27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 22:36

COMME UNE ORANGE NOIRE

1.
"Françoise est charmante, mais elle a souvent des idées saugrenues."
(Raymond Jean, "La Lectrice")

J'adore cette phrase aux allures d'exemple de grammaire.

2.
Chaque jour nous apporte la nouvelle de notre mort, à laquelle nous prêtons plus ou moins attention.

3.
Chacun est pour soi un ennemi assez obscur pour s'en aveugler.

4.
"L'idée a cheminé en moi."
(Raymond Jean, "La Lectrice")

Que les idées puissent cheminer comme pélerins de Compostelle m'amuse.

5.
Ou alors, elles creusent leurs galeries en nous, les idées, bêtes étrangères, aliens qui finissent par nous jaillir de la pomme.

6.
"Personne" n'a pas de sexe !"
(Raymond Jean, "La Lectrice")

C'est donc que...

7.
Il suffira d'un grand éclair blanc et, tous aveuglés, nous plongerons dans les ténèbres.

8.
"Apparemment cela dure."
(Raymond Jean, "La Lectrice")

Même la longueur de temps est toute relative.

9.
Tout étant relatif à un quelque chose d'infiniment hypothétique, tout est donc infiniment hypothétique.

10.
N'être infiniment rien est un luxe divin.

11.
Pourquoi qu'l'eau d'la mer, elle est salée ? Et bé, c'est que Dieu a dû renverser la salière.

12.
La nuit est bleue comme une orange noire, se dit Paul E une nuit d'insomnie.

13.
J'écoute le vent secouer le réel comme s'il voulait à toute force l'empêcher de dormir.

14.
"I am tentaculing" est une forme qui devrait exister, non ?

15.
"- Vous m'avez l'air d'une personne sympathique" m'a-t-on dit récemment.
- Je ne suis pas méchant" ai-je menti effrontément.

16.
Je me fais parfois l'effet d'un calamar géant qui aurait mis un masque de clown pour amuser l'équipage, tandis que de mes tentacules j'enlace la taille du navire.

17.
La France est un pays où l'Italie se dissout dans l'administratif.

18.
Cynique, moi ? Eh ! c'est que je suis tombé dans le tonneau à Diogène quand j'étais petit.

19.
Tout compte fait, il vaut mieux être une fausse maigre qu'une vraie conne.

20.
Je souscris totalement à l'idée de Cioran selon laquelle, je cite: "plus encore que dans le poème, c'est dans l'aphorisme que le mot est dieu."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 septembre 2014

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 15:35

QUI SE TRAQUE LUI-MEME

1.
Ce que les projets renforcent, ce n'est pas l'amour, mais l'attachement.

2.
On tombe amoureux de l'être d'une personne, et jamais - quelle horreur ce serait ! - de la personne elle-même.

3.
L'être est l'alibi que nous nous donnons pour réussir à tomber amoureux d'un autre sac d'organes.

4.
Les humains, innombrables sacs d'organes qui, alternativement, se remplissent, se vident, se rentrent dedans, se reproduisent et, à l'occasion, s'entr'égorgent.

5.
Lorsque j'écris arrive toujours ce moment où j'ai l'impression que les syllabes tentent de former ce cercle de l'ensorcelé qui ne peut plus en sortir. Alors je m'arrête, laissant le cercle inachevé, seule porte de sortie.

6.
L'esprit, cet humain qui se traque lui-même dans le labyrinthe.

7.
La bibliothèque, un sphinx s'y est glissé, s'y est répandu, de page en page, contaminant les phrases de son obsédante présence.

8.
Le paradoxe est un couteau à ouvrir les êtres.

9.
Enseigner, affronter l'immanence de la vulgarité.

10.
Passant le long d'une bibliothèque municipale, je me dis que depuis qu'on y a enfermé la bête à questions, plus personne ne s'étonne de la vulgarité de l'étant.

11.
Le rôle du sphinx : croquer les sots et envoyer les autres à l'abattoir de leur destin.

12.
Si l'on part du principe que l'être est infiniment noble et l'étant infiniment vulgaire, on peut être amené à penser que tomber amoureux revient à sottement croire que l'on peut concilier l'être et l'étant dans une même existence.

13.
La ruse la plus commune est de faire croire que l'on agit au nom de l'être, alors que l'on ne fait qu'intriguer pour son nombril.

14.
Je n'aime pas trop rendre service. Après, les autres vous en veulent.

15.
Pourquoi sont mes amis revenus ?
J'aimerais que le vent les emporte dans un zou définitif.

16.
Nous jouons si bien nos personnage qu'on dirait que c'est nous.

17.
Comme elle avait l'âme charitable autant qu'ironique, je fus deux fois victime.

18.
Fort heureusement, à défaut d'avoir une belle situation, je dispose d'un sommeil plein de miracles.

19.
Parfois, on met du temps à saisir le sens de certains regards. Quand enfin on comprend, des fois, ça vous pique un peu dans l'entrecôte.

20.
Ici-bas, l'on vend du dieu. Dans toutes les langues, à toutes les sauces, du dieu glabre, du dieu maigre, du dieu barbu, du dieu imprononçable, du dieu de colère, d'amour, de pitié, de principe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 septembre 2014

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 00:24

J'AI DU MAIS IL Y A LONGTEMPS

1.
"Vous comprenez, lorsque je suis là, personne ne sait où je me trouve."
(Agatha Christie traduit par Claire Durivaux, "La Fête du potiron")

2.
C'était le genre de personne là, devant vous, sur sa chaise, mais en fait sur une branche, d'où elle regardait des choses d'ailleurs totalement autres.

3.
Les langues s'assemblent si bien et se délient si vite : de vraies compagnies de la perfidie.

4.
Le paysage si cramé partout, qu'on aurait dit que le soleil avait, comme le dit un chant de je ne sais plus quel peuple, tiré "ses flèches en averse de feu".

5.
Sans doute, à notre insu, vivons nous des jours perdus.

6.
D'une certaine manière, on n'est jamais plus soi; on ne se baigne pas deux fois dans le même être; on ne se glisse pas deux fois dans le même fantôme.

7.
L'esprit est aux humains ce que le labyrinthe est à la traque : une nécessité du péril.

8.
Je suppose que certains êtres, à force d'en bouffer du labyrinthe, finissent par se croire minotaures.

9.
L'humain forme un couple avec la nature, et comme dans tous les couples, chacun désire inconsciemment détruire l'autre.

10.
Tomber amoureux ? Autant tenter d'épingler un spectre.

11.
Je n'ai toujours pas décidé si le rock n'était qu'une suite de vulgarités plus ou moins habiles ou la plus étrange des élégances sonores.

12.
Je compose ces lignes en écoutant le planant "Angel's Egg" de Gong : il pleut des saxophones de planètes curieuses.

13.
Nous portons tous ailleurs des batailles dont nous savons confusément l'issue.

14.
Des fois, la pluie est pleine de filles insaisissables que poursuivent les prétendants de la brume.

15.
Le planant "Angel's Egg" de Gong; des planètes curieuses comme des chattes, il pleut aussi des percussions.

16.
Tremblements de traits furieux, flèches, vifs qu'le soleil décoche sur les dames de la pluie et les servants de la brume, et tout ce beau monde s'effiloche.

17.
La musique exprime-t-elle ces jours perdus et traversés de chemins qui commencent et finissent on ne sait où ?

18.
Twitter, quelle magnifique anthologie d'instantanés, de pris sur le vif, de débottés et d'absurdités !

19.
Twitter, y a d'l'Ariane dedans, avec son fil, pis mille voix pour murmurer au loin "Selene" "Selene" "Selene".

20.
J'ai dû être fasciné par des yeux dans un feuillage il y a longtemps.
J'ai dû être fasciné par les lèvres de feuille d'une sibylle il y a longtemps.
D'ailleurs, j'ai dû bouffer une Sibylle il y a longtemps.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 septembre 2014

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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 09:03

QUI PAR LE FEU, QUI PAR L'EAU

"And who by fire, who by water,
Who in the sunshine, who in the night time,"
(Leonard Cohen)

 

 

1.
Brouille, floute, trouble, et brouillasse encore; il flotte sur nos carcasses.

2.
Le "jouet de cet oeil" à Rimbaud, qu'on nous yoyote fantoche golem, qu'on nous voye, qu'on nous sidère, qu'on nous fascine.

3.
Les Américains, zont maintenant des yeux et des oreilles plein les ciels et qui foudroient, ces yeux, qu'ce sont des drones en fait.

4.
A quel mur donc font-elles écho mes paroles ?

5.
Poussière... en nuées de trouble... cache les yeux, les milliers d'yeux en rangs serrés qui s'avancent sur la route.

6.
L'autre monde, ce maquignon sur la route d'un roman de Bernanos, sans flammes ni foudre.

7.
Nous tournerons la tête. On nous préviendra quand ce sera fini. Les massacres, on ne les aura pas vus; et nous crierons victoire.

8.
Quand le temps, quand le temps ne, quand le temps ne passe, quand le temps ne passe plus, alors, c'est que, dans le temps, c'est que dans le temps nous, c'est que dans le temps comme, c'est que dans le temps comme bloqués, c'est que dans le temps comme bloqués sommes, c'est que dans le temps comme bloqués sommes, fascinés.

9.
"Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes"
(Rimbaud, "Les poètes de sept ans")

Quand, dans la chambre, elle, nue, quand, dans la chambre, elle, nue se, quand, dans la chambre, elle, nue, se contemple, quand, dans la chambre, elle, nue, se contemple au miroir, eh bien, nous, on la voit pas, cause que les persiennes sont closes.

10.
De tout ce que j'ai, de tout ce que j'ai lu, de tout ce que j'ai lu et, de tout ce que j'ai lu et appris, je, de tout ça, je ne, de tout ça, je ne peux, de tout ça, je ne peux rien, de tout ça dire, car j'ai rien retenu.

11.
"The black cloud carries the sun away"
(T.S. Eliot, Burnt Norton, IV)

La nuée noire emporte le soleil.

12.
Des fois, l'être qu'on aime, le v'là emporté comme soleil par la nuée noire.

13.
Blackloude qu'ça fait d'la nuée noire, d'l'enfume pays, que le v'là tout carié, le soleil, comme fichu loin.

14.
S'tend et tensionne, entre la crevure et le vagissement.

15.
Avez-vous remarqué que, des fois, le rire des filles rebondit plus qu'il ne vibre ?

16.
J'ai connu une jolie fille dont le rire
Etait tout à fait groh-oh-oh-oh-oh-ohtesque.

17.
Faire gaffe qu'i faut, à c'qu'on dit, à c'qu'on fait, qu'l'air est tout junglé d'langues perfides, qu'on dirait des lianes, d'l'a serpente pour vous rattraper.

18.
Des fois j'pense à elle, si loin maintenant, si coeur fragile, façon "petite lumière déchirée" à Artaud.

19.
Des fois qu'on a envie d'les lever, nos paluches de vengeance, alors faut bien réfléchir, des fois qu'on aurait tort.

20.
"Pensez-vous que le vieux proverbe soit juste, celui qui dit qu'on naît pour être pendu ou noyé ?"
(Agatha Christie traduit par Claire Durivaux, "La Fête du Potiron", Club des Masques n°174, p.90)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 septembre 2014.

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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 23:05

DEBLAYER LE PASSE

1.
Puis encore que Puis décidément puis Le temps avance balayant les encore que les quoique n'admettant que les pendant que et les tandis que.

2.
Sans reflet, comme il se doit quand on veut passer inaperçu, je m'avançais dans la rue, tel Fantômas quand il se déguise en ombre, son ombre, sa propre ombre, prompte à jaillir des murs pour foudroyer.

3.
Si nos chevaux sont des châteaux, nous faisons cavalerie de nos remparts et c'est la belle au donjon qui hennit.

4.
Si le feu est fait de voix, quel opéra qu'une cheminée ! Et l'on n'en s'étonne plus dès lors, de ces voix qui hantent l'air, de ces bribes de cris qui passent.

5.
Si l'être est une morsure, peut-être alors que l'ontologie est avant tout une vampirologie.

6.
Dans chaque conscience réflexive, il y a ce moi qui cherche à se remplir du sang de l'autre, ce fâcheux inaltérable.

7.
Les continents, les têtes d'un chien gardien du secret de nos enfers.

8.
Quelle salade que cette chambre ! La belle qui y dort, sans doute qu'elle s'expose à la limace.

9.
Si nos verres portent nos lèvres, il ne faut donc pas trop les écouter, et les boire sans les croire.

10.
A l'être caramel, une ontologie de confiserie, pis qu'ça colle, tiens, qu'on en a plein l'apparaître.

11.
Le monde, une boîte d'allumettes que le Diable, une à une, craque.

12.
Le monde est plein d'histoires de "petits bonshommes à pied" que se racontent les chevaux. Rêvé cela en lisant "Le Cavalier blanc" de Morris et Goscinny.

13.
On s'en r'sent des fois d'la réjouissance dans le palpitant; c'est qu'on se sent aimé, tiens, ou qu'on a touché des sous.

14.
Le réel, ce qu'il est tarte, des fois, le réel, tarte aux pommes, que les pommes, bien sûr, c'est nos poires.

15.
"Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ?"
(Racine, "Phèdre", II, 2, v.536 [Hippolyte])

16.
Tout troublé, j'me zieute que j'm'en vas loin loin loin de moi que j'me dépare.

17.
"avec Phèdre, non sans paradoxe"
(Les Petits Classiques Larousse)

18.
Si les tourbillons sont des tours, les "tourbillons de feu furieux" à Rimbaud signalent donc que le château est en feu.

19.
"What might have been and what has been"
(T.S. Eliot, "Burt Norton", I)

Le travail de l'historien : distinguer "ce qui aurait pu être" de "ce qui a été".

20.
Du ressort de l'historien : déblayer le passé des fantômes qui tentent de s'y établir.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 septembre 2014

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 12:45

WHERELAOU

1.
"Everybody's Got Something To Hide Except Me And My Monkey". Je trouve épatant ce titre choisi par Lennon et McCartney pour une de leurs épatances rythmiques de l'excellent album blanc.

2.
"the hermit-trush" que j'lis dans T.S. Eliot (in "What The Thunder Said"). C'est la "grive-ermite", celle qui celle qui celle qui - je me demande ce qu'elle peut bien faire, la grive-ermite.

3.
Selon T.S. Eliot, la "grive-ermite" ("the hermit-trush") chante :
"Drip drop drip drop drop drop drop"
Compte goutte Compte goutte goutte goutte goutte Mais, comme le fait remarquer le poète, "there is no water"; "il n'y a pas d'eau".

4.
Et pourquoi que le long solo de batterie qui constitue l'essentiel du morceau "Moby Dick" de l'album live "The Song Remains The Same" de Led Zeppelin, je l'appellerais bien aussi "What The Thunder Said", ce qui est le titre de la Vème partie du poème "The Waste Land" de T.S. Eliot ? Pourquoi ? Comme ça.

5.
Réponse d'une journaliste à quelques critiques qui chipotaient sur la qualité de "Shine A Light" de Martin Scorsese : "C'est juste le plus grand groupe de rock du XXème siècle filmé par l'un des plus grands cinéastes du XXème siècle."

6.
Where Là où Where là où Where là où
Là où ça where where where qu'autant se puisse faire
Et j'ajoute que le wherelàoù est une bête qui se cache.

7.
Quel est l'étrange en moi qui murmure ses syllabes ?
L'aurais-je avalée toute bruissante, la Sibylle ?

8.
"Je ne crains que le nom"
(Racine, "Phèdre", III, 3, v.860 [Phèdre à Oenone])

9.
Des fois, je ne me sens pas plus maître de moi qu'un cornichon est maître de son bocal.

10.
Pas trop à s'berluer, faut pas patiner dans l'illusion, cause que si dessus c'est tout lisse, dessous c'est tout gouffre.

11.
Des fois y a que ces jours-ci c'est couci-couça tout ci tout ça, et qu'l'ici est encombré, qu'le maintenant déborde qu'on voudrait étrangler le présent.

12.
Parfois, je me demande comment font les historiens pour ne pas vomir sur certains documents.

13.
T'en ai-je jeté, dis, du dit, t'en ai-je assez jeté pour te déberluer, dis, que tu devrais avoir les écailles qui t'en pleuvent des yeux.

14.
"Toi-même en ton esprit rappelle le passé"
(Racine, "Phèdre", II, 5, v.683 [Phèdre à Hippolyte])

15.
L'esprit, comme on siffle un chien fugueur, rappelle son passé. Et puis un jour, le chien ne revient pas, ne reviendra plus.

16.
Des fois je m'dis qu'son absence, c'est ma présence, puis je m'évapore dans les couloirs.

17.
"Mon mal vient de plus loin."
(Racine, "Phèdre", I,3, v.269 [Phèdre à Oenone])

18.
Sauf accident, pour bon nombre, ce mal qui les touche, qui les mine et les mélancolise, leur vient de plus loin qu'on ne croit d'abord.

19.
Y a des coeurs i sont gros d'une bête à pointes, et froide comme le mépris dans un regard.

20.
Qu'est-ce pour nous, mon Dieu, diable, coeur, qu'est-ce pour nous que tout ce monde-là ?

21.
"Or des lunes", où ai-je entendu ça, "or des lunes" ? Dans quel poème, quelle chanson, quelle voix argentine ?

22.
Alors la nappe avala tout, café, thé, chocolat, pain, beurre, confitures, et Alice elle-même.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 septembre 2014

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 07:38

LA OU TU ES EST TON SPHINX

1.
"brouille le pivotement des toits rongés"
(Rimbaud, "Nocturne vulgaire")

Le réel tourne sur lui-même suivant l'oeil brouillé par l'oeil rongé par l'oeil.

2.
"Toute lune est atroce et tout soleil amer"
(Rimbaud, "Le Bateau ivre")

Pleines d'atrocités, nos vieilles lunes, que la vérité n'en finit plus de vomir.

3.
La vérité ? - Elle est imbibée, intoxiquée par l'atroce poison de toutes nos lunes.

4.
Nous avons l'air d'improviser nos masques, et cependant, ils sont, à notre insu, décidés depuis si longtemps.

5.
Y a du cinoche, c'est du cinoche à fantoches, fantoches sanglants, à haches, "avec le goût du mauvais rêve" à Rimbaud.

6.
Ecrire, c'est s'adonner à l'incessante sécession des syllabes.

7.
Ecrire, susciter le "Cur secessisti"; n'y répondre que par des traits vifs, en pluies drues.

8.
Je suppose que, sans ironie ni fard, il en est à qui, tous les jours, la poésie sauve la peau.

9.
Un i pour le squelette et deux o pour les yeux : et voilà le bonhomme sur la page de cahier.

10.
Le passé est tout agité de soudains qui ne sont plus que des ombres.

11.
Les ombres, le passé est plein de leurs spasmes, de leurs "grandes mains lunaires", pour la reprendre, l'ombre, à Artaud, "l'ombre de cette grande main lunaire", qui, je suppose s'empare du paysage, fouille les poitrines, y trafique du cardiaque.

12.
Un tatouage, l'ombre, un tatouage dont la peau se détache pour courir d'autres chimères.

13.
Où tu es est ton ombre; où tu es sont tes chimères. Où tu es est ton sphinx.

14.
Sphinx, chimères, ombre répandent dans les syllabes leurs fantasmes d'humanité.

15.
Je sais qu'y en a, ils n'écrivent que dans l'ombre; ils visent à l'écriture fantômas, à l'écriture du comme si les ombres.

16.
Sont-ce là toutes mes têtes ? dit-elle en plusieurs langues.

17.
Dieu est un maître de la matière d'ombre; il en fait jaillir la lumière d'une manière étonnante.

18.
La nuit, à la fenêtre, je vois s'agiter l'encre des syllabes que les oiseaux laissent au vent.

19.
Je ne suis que ce que le réel fait de moi, un i pour le squelette, deux o pour les yeux, et quelques phrases pour agiter le fantoche.

20.
Quel est l'étrange en moi qui distille ces syllabes ? fit-il songeant à tous ces poisons qui courent dans les bêtes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 septembre 2014
.

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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 21:20

FIAT LUX CERTES MAIS QUELLE LUMIERE NOIRE

1.
Et si l'univers était infiniment tripoté par deux apprentis de la cuisine des dieux qui se le disputeraient âprement.

2.
"son ombre elle touche le fond un jour"
(Lucien Suel, "Re [garde un] jardin regarde")

3.
Son mur il est près de lui son mur lui
Ombre et le mur mur.

4.
Elle (je la vois avec mes yeux d'outre-mur) elle est bien mignonne
Touche de bleu blanc blond dans le paysage et ses murs.

5.
Le mur il est tout troué, la jeune fille au
Fond de l'ailleurs dispersée; et que bouts d'sons sa chanson.

6.
Un bout d'ci, un bout d'ça, un bout d'son, un
Jour passe en mangeant ses grenouilles.

7.
L'élève : - "Et où ont-ils disparu, Monsieur, tous ces manuscrits ?"
Moi (avec un air inspiré) : - "Je pense qu'un grand éléphant blanc les a mangés."

8.
Chaque jour, ou presque, m'apprend quelque chose sur l'oubli qui caractérise l'essentiel de mes relations aux autres, leçon de chaque jour, ou presque, que, presque chaque jour, j'oublie.

9.
Il avait dans la tête un trône sur lequel il s'asseyait volontiers et d'où il rendait justice avec cette souveraine bienveillance qu'il avait beaucoup pour lui-même et peu pour les autres.

10.
Je me mâchonne longtemps la décision, comme un écolier mâchonne un capuchon en regardant s'agiter ce réel qui prétend lui apprendre quelque chose.

11.
J'ai faim. Tous les appétits. Les dieux que je boufferais. En salade.

12.
J'eusse aimé violonner virtuose, dans l'électrique gratter d'la gratte, pianoter dans le mystérieux, mais j'ai plus de ventre que de cervelle.

13.
Que de malices sous ta limace, si ta limace veut dire chemise.

14.
"Satan qui dit que" qu'il écrit Rimbaud. Flammes, Satan, polyglotie aussi. Chez Bernanos, le Diable, c'est peut-être Monsieur Ouine, un professeur de langues.

15.
La pédagogie a rêvé une vérité sereinement révélée, apprise, transmissible, dépendante de la logique et de la raison, et elle ne semble pas toujours se rendre compte que la vérité foudroie, arme pour le combat et non pour une paix universelle.

16.
Le Vrai relève plus de la face hérissée de la Gorgone que du clair visage du saint.

17.
"Fiat lux !" certes, mais quelle lumière noire !

18.
La vérité, l'autre face ténébreuse d'une pièce jetée en l'air par quelque dieu tricheur.

19.
Il y eut que nous avons crevé les yeux des horloges; le temps ne nous regarde plus passer.

20.
"Rien ne bougeait encore" que je lis dans Rimbaud, c'est que tout est d'abord dans la fermentation de sa révolution quotidienne.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 septembre 2014.

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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 18:55

RIRA BIEN QUI RIRA TOUT DE MÊME

1.
Sans les guerres de religion, Dieu ne serait qu'un passe-temps, qu'un alibi de la norme.

2.
Un livre digne de ce nom est un assassin dans toute sa puissance. Ainsi les livres saints.

3.
Aimer et désaimer, avoir et perdre, prendre et déprendre, plier et déplier : autant d'occasions d'ouvrir et de fermer la bouche.

4.
Exister, c'est organiser ses manques et ses manquements. Du reste, être, c'est courir vers le grand manque, l'ultime faire défaut.

5.
Je n'irai plus jamais, je crois, boire un verre avec quelqu'un. Cela m'a souvent ennuyé, d'avoir à échanger des banalités avec un quidam dont les motivations exactes m'échappaient presque toujours.

6.
C'est toujours la même minute. Le temps multiplie ce qu'il abolit.

7.
Le temps est un joueur de go qui finit toujours par nous enfermer dans un territoire d'où nous ne sortirons plus.

8.
Le solitaire est celui qui essaie, souvent en vain, de se lier d'amitié avec lui-même.

9.
Les gens, des dégoûts secrets derrière des sourires affichés.

10.
J'aime assener des vérités qui n'en sont pas. Vous n'espérez pas qu'en plus je sois sincère.

11.
Jadis, les oeuvres suscitaient les écoles; aujourd'hui, c'est plutôt la norme qui, quoique.

12.
J'entends par l'école des mauvaises études, cette école là où j'ai suivi tant d'heures de cours qui m'ont surtout appris la patience et l'ahurissement devant le stupide, le plat et le creux. Ecole utile s'il en est.

13.
Pourquoi voudriez-vous qu'un petit prof soit savant ? Déjà qu'il a passé le concours.

14.
Je trouve de plus en plus suspect cette opiniâtreté à vouloir sans cesse accroître notre espérance de vie. Les Enfers seraient-ils surpeuplés ?

15.
J'aurai été une bonne partie de ma vie un sans-dents. D'où mon mépris.

16.
La gentillesse et la bienveillance ne sont jamais que des succédanés plus ou moins hypocrites de la noblesse de caractère.

17.
Le mot "bienveillance": une forme déguisée de la condescendance administrative.

18.
Le discours de la technocratie est si bien rodé que l'on y croirait presque. Presque. Et c'est dans ce presque que se tient mon couteau.

19.
Rira bien qui rira tout de même.

20.
J'ai rêvé de mademoiselle, qu'elle m'avouait son inclination et toutes ces sottises. N'en ai pas moins trouvé le rêve agréable.

21.
L'un des plus étranges rêves que j'ai pu faire (avec celui de l'être-léopard à l'échelle de corde et celui du fracas sur le toit) : quelqu'un près de moi appelait : "Magdalena... Magdalena... Magdalena... Magdalena", puis j'étais en marche et quelqu'un près de moi dit : "Ce n'est pas Marie-Madeleine qui t'a suivi, Jésus, c'est toi qui l'as suivie."

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 septembre 2014

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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 13:41

QUAND UN SANS ALLURE VOUS TRAITE DE SANS DENTS

1.
Dans l'expression "sans-dents" qui, d'après la presse relayant généreusement Valérie Trierweiler, aurait été employée par François Hollande pour désigner les Français les plus défavorisés, je me demande s'il n'y aurait pas cette idée lointaine, implicite et probablement inconsciente, que les Français, à partir du moment où on sait comment s'adresser à eux, seraient bien trop moules pour se révolter.

2.
Il y avait "le pays légal et le pays réel", il y avait la France "d'en haut" et la France "d'en bas", il y avait la "fracture sociale"; maintenant, si l'on en croit Valérie Trierweiler, grâce à François Hollande, il y a la France des "à dents" et la France des "sans dents".

3.
Ce grinçant incident a au moins le mérite de rappeler qu'une femme qui se sent bafouée peut-être férocement mordante dans ses contre-attaques.

4.
Assurément, c'est avec ce "sans-dents" là que François Hollande creuse un peu plus sa tombe politique.

5.
"Les pauvres, c'est rien qu'des chans-dents" aurait chuinté François Hollande un jour de dinde de Noël, laquelle, dit-on, se serait plainte.

6.
Quelqu'un qui vous raconte des bobards pour vous piquer vot' pognon, dans la vie courante, c'est un escroc. En politique, on appelle ça un candidat.

7.
Quand un sans allure vous traite de sans-dents, le mieux est de hausser les épaules et lui tourner le dos.

8.
Ah bah ! On peut admettre qu'au sortir d'un cocktail entre gens à dentition, on peut sous l'influence d'un vin blanc un peu trop féroce, se laisser aller à des traits de charrue (souvenons-nous de "casse-toi pauv' con", "le bruit et l'odeur", "un auvergnat ça va, c'est à partir de trois que..." et autres preuves que nos élites, eh bien, ça fait longtemps qu'ils n'ont plus fréquenté La Rochefoucauld, Chamfort et Voltaire), mais tout de même, voilà un "sans-dents" - s'il est vrai qu'il l'a réellement faite, c'te bourde - qui risque de rester dans la gorge de bien des électeurs.

9.
N'oublions tout de même pas que François Hollande a eu cette lucidité d'intervenir militairement dans des régions menacées par un jihad sans pitié et soutient le combat des Kurdes d'Irak contre des jihadistes particulièrement redoutables. En l'attente des résultats de son récent virage socio-libéral, c'est bien la seule chose positive que je puisse mettre à son actif.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 septembre 2014.

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