HUMEUR DES JOURS
Brume.
« La figure s’effaça, je restai seul. Je me reprochai amèrement d’avoir quitté ma chambre. A
présent, la brume avait dû l’envahir ; j’aurais eu peur d’y rentrer. » Sartre, La Nausée, folio n° 805, 1978, p.107)
Ce n’est pas la brume, mais l’invasion de la chambre par l’en-dehors brumeux, aléatoire, hostile et avaleur de silhouettes, engloutisseur de
lieux d’être, qui fait peur peut-être, dans la succession des peut-être qui influencent l’humeur des jours.
Chair.
« Alors une grosse fille blonde se penchait, la poitrine offerte, et prenait le bout de chair
morte entre ses doigts. Dans sa chambre, à cinq minutes de là, M. Fasquelle était mort. » (Sartre, La Nausée, p.109)
Imaginer l’autre mort. Se le représenter, c’est se rappeler que l’humain est constitué de chair. Le spectacle morbide et l’érotisme ont en
commun de rappeler que, vivants, nous sommes de chair animée, débordante de pulsions. La « grosse fille blonde » de la boucherie qui, se penchant pour servir les clients en « pieds
truffés » et « andouillettes » - offrant ainsi non sa poitrine, mais l’idée de l’offre de sa poitrine – rappelle que le mot chair est commun aux humains comme aux animaux. La mort,
c’est d’abord de la chair morte, sur laquelle viennent se greffer des affects.
Cogito.
«… je suis parce que je pense que je ne veux pas être… » (Sartre, La Nausée,
p.114)
Dans le flux de conscience qui caractérise les pages 144 à 146 (édition folio), ce fragment, preuve
par l’absurde de la réflexivité : l’être prenant conscience de lui-même adhère simultanément à un projet existentiel, qui peut se décliner dans la réussite comme dans l’échec. Echouer, c’est
ainsi renoncer à réussir ; réussir, c’est refuser d’échouer. Mais il est des perdants magnifiques comme il est des salauds victorieux. Et ce que nous appelons « réussite » peut
être une illusion que l’on entretient parce que cela, n’est-ce pas, ne se fait pas d’avoir l’air de n’être pas heureux. C’est même assez malpoli. Sinon indécent. Tout comme d’avoir un peu trop
l’air heureux. Cf l’expression « il vaut mieux faire envie que pitié » et toutes ces sortes de choses, (acheter du boudin blanc dans une boucherie où il y a une « grosse fille
blonde à la poitrine offerte »), et toutes ces petits plaisirs qui nous consolent d’être si provisoires.
Temps.
« C’est ça le temps, le temps tout nu, ça vient lentement à l’existence, ça se fait attendre
et quand ça vient, on est écoeuré parce qu’on s’aperçoit que c’était déjà là depuis longtemps. » (Sartre, La Nausée, p.51)
Le temps est un « ça ». Un « déjà là ». Il n’existe qu’actualisé, c’est-à-dire en fonction de notre présence.
L’irrémédiable est déjà avant qu’il n’arrive. Gus Bofa dans La Croisière incertaine fait remarquer que dans un duel (un combat entre deux chevaliers), l’un au moins est déjà mort avant
que le duel s’achève. Cette vérité toute simple et de tous les jours est source d’écoeurement. L’ordre social tend à fixer les gens dans leur avenir, dans un temps irrémédiable. L’égalitarisme,
en niant les spécificités, achève cette fixation de l’individu dans une génération, une classe sociale, une promotion, un profil. Le plus épatant, c’est que ça ne tourne pas aussi rond que les
politiques le voudraient. Ils ont beau multiplier expertises, réformes des institutions scolaires, interdictions, atteintes à la vie privée, lois et règlements, plus ils légifèrent, moins ils
sont légitimés, respectés, écoutés.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 novembre 2009
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