, suggérées, de quoi rendre jaloux un lecteur attentif à la forme autant qu'aux formes.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 novembre 2012

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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 15:54

DU PAYSAGE IMMOBILE
Notes sur le recueil Le paysage immobile de Jean Le Boël (Les Ecrits du Nord, Editions Henry, janvier 2009, pages 3 à 7).

 

Contempler.
Ce que le narrateur du « paysage immobile » de Jean Le Boël octroie en temps et en lieu : « chaque matin / le paysage immobile » de tous ces matins du monde qui ne sont plus qu’à jamais, voués à cette vie fourmillante des humains et des autres.

 

« ne pas fuir plus loin »
C’est là l’humilité de celui qui tient lieu d’être : bien malin, et malin plus que le malin lui-même, qui prétend pouvoir définir l’être de toute chose qui est partout comme cette énergie noire des physiciens actuels, omniprésent et énigmatique, dans la place que j’occupe et dans le plus loin. Le temps de l’être ici n’est pas temps perdu ; il est au moins cette mesure du passage de l’être.

 

Comme chez Guillevic.
Comme chez Guillevic, il y a dans la manière blanche de Jean Le Boël mise en œuvre de l’aphorisme : « qui a vu le divin / dans les foules avides / qui a rencontré l’homme / parmi les hommes // sinon exclu / renié / fatigué du chemin » : le messie n’est tout d’abord jamais reconnu et l’homme de bien compte moins qu’une armée en campagne. Ce que l’on appelle humanité n’est souvent qu’une humanité reniée.

 

« Gimmie Shelter »
On se souvient de l’intro épatante du morceau Gimmie Shelter des Stones : elle m’est revenue en tête à la lecture de cette tresse de sons : « un jour, la vie / le vent glissant sous / le ventre blanc de la mouette ». Rien de plus simple que cette image, et rien de plus nécessaire que ce jeu de la constrictive [v] avec  la nasale « an » et l’orale « ou », que ce rythme qui souligne chaque quatrième syllabe et qui se suspend sur la préposition « sous » de telle sorte que la mise en musique de ce passage obligerait le compositeur à placer une blanche sur le mot « sous », à suspendre le tempo, à suggérer l’ailleurs.

 

Médiéval.
Ceux qui ont pu approcher Jean Le Boël connaissent sa légendaire courtoisie. (Nous autres à côté, nous sommes des brutaux gorgés de gothique électrique et de baroque à cheveux longs, et nous ne nous flattons point). Il y a dans sa poésie quelque chose de la « cour d’amour », du « jeu-partie » des anciennes magies versifiées : « J’ai douté de pouvoir dire / de cette douceur où nous fûmes / devisant d’amour »

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 mai 2009

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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 08:42

J'AI AIME "UN HOMME"

Juin 2005, le poète Jean Le Boël publie Un homme aux éditions Henry / Ecrits des Forges.

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Cette guerre, ils ne l'avaient pas comprise
elle se fait comme on dératise
   
(Jean Le Boël, Un homme, p.9)

On remarquera ce terrible présent de narration, "comme on dératise".

"Cette guerre", c'est celle de 14, la Der des ders, c'est ce qu'on a cru.
Cette guerre dont l'horreur se mesure en millions de morts.
C'est le thème de cet étonnant poème.
Je dis bien "poème", au singulier, bien que le sous-titre de Un homme soit (poèmes), au pluriel. Je dis bien "poème", au singulier, car cet ensemble d'âpres brefs, d'une sobriété de paroles retenues devant l'horreur, devant la misère humaine, constitue bien un seul texte, un texte à fragmentation, un texte déchiré, images qui émergent de la brume des bois et des nappes de gaz qui couvrèrent les pays.

disparue la forêt
devant toi
déchiquetée
   
(Un homme, p.13)

Une soixantaine de textes brefs donc, pour mémoire de la première grande tuerie mondiale, pour mémoire de ceux de 14, des "gueules cassées", des "poilus", des révoltés fusillés pour l'exemple parce que, n'est-ce pas, il fallait bien mourir pour la patrie, et pour Pétain déjà qu'un instituteur d'Hénin-Beaumont me força jadis à appeler le Maréchal Pétain, comme s'il avait mérité ce titre, comme s'il n'était pas autre chose qu'un officier un peu moins stupide, mais tout aussi cynique, que la plupart des officiers d'Etat-Major de ce temps d'offensives pour des prunes, de massacres de Sénégalais, de tranchées livrées aux hommes et aux rats.

rats partout la nuit
le jour aussi
grouillant dans les cagnas
   
(Un homme, p.19)

Le poème de Jean Le Boël, on le voit, se lit dans la hachure, le syntagme, le membre de phrase, le souffle coupé de la prière essoufflée d'un homme qui court dans la plaine trouée, déchirée, lacérée, fouaillée, fouettée, ravagée, la prière d'un homme qui court vers la baïonnette d'un autre homme, aussi épouvanté que lui.

des décapités courent
en agitant les bras
puis ils s'apaisent
les jambes des morts se détendent
à l'improviste

déchiquetée, la viande
palpite encore

quelques instants
   
(Un homme, p.21)

C'est qu'il ne fait pas dans la dentelle, Jean Le Boël, pas dans le voeu pieux des "enfants que l'on prend par la main" (foutaise !) et des "quand on n'a que l'amour" (niaiserie !), il dit bref, vrai, fort, juste, haut et clair, calme et droit.
Du coup, ça peut choquer, cette "déchiquetée, la viande" qui "palpite encore".
Et pourtant, c'est bien ainsi que les hommes meurent.
Les chevaux aussi, celui décrit par Stendhal, dans l'évocation de l'absurde bataille de Waterloo et qui, le ventre ouvert, tentait de se dégager de la mêlée en marchant dans ses propres entrailles.

chevaux
figés sur le flanc
la mort les gonfle
   
(Un homme, p.17)

un homme

fut un homme
petite trace de sang
et de cervelle
sur le sol
   
(Un homme, p.23)

Oui, c'est aussi de cette manière que les hommes meurent, à Waterloo, à Verdun, à Bagdad, et il y a-t-il vraiment quelque gloire à en retirer ?

On aura compris que j'ai beaucoup d'estime pour ce texte de Jean Le Boël, à mon sens, l'un des plus justes, l'un des plus forts, l'un des plus sobres que j'ai pu lire sur la Première Guerre Mondiale.
Pas d'effet inutile, pas de broderie sur le motif, pas "d'art pour l'art", au contraire, une suite d'éclats de réel, de notations prises sur la mort, aussi précises qu'un coup porté par une baïonnette.
"La littérature à l'estomac" disiez-vous ?
En effet, en plein dans le ventre.
Ou à la gorge. Ou au coeur.

Le recueil Un homme de Jean Le Boël est disponible aux Editions Henry, Parc d'Activités de Campigneulles 62170 Montreuil-Sur-Mer ainsi qu'aux Editions Ecrits des Forges 1497, Laviolette, CP 335, Trois-Rivières, Québec / Canada.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 octobre 2006

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES SUR JEAN LE BOËL
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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 13:30

DE LA NÉCESSITE DU SOUFFLE
Note sur un texte de Jean Le Boël

Écrire sur les images est une constante chez nombre de poètes : André Breton écrivant en parallèle de tableaux de Joan Miro, Apollinaire et Raoul Dufy, Les Voisinages de Van Gogh composés par René Char, sans oublier Baudelaire (le formidable poème intitulé Les Phares) et tant d'autres...

Écrire sur les paysages est aussi une constante :

il n'est de terre qui ne marche sur les cieux

Il s'agit d'un alexandrin de Jean Le Boël qui rend compte de la composition d'un tableau dans un livre consacré au peintre-paysagiste Jacques Dourlent (à l'ombre du ciel, éd. Henry).

On sait que traditionnellement, le paysage peint se divise en deux (les deux tiers de la toile pour le ciel et ses tourments et ses quiétudes ; un tiers pour la terre et sa flore et le travail du vent). C'est donc un tercet qui compose la première strophe du bref poème de Jean Le Boël : un vers pour la terre en marge des cieux, un vers pour la lumière sur la mer :

il n'est de terre qui ne marche sur les cieux
de lumière que ne mange la mer

un vers pour le pressentiment du vide que souligne l'espace des paysages :

il n'est de terre qui ne marche sur les cieux
de lumière que ne mange la mer
de vie que ne ronge le vide

Ces trois vers sont liés en un vertige de dévoration (cf "marche sur", "mange", "ronge") et il m'est impossible d'un citer un sans citer les deux autres, la syntaxe mimant la continuité du regard sur la composition du tableau : c'est ce que l'on appelle l'homogénéité.

Dans une étrange familiarité avec le paysage que nous connaissons tous, on pourra penser que le trop-plein d'espace où la terre, les cieux, la lumière et la mer semblent vouloir se mordre comme s'ils étaient des entités douées de conscience, on pourra penser que ce trop-plein d'espace que suggère le poème est une menace de dénonciation de la vacuité de la matière, comme on peut la lire dans les poèmes d'Anneke Brassinga, par exemple (cf le recueil descendance, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais). Mais les deux vers qui constituent la seconde partie de ce fragment rappelle que rien n'est possible sans "le souffle" :

plus pur pourtant le souffle pour
celui qui tremble sur la falaise

Le premier de ces deux vers est un octosyllabe et le second comporte neuf syllabes comme si le "e muet" de la forme "tremble" rendait compte de la fragilité et de la nécessité du souffle afin que s'accomplisse le paysage, que le vide ne nous engloutisse pas tout de suite.

Les vers de Jean Le Boël figurent sur cette page en caractères gras et sont extraits du numéro 8 de la revue Ecrit(s) du Nord (octobre 2002).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 octobre 2005

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