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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 13:12

DEVORATION DU SEUL

Vae soli
.
Malheur à l’homme seul ! Et surtout malheur à l’homme seul dans la foule…

Dévoration.
Ceci de Pascal Quignard : « Le bonheur montait. Je lisais. Le bonheur me dévorait. Je lus tout l’été. Le bonheur me dévora tout l’été. » (Les Ombres errantes, folio, p. 86).
Trouver son bonheur dans le plaisir du sens. L’été dévoré par les livres : c’est là une manière austère de trouver du sens au plaisir qu’il y a à parcourir les signes qui nomment le monde contenu dans chaque langue. C’est une manière de vivre en marge, d’être plus avec les fantômes qu’avec les vivants. C’est que les vivants mentent ; c’est que les fantômes vous confient des vérités que vous seul pouvez entendre.

Déjà.
Les signes certifient le présent. Ce que j’écris s’inscrit dans une chronologie. A peine livré à la page, ce que j’écris relève du déjà.

Du passé.
Cette belle phrase de Pascal Quignard : « Le passé vit aussi nerveusement et aussi imprévisiblement que le présent où il avance son visage. » (Les Ombres errantes, folio, p. 43).
Nous nous souvenons par associations, par réminiscences. Seul le par-cœur restitue un passé vraisemblable. Les comédiens ont ce pouvoir d’incarner le jadis, d’être ces présences où « le passé avance son visage ». Mais, si ce sont de bons comédiens, ils ne sont nerveux et imprévisibles qu’en apparence. La nervosité et l’imprévisible relèvent aussi du par-cœur.
Les politiques organisent ainsi une bataille de comédies : c’est à celui qui feindra le mieux en ne paraissant ni nerveux ni imprévisible. Celui qui tient le mieux son rôle a toutes les chances de remporter ses élections.

Images.
Les images constituent un historique des ombres, lesquelles errent dans la mémoire comme dans un palais aux paroles confuses. Ce qui compte, ce n’est pas l’image elle-même, mais le souvenir qu’on en a, une image mentale, intime, personnelle, et où nous puisons cette idée du monde qui nous semble la plus conforme à notre façon d’être.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 novembre 2009

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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 10:48

POSSIBLES DU MOI

Possible du moi.
On prend dans le monde ce qui nous permet de persister à vouloir être. Ainsi, certains objets, y compris des objets qui nous sont objectivement nuisibles, comme le paquet de cigarettes ou la bouteille d’alcool, nous apparaissent comme constituant ces possibles du moi qui caractérisent le projet existentiel. Le monde est ainsi un ensemble d’objets dans lequel je ne cesse de faire des choix. L’humain est le consommateur du monde qu’il transforme en une infinité d’objets de plus en plus perfectionnés. Mais cette consommation est loin d’être toujours rationnelle. Elle peut être induite par un projet inconscient aussi bien que par la mode, le désir de distinction, ou encore le besoin de compensation. Sören Kierkegaard souligne le rôle essentiel de l’imagination dans cette détermination du moi ; Traité du désespoir, folio essais, p.91 : « Comme l’est le moi, l’imagination aussi est réflexion, elle reproduit le moi, et, en le reproduisant, crée le possible du moi ; et son intensité est le possible d’intensité du moi. » (traduction : Knud Ferlov, Jean-Jacques Gateau).

Lucifer.
Le porteur de lumière est aussi celui que l’on appelle « Le Prince des Ténèbres ». Il est celui qui tente l’humain en éclairant une infinité d’objets du monde qui sont autant de possibles du moi et enflamment l’imagination. Mais Lucifer n’est pas l’humain. Prince lumineux, il brille solitaire, brûlant de sa propre lumière, se consumant, soleil voué au noir, au vide de ce qui ne sera jamais autre chose qu’une source d’énergie.

Humilité du croyant.
« (un courage sans humilité n’aide en effet jamais à croire) » (Kierkegaard, Traité du désespoir, folio essais, p.173, traduction : Knud Ferlov, Jean-Jacques Gateau).
Croire, c’est être humble. En effet, celui qui croit admet la relativité de toute croyance, c’est-à-dire qu’il admet implicitement que sa croyance ne pourrait être qu’un effet de sens, un présent de logique, un besoin d’identifier son existence à une présence.
Celui qui croit est un être ouvert, un être de tous les possibles ; en cela, il s’oppose au fidèle endurci, à celui qui ne doute pas que Dieu est avec lui, à celui qui, en fin de compte, ne croit en rien sinon en lui-même, et le Dieu qui parle par sa bouche est bien près du dictateur qui prétend faire de l’humain cet empire de Dieu dans l’empire des choses incertaines qui constituent ce monde.

Du manque de possible.
« Manquer de possible signifie que tout nous est devenu nécessité ou banalité. » (Kierkegaard, Traité du désespoir, folio essais, p.105, traduction : Knud Ferlov, Jean-Jacques Gateau).
Les nécessités : avoir un emploi, un domicile, se nourrir, s’habiller, avoir une vie privée, induisent d’autres nécessités : faire des études, passer des examens, des concours, s’occuper de son logement, payer un loyer, régler des factures, s’acheter des aliments à cuisiner et des vêtements à repasser.
La plupart du temps est occupée à cette gestion des jours qui tient lieu d’existence. En temps de crise, ce qui est sans doute le temps ordinaire des humains, beaucoup s’estiment heureux s’ils peuvent suivre ce programme existentiel.
Du reste, on peut se demander à quoi les humains passeraient leur temps si un tel programme ne leur tenait pas lieu de priorité.
C’est sur cette banalité des nécessités que prospèrent banques, commerces et politiques.
Il est donc nécessaire de gérer le « manque de possible » de telle sorte que les citoyens n’aient jamais que l’illusion de pouvoir vivre autrement. La paix civile, l’ordre public, la reproduction des élites sont à ce prix.
La pression fiscale, l’ordre moral, le catastrophisme environnemental, et le politiquement correct ont dès lors cette fonction de faire baisser les yeux à l’impudent qui lèverait la tête pour envisager d’autres horizons.
Pour les besoins de la cause, les politiques n’hésitent d’ailleurs pas à jouer les guignols de service, et ceci de manière à alimenter controverses, conversations, éditoriaux et satires.
De ce fait, l’hyperinflation des modernismes a surtout pour fonction de nourrir cette banalité nécessaire et suffisante à l’activité ordinaire des sociétés.

Roman du politique.
Politiques et romanciers ont pour fonction d’alimenter les miroirs en mensonges. Ils créent ainsi des êtres mythiques, héros et citoyens, qui sont à la réalité ce que le sourire est au bourreau.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 novembre 2009

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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 11:43

EN PARCOURANT LA FRONTIERE INVISIBLE 2

« - Alors, décidez-vous ! Quel logement choisissez-vous ?
-         Oh… Vous savez…
-         De toute façon, ils sont pareils. »
(Schuiten & Peeters, La Frontière invisible, tome 1, Casterman, p. 14)

Parallèles à la fuite des lignes
Imaginaires qui découpent l’orange
Les horizontales des corps s’enlacent.

Le visage avisé de la pourvoyeuse
De secrets et de bas ventres
Rappelle que le temps
Se segmente en séquences marchandes.

Une boule de pierre et d’eau
Creusée de labyrinthes
Le monde est aux fenêtres
Sous les vastes rosaces de verre.

Les escaliers se noyant dans l’ombre
Tu prends ta place dans le dédale
Les squelettes aux langues vociférantes
S’y sont démantibulés
On a jeté leurs os aux tombes.

Le concierge te l’a dit :
« Les nominations sont rares ! »
Il y a de moins en moins de monde
Dans le labyrinthe des cartographes
La grande gueule d’ombre
Les rattrape
D’un passé l’autre.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2009

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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 11:11

EN PARCOURANT LA FRONTIERE INVISIBLE 1

« Franchement, un jeune homme comme vous devrait être sur les routes… Aller sur le terrain au lieu de traîner dans un bureau. A votre âge, j’étais géographe de plein vent, moi ; pas cartographe de cabinet. » (Schuiten et Peeters, La Frontière invisible, tome 1, Casterman, p. 26).

Face aux fenêtres posées
Comme des énigmes
Debout avec tes valises
Ton visage au ciel
Où tournoient les cartes.

L’ombre passe les limites
Croise la poussière
Il t’a semblé te perdre
En plein soleil.

Le vieux maître encombré
Bougonne Qu’il y a-t-il
Dans cette relève à couleur rousse
De poule devant l’horloge ?

Sur la mécanique à pédales
Qui parcourt le labyrinthe
Le passé des géographies
Que dissipent le vent
Et le présent des encres
Et des poussières.

Les machines tracent les géographies
Que les minuscules bipèdes
Parcourent en tous sens.
Il s’agit de maîtriser les frontières
Vouer les humains
Que déchirent les tourments élémentaires.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 novembre 2009

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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 11:54

MEPHISTOPHELISMES

Méphistophélisme.
Méphistophélès utilise la durée pour corrompre l’humain. Il promet l’infini des possibles contre l’abandon de l’âme. Il subordonne ainsi l’infini à l’existence. L’humain est donc de l’infini tronqué.

Amoureux.
Entrevoir l’infini des possibles dans une existence, c’est en être amoureux. Le désir éprouvé alors est une manifestation de cette entrevue des possibles à portée de main.

Hasard.
Pourrions-nous maîtriser le hasard que nous en avalerions nos dés.

Fatigue.
Vivre fatigue a dit l’autre. Penser fatigue. Alors, penser sa vie, pensez donc…

Certitude.
L’avenir n’est ni certain, ni incertain. Il est à venir. C’est le présent qui est incertain, très certainement…

Maîtrise et ennui.
Maîtriser absolument, c’est rapidement s’ennuyer. Ce qui nous intéresse, c’est chercher à maîtriser. Quel auteur s’est-il contenté de son chef d’œuvre ?

L’ennui vient de la dissolution des fantômes.

Le spéculateur financier et le philosophe ont ceci de commun qu’ils ne cherchent à maîtriser que pour révéler des états critiques.

Scandale ontologique.
On dit que sur le point de partir vers l’irrémédiable, Kafka avait demandé que ses manuscrits fussent jetés au feu. Est-ce par dépit d'être bientôt interrompu par l’achèvement de la mort ?

On peut supposer que pour certains êtres d’exception, et a fortiori de génie, l’interruption de l’œuvre en cours par la ténébreuse bêtise de la mort n’est rien moins qu’un scandale ontologique.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2009

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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 11:17

PRESENCE D’ESPRIT

Pierre.
Corps, nous sommes entre la pierre et l’idée de la pierre.

Entre la pierre et l’idée de la pierre.
Dans la durée de la pierre.
Infiniment tout.
Infiniment rien.

Fantôme.
Le fantôme est une idée qui persiste à vouloir s’incarner. Les comédiens sont ceux qui font profession de hanter les fantômes. Ce sont les fantômes des fantômes.

Présences.
Ce qui est présent n’est pas forcément là. Les auteurs présents dans ma bibliothèque ne sont pas là. Ils ne sont présents que par présence d’esprit.

Présence d’esprit.
Belle expression que présence d’esprit, qui suggère que nos consciences sont visitées par des êtres d’un irrémédiable ailleurs.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2009

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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 06:46

SI INFINIMENT RIEN

« Seule une réflexion acérée ou, mieux, une grande foi, sauraient endurer de réfléchir le néant, c’est-à-dire l’infini. » (Kierkegaard, Traité du désespoir, traduit par Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau, folio essais, p.83).

« infini », « néant » : ce qui ne cesse pas aboutit à l’égalité de tout, puisque toute chronologie est alors noyée dans l’infiniment incessant. Ainsi tous les temps et tous les lieux étant déclinés sur tous les modes possibles ont donc une égale valeur, la liberté humaine étant dissoute dans cette force des choses qui fait que fatalement tout arrive. L’infini s’apparente donc à un néant de toutes les actions en ce sens où toute chose étant égale, toute valeur est dès lors anéantie, un peu comme si l’infini tendait vers zéro, comme si l’infini était déjà contenu dans ce zéro où tout arrive et tout disparaît.
Ce n’est donc pas à l’infini que se mesure la valeur de l’humain mais à la mesure individuelle et forcément limitée du sujet. Que tout puisse arriver, que l’espace est peut-être une expansion infinie où chaque événement survient une infinité de fois ne suffit pas à me convaincre d’attendre dans la béatitude des « grandes fois ». J’existe individuellement, ici et maintenant : ce qui n’est rien pour l’espace et qui est tout pour moi.
Le néant, qui, par définition, est sans aucune qualité, se révèle pourtant d’une puissance infinie sur l’humain qu’il nourrit de continuelles illusions, de telle sorte que je puis bien assimiler le néant au Malin et l’infini au Prince des Ténèbres. Dès lors, le néant n’est plus si infiniment rien. Dès que je le nomme, j’accorde au néant une qualité, celle d’être l’illusion que mes actions ont une valeur universelle qui pourrait tenir lieu de présent de vérité absolue. Que mes actes puissent être jugés selon des critères universels n’est certes pas douteux, mais ces critères sont purement humains : il n’y a ni Bien, ni Mal en dehors de la cervelle humaine, laquelle est la seule à dépasser l’ensemble des stimuli qui constituent la nature en se dotant d’une « réflexion acérée », c’est-à-dire d’une utilisation toujours plus fine et toujours plus aigue des potentiels de sa langue.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 novembre 2009

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 12:49

C’EST GUIGNOL !

H.E.C.
Entendu ce matin, mercredi 4 novembre 2009 sur France Culture entre 11 heures et midi, un haut cadre de H.E.C., un de ces innombrables interchangeables surpayés utiles et suffisants, déclarer sans rire qu’il était faux de voir en H.E.C. un outil de reproduction de la pensée unique puisque parmi les anciens élèves de l’institution, nous confia l’homme de la situation, il y a des personnes qui sont devenues « ébéniste » ou même « artiste peintre en Espagne » (sic).
C’est-y pas que H.E.C., à l’instar d’un vulgaire Lycée de banlieue, aurait à déplorer des cas d’emplois déqualifiés ?
En tout cas, moi, si j’étais investisseur, je me poserais quand même des questions quant à une école aux formations si onéreuses et aux besoins si coûteux et dont les promotions seraient peuplées d’ébénistes et d’artistes peintres en Espagne !

Sarko le Crétois.
Entendu aussi ces jours ci, Nicolas Sarkozy, dans un extrait d’intervention à propos du « plan cancer », je crois, affirmer qu’il avait « de plus en plus envie de dire la vérité aux Français ». Fichtre ! C’est donc que jusqu’ici, notre président surestimé ne disait pas toujours toute la vérité (comme c’est étonnant !). Dont acte.
Oui mais, en sous-entendant que jusqu’ici, il ne disait pas toujours la vérité, notre président dit-il la vérité ou continue-t-il de ne pas dire toujours la vérité ? Et, dans ce cas, devons-nous le croire quand il dit qu’il a « de plus en plus envie de dire la vérité » ? Où l’on voit que les déclarations de Nicolas Sarkozy ne sont pas très éloignées du paradoxe du Crétois qui affirme que « tous les Crétois sont menteurs. »
Où l’on peut penser aussi que si Jacques Chirac fut « Supermenteur », Nicolas Sarkozy, c’est Pinocchio.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 novembre 2009

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 10:06

DELOCALISATIONS

Les lieux sont sans souvenirs ; rien de plus froid que les lieux. Nous les mettons au passé, afin que l’on ne s’y perde. D’où le goût des labyrinthes et des énigmes.

Grande duchesse de la mer aux étoffes frétillantes… De ses mains se délient de grandes transparences,  que nous habillons de chair et dont nous tissons nos légendes.

La poésie, c’est dégoûtant ;
C’est que des salades,
Avec des vers dedans ;
La poésie, ça rend malade. (1)

Le papillon est-il ivre de lumière comme nous qui nous enivrons de possibles ? Nous nous en mettons plein la lampe, du destin des autres. Nous nous fascinons pour nos liens comme nous nous fascinons pour les faits divers.

Rien d’éternel dans l’humain : Ni femme, ni enfance, ni héros, ni âme, ni dieux, ni droits. Rien d’éternel que le besoin de viande et de pain.

(1) A preuve : la salade Rimbaud aux plantes quasi introuvables, la salade Verlaine (à base de laitue de pavillon de banlieue), ainsi que la savoureuse salade de fruits exotiques Baudelaire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 novembre 2009

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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 09:28

NECESSITES DE L’ÊTRE

Racines
.
“Well, perhaps your feelings may be different,” said Alice; “all I know is, it would feel very queer to me.” (Lewis Caroll, Alice’s Adventures in Wonderland, Le Livre de Poche, Les Langues Modernes, p.104)
« - Enfin, peut-être réagissez-vous différemment, vous, c’est possible, repartit Alice ; tout ce que je sais, c’est que ça me ferait un effet parfaitement bizarre, à moi. » (traduction de Magali Merle).
Les effets « parfaitement bizarres », c’est ce que nous tenons, à tout prix, à éviter. Il est que nous nous sentons souvent étrangers au monde, de telle sorte que nous nous raccrochons aux visages connus, aux habitudes, aux coutumes, aux traditions, et à ce que, naïvement, nous appelons « racines ».

Tonnerre.
“Get to your places!” shouted the Queen in a voice of thunder,…” (Lewis Caroll, op. cit., p.184)
« A vos places ! hurla la Reine d’une voix de tonnerre » (traduction : Magali Merle)
Je suppose qu’une Reine sans autre précision ne peut hurler qu’avec « une voix de tonnerre ». Sinon, elle ne hurlerait pas, mais susurrerait d’une voix douce.

Corps. Objets. Choses.
“- at least I know I was when I got up this morning, but I think I must have been changed several times since then.” (Lewis Caroll, op. cit., p.102)
« - Qui j’étais quand je me suis levée, ça du moins je le sais, mais je pense que j’ai dû subir des changements répétés depuis lors. » (traduction : Magali Merle)
Nous sommes changements. Dès lors, nous n’aimons jamais quelqu’un pour ce qu’il est ; si nous aimons quelqu’un, c’est pour sa manière d’être changeant, manière d’être qui fait que, somme toute, nous trouvons la personne assez supportable en attendant.
Ce sont les objets que nous apprécions pour leur immuabilité. Ce que nous collectionnons, ce sont des objets voués à perdurer tels quels. Nous en avons reçu l’héritage, et nous cherchons à enrichir encore ce patrimoine. Ainsi, les objets nous dépassent-ils dans la durée. Le corps vivant change tout le temps : il ne fait que vieillir. Aussi, raisonnablement, ne collectionnons-nous pas les autres.
Entre les objets et les corps se trouvent les choses, fourmillement d’ombres indifférentes et imprévisibles jusqu’à l’hostilité. La force des choses est d’une puissance peu commune, et souvent dépasse l’entendement, de sorte que nous nous raccrochons aux objets et aux corps en attendant qu’elle nous rattrape, la force des choses.

Devinettes.
“Come, we shall have some fun now!” thought Alice. “I’m glad they’ve begun asking riddles” (Lewis Caroll, op.cit. p. 152)
« A la bonne heure, nous allons nous amuser à présent ! songea Alice. Je suis contente qu’ils se soient mis à poser des devinettes… » (traduction : Magali Merle)
Devinettes : énigmes pour rire. L’esprit s’en nourrit car toutes recèlent cette logique aussi implacable et cruelle que le regard d’une conscience surprise dans sa jalousie.
La grande surprise que nous réserve la logique, c’est son humanisation instantanée dès lors que l’humain s’en saisit. Une proposition paradoxale ou provocatrice, ou encore quelque syllogisme curieux, peuvent déchaîner des passions. C’est que l’humain, si irrationnel soit-il, tient à la logique comme à la prunelle de ses yeux. Son grand malheur est de confondre souvent justice et logique, logique et droit, et sans doute de croire que toutes les sciences dites humaines relèveraient, en fin de compte, d’une logique absolue.

Assez de.
“How are you getting on?” said the Cat, as soon as there was mouth enough for it to speak with.” (Lewis Caroll, op. cit. p.188)
« Comment ça va ? » dit le Chat dès qu’il y eut assez de bouche pour lui permettre de parler. » (traduction : Magali Merle)
Magali Merle note, à propos de cette proposition que « la trouvaille est digne d’un dessin animé de génie. » (ibid. p.188). La phrase suggère en effet l’apparition progressive d’une bouche, la magie créatrice du il y a permettant ainsi aux êtres de s’exprimer.
C’est que nous manquons toujours de quelque chose, de bouche, de tête, de mémoire, de présence d’esprit et nous ne pouvons agir qu’avec assez ; ce qui nous constitue en nécessiteux de l’être.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 novembre 2009

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