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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 18:56

SUINTE ET FERMENTE MIJOTE FOMENTE

 

«- Calme de peste, où la fièvre

Cuit… Le follet damné languit.

- Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit... »

(Tristan Corbière, « Paysage mauvais », 2ème quatrain)

 

1.

Dans ce « paysage mauvais », qu'il s'est choisi, Corbière, façon pied-de-nez au romantisme et ses dentelles dans les ruines, dans ce « paysage » pas charmant, pas joli, pas à en affubler sa cousine, dans ce « paysage mauvais », où ça « râle » et « avale » et bruisse la nuit, le « calme » guette, mijote sa « peste », et fait cuire dans les chaudrons de l'air de quoi terrasser le bipède, et distille les vengeances fiévreuses des « damnés » - oh ils peuvent bien jouer les feux follets, on le sait bien qu'ils sont damnés bannis, qu'ils n'ont plus lieu à hanter du côté des humains, qu'aucune table ne les appelle, aucun esprit, aucune voix, qu'on ne veut pas d'eux comme énigmes, ni même comme figurants dans quelque film d'épouvante, on le sait bien qu'ils sont juste bons à amuser les enfants des campagnes (et encore, pas tous) et comme il « languit », le « follet », oh comme il languit du vivant sans hantise, dans son palais palud « d'herbe puante », où tout est pipé, où « le lièvre » est un « sorcier poltron qui fuit » - peuh ! même pas un homme, même pas un désarroi – juste un qui fuit fuit fuit dans le chemin d'ses points de suspension Ah qu'il fuie et coure, si mon chien l'attrape, je ne le mangerai pas, et cependant que j'écris cela, j'écoute le drôle de avec un aboiement de chien dans l'intro il y a toujours un chien qui aboie quelque part toujours un avertissement à donner « Col de la Croix-Morand », de Jean-Louis Murat Ah quel mauvais coup a-t-il fait celui-là, le sorcier, dans ce « paysage mauvais », quelle fée envoûtée, quelle âme empoisonnée, quelle enfance trahie ? C'est que le paysage suinte et fermente, mijote, fomente peste, fièvre, fuites vivaces.

 

2.

Des fois, on se choisit une figure mauvaise

contrepoison à la romantique niaise

« Les Amours jaunes » de Corbière.

 

3.

Y a d'ces si méchants paysages, voyez, vous pourriez pas en faire cadeau à vot' cousine ; elle vous cracherait des crapauds à la gueule.

 

4.

« Paysage mauvais »

ça râle – de quoi qu'on s'mêle d'en écrire ?

ça avale – en vous regardant d'un drôle d'air bien féroce.

 

5.

Bruisse la nuit

le calme guette

Il a un grand chapeau rond et noir

Comme pour pas qu'on

 

6.

Des fois, Zut, elle mijote sa peste, elle a l'air de touiller dans les chaudrons de l'air toute la déconfiture à nous autres.

 

7.

Il est de ces politiques qui s'étonnent qu'on refuse de les saluer. C'est que le roi n'est jamais aussi nu que lorsque les gens comprennent qu'en dehors de sa fonction, il n'est pas grand-chose, ni même quelqu'un.

 

8.

Cet intellectuel pérorant, c'est un imbécile, c'est entendu, cependant, quel talent.

 

9.

De quoi terrasser le bipède, se nourrir de revanches, entretenir des fièvres, comme autant de vieilles maîtresses.

 

10.

On joue les feux follets, qu'on en est pourtant banni, même qu'on se demande qui on va bien pouvoir hanter.

 

11.

Aucune table ne l'appelle plus

aucune tête ne se tourne

l'esprit reste dans sa lampe.

 

12.

Aucun esprit, aucune voix ne lui demande une énigme, et le Sphinx au chômage traîne son ombre dans une vieille version de grec.

 

13.

N'allez surtout pas croire, mademoiselle, puisque visiblement, ce texte, vous avez du mal à le traduire, que le Sphinx va en jaillir pour vous dévorer.

 

14.

Ni comme figurant du Grand Guignol,

ni comme ombre aux Enfers,

juste un nom puisque nous avons un nom, nous autres.

 

15.

L'épouvantail n'amuse plus les enfants depuis longtemps. D'ailleurs, il n'y a plus d'épouvantails. Il y a des enfants et des dettes.

 

16.

Spectre, il se languit du vivant sans hantise

il voudrait être attablé devant un steak-frites

au lieu de hanter ce pâle palud, ce palais des pourritures.

 

17.

N'est-ce pas que si vous répugnez à manger du lapin de garenne, c'est que vous y pressentez le sorcier qui y dort comme oiseau dans un pâté.

 

18.

Même pas un homme

même pas un désarroi

juste le « sorcier poltron » d'un poème

Même pas une ronde

même pas une chanson

juste une vieille magie pleine de poussière.

 

19.

Tant qu'on vit, on n'est pas obligé de répondre et l'on peut laisser courir les points de suspension.

 

20.

Celui-là, si mon chien l'attrape, je ne le mangerai pas. J'en ferai du poison pour mes rats.

 

21.

Les paysages, si jolis soient-ils, sont pleins de coups fourrés, d'agonies imperceptibles, de fantômes qui, par définition, n'existent pas.

 

22.

Toujours un chien aboie quelque part

Toujours une ombre passe

Toujours se poursuit le chemin du curé.

 

23.

Au raide mot « prêtre », je préfère le plus simple « curé », celui des romans de Bernanos et des chemins hantés.

 

24.

Et dans cette pluie, quelle fée envoûtée, quelle âme empoisonnée, quelle enfance trahie, quelle fille pleurant à la fenêtre ?

 

25.

Suinte et fermente

Mijote, fomente

Peste, fièvre, fuites vivaces

C'est la Zut qui passe

A l'a pas l'air contente !

 

26.

Parfois, je me demande s'il va me répondre, si je vais pouvoir la composer, mon énigme, s'il ne va pas, le Sphinx, me renvoyer à ma viande.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 21 octobre 2015.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans TRISTAN CORBIERE EN POETE PUNK
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